« C'était, en fait, une tentative de coup d'Etat. Rien de moins, rien de plus. (...)
Le fait majeur est que des groupes nationalistes, antisoviétiques, se sont opposés ouvertement au système constitutionnel, ont lutté pour le pouvoir et ont cherché à
C'est ainsi que Mikhail Gorbatchev a justifié, le 5 février, devant le plenum du
Au pays du grand
mensonge
établir une dictature — pas une démocratie — par la force brutale et le nationalisme. » comité central du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), sa décision de faire intervenir l'armée en Azerbaïdjan. Salah JABER
AINSI DONC, la "force brutale" intolérable pour le secrétaire général, ce n'est pas celle qui a été exercée contre des civils innocents par des hordes d'enragés à Bakou ou ailleurs, ces "pogroms" invoqués par Bush et compagnie pour légitimer leur approbation de l'intervention des troupes de Moscou.
La "force brutale", ce sont les immenses foules d'Azeris qui ont déferlé dans les rues de Bakou, tout au long de la semaine précédant le 20 janvier, date de l'assaut contre la ville; ces foules qui ont afflué, jour après jour, vers un gigantesque meeting permanent devant le siège du comité central du PC d'Azerbaïdjan, Où, selon Vladimir Cheveliov, envoyé spécial des Nouvelles de Moscou (numéro 4 du 26 janvier 1990), « les orateurs, à de rares exceptions près, demandaient un pouvoir fédéral puissant et juste. Beaucoup d'entre eux confirmaient leur attachement aux idées des réformes démocratiques. Ils rappelaient sans arrêt que les dirigeants actuels d'Azerbaïdjan menaient mal ces réformes... » Ce en quoi Gorbatchev ne saurait les contredire, lui qui a jugé nécessaire de limoger deux fois, en l'espace de quelques mois, le numéro un du PC local !
C'est donc contre cette "force brutale" des masses exigeant la démocratie — pas la dictature, n'en déplaise au secrétaire général — que les troupes de Moscou sont intervenues. L'envoyé spécial Cheveliov l'avait bien compris, qui expliquait en termes prudents que : « Les pogroms des quartiers arméniens n'étaient probablement pas les seules raisons qui ont poussé les dirigeants de l'URSS à prendre la décision d'introduire l'état d'urgence. La montée du prestige du Front populaire, consolidée par les événements, et la baisse du prestige des soviets, du PC et des instances préposées au maintien de l'ordre ont leur rôle dans cette décision.» L'explication "humanitaire"
Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement puisque, selon le même Cheveliov, « la situation n'était déjà plus la même quelques jours déjà avant le 20 janvier. Les bulletins officiels eux-mêmes en convenaient, la vague de violence avait reflué. Somme toute, faute de combattants : la quasi-totalité des Arméniens avaient été évacués [de Bakou] ». Témoignage confirmé, dans le même numéro des Nouvelles de Moscou, par le champion d'échecs Garri Kasparov, un des derniers Arméniens à avoir quitté la ville : « J'étais déjà à Moscou lorsque j'ai appris l'intervention de l'armée à Bakou. Le problème est qu'à ce moment-là, il ne restait plus d'Arméniens dans la capitale. »
En fait, l'explication "humanitaire" de l'intervention soviétique a surtout été consommée à l'extérieur. Gorbatchev lui-même, comme son ministre de la Défense Yazov qui a supervisé l'opération en personne, ont dès le départ utilisé l'argument du "coup d'Etat", de la prise du pouvoir "par la force". En ces temps de glasnost où la vérité peut côtoyer le "grand mensonge", , il est amusant de voir un autre collaborateur des Nouvelles de Moscou contredire de manière flagrante le maître
= UNION SOVIETIQUE du Kremlin : « A la conférence du comité central du PC d'Azerbaïdjan, le représentant de Moscou a dit aux journalistes que les insurgés voulaient renverser le pouvoir soviétique et prendre le comité central d'assaut. Mais, auparavant, il avait lui-même noté que le pouvoir n'existait plus à Bakou, et qu'il était détenu par le Front populaire azéri (FPA). Les responsables du FPA (exception faite des extrémistes), qui avaient toutes les chances de remporter les prochaines élections aux soviets locaux, » qui doivent avoir lieu dans quelques semaines, « n'avaient pas, connaissant les risques, organisé des émeutes. » (Nouvelles de Moscou du 2 février 1990)
Le mensonge de Gorbatchev n'était pas principalement destiné, en réalité, à justifier l'intervention de ses troupes. Le promoteur de la perestroika est plus subtil que cela. L'explication qu'il a donné de sa décision de faire donner les blindés est le complément politique nécessaire de l'opération elle-même, dans sa finalité réelle.
En prévision du plenum de son comité central, Gorbatchev, confronté à l'agitation croissante dans les Républiques périphériques de l'URSS, avait choisi d'aller prêcher la modération en Lituanie, où la volonté d'indépendance à l'égard de Moscou a atteint son plus haut niveau, jusqu'à contaminer le PC local lui-même. La puissance des tensions centrifuges en URSS n'est pas seulement, en effet, une menace pour le pouvoir de la bureaucratie centrale, toutes fractions confondues. Elle est aussi un des arguments majeurs de la fraction conservatrice menée par Ligatchev, qui n'a d'ailleurs pas manqué de souligner çe résultat du "laxisme" gorbatchévien devant le plénum du comité central, en dépit de l'intervention armée qu'il a approuvée
Gorbatchev avait essuyé un lamentable fiasco en Lituanie, où il n'a même pas réussi à convaincre la fraction majoritaire des "communistes" locaux. Sur ce, est survenue la grande mobilisation en Azerbaïdjan, dont un point culminant devait être le rassemblement gigantesque du 13 janvier. Gorbatchev risquait ainsi de se trouver en très mauvaise posture au plénum convoqué pour quelques jours plus tard. Le marais des apparatchiks risquait de basculer du côté de l'ordre ligatchévien, dès lors que gorbatchévisme devenait synonyme de désordre et d'effondre-
C'est à ce moment précis que la mobilisation azérie dégénéra. Les pogroms arrivèrent à point nommé pour créer le climat propice à l'intervention armée 4.
décrétée par Gorbatchev. Dans la foulée, il reporta le plenum du comité central de quelques jours, de manière à pouvoir tirer les marrons du feu préalablement. Ce qui apparemment a réussi : en échange de la démonstration de force faite pour leur plaire en Azerbaïdjan, les conservateurs ont marché avec Gorbatchev. Celui-ci les a comblé d'aise en expliquant au plenum, troupes à Bakou à l'appui, sa conception singulière de l'auto-détermination : « Nous sommes pour la diversité, pour des formes multiples de vie nationale dans le respect de l'intégrité et de l'unité de l'Etat soviétique. » Sur fond de bruit de bottes, cela signifie que toute tentative de sécession de l'URSS sera réprimée
En regardant les événements de Bakou de plus près, des faits troublants surgissent, qui ont été soulignés par plusieurs observateurs et témoins (voir en particulier les Nouvelles de Moscou déjà cité). On n'en retiendra ici que deux : des tracts ont été distribués au meeting du 13 janvier faisant état du meurtre à la hache" de deux Azéris par des Arméniens, avec appel à la vengeance et liste d'adresses d'habitants arméniens de la ville ; les troupes du ministère de l'Intérieur stationnées à Bakou pour empêcher les tueries, ne sont pas intervenues.
A qui profite le erime ?
Ces faits sont à mettre en rapport avec ceux qui ont accompagné les pogroms anti-Arméniens de Soumgait, en février 1988, et qui ont été relatés par la revue dissidente Glasnost publiée par Serguei Grigoriantz. En janvier 1990 comme en février 1988, des massacres impressionnants sont venus fournir le prétexte à une intervention musclée du Kremlin contre une formidable mobilisation populaire échappant totalement à son contrôle. Il y a deux ans, elle avait pour théâtre 1 Arménie et le Nagorny Karabagh, l'enclave à majorité arménienne dans la République d'Azerbaïdjan. Malgré l'insinuation par une frange des gorbatchéviens que les troubles étaient fomentés par les conservateurs de Moscou ou par leurs alliés des autorités locales en Azerbaïdjan, force est de constater qu'ils ont profité au pouvoir de la bureaucratie centrale dans son ensemble. C'est d'ailleurs l'opinion franchement exprimée par certains dirigeants arméniens qui accusent Moscou de chercher systématiquement à dévoyer les manifestations d'indépendance à son égard en antagonismes inter-ethniques.
Malheureusement, qui que soient les instigateurs des massacres, ils ont agi sur un terrain propice. Mais, là aussi, la responsabilité majeure n'est pas celle de l'étroitesse d'esprit nationaliste, prompte à devenir sanguinaire. La responsabilité fondamentale est celle du cynisme bureaucratique qui, déjà en 1923 (voir l'article de Fuat Orçun ci-après, ainsi que l'interview de Claire Mouradian dans Inprecor, numéro 263 du 11 avril 1988), posait une bombe à retardement en rattachant le Karabagh à l'Azerbaïdjan, contre la volonté de la majorité de ses habitants, pour contenter la Turquie kémaliste. Et ce alors que les conditions de l'époque pouvaient fort bien faire admettre une symétrie entre le rattachement du Nakhitchevan, majoritairement peuplé d'Azéris, à l'Azerbaïdjan, et du Karabagh à l'Arménie. Le cynisme bureaucratique, encore et toujours, qui a constamment avalisé les oppressions nationales périphériques, comme celle des Arméniens du Karabagh par le pouvoir de Bakou, petite compensation mesquine pour l'oppression de toutes les nations périphériques par le pouvoir central grand-russe.
Fraternité internationaliste
Beaucoup de sang a coulé, du sang arménien surtout, mais aussi du sang azéri Les exodes successifs impulsés par les massacres ont abouti à une homogénéisation ethnique des différents territoires : plus d'Arméniens vivant parmi les Azéris, et plus d'Azéris vivant parmi les Arméniens (il y a près de 250 000 réfugiés arméniens et près de 200 000 réfugiés azéris, ce sont ces derniers qui ont surtout été actifs dans les affrontements interethniques). Il faudra certainement beaucoup de temps avant que ces populations se mêlent à nouveau. Même au Nagorny Karabagh, une partition de fait s'est établie entre un Nord arménien et un Sud
Cependant, un des effets involontaires de l'intervention soviétique a été de favoriser la prise de conscience au sein des deux nations du tort que leur porte, également, l'antagonisme nationaliste. Un rapprochement s'est esquissé, qui ne peut se réaliser que contre Moscou. En témoignent les négociations à Riga, en Lettonie, entre le Front populaire azéri et le Mouvement pan-national arménien, sous l'égide des Fronts populaires baltes. Mais la condition essentielle d'un possible renouveau de la fraternité internationaliste en URSS reste l'entrée en scène, massivement et durablement, de la classe ouvrière, toutes nationalités confondues. *
9 février 1990