Le 25 février prochain, les Nicaraguayens de plus de seize ans vont se rendre municipales et, sur la Côte atlantique, les députés des deux chambres autonomes.
Il s'agit du second processus électoral vraiment démocratique du pays après les élections présidentielle et législatives de novembre 1984 qui avaient vu la victoire du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) avec plus de 67 % des voix.
Elections
sur fond de crise
aux urnes pour élire le président et le vice-président, les députés, les équipes Vingt et un partis sont en lice. Erie TOUSSAINT
A LA VEILLE des élections, la vie n'est décidément pas facile pour le peuple nicaraguayen. Une inflation de 1 600 % en
F.S.L.N.
1989, des salaires qui ne suivent pas l'augmentation du coût de la vie. Des pertes très lourdes en vies humaines (700 personnes assassinées en 1989) causées par une Contra qui, bien qu'en difficulté, est encore en mesure de porter des coups très meurtriers grâce à l'aide américaine. Un impérialisme américain qui redouble d'agressivité dans la région : invasion nord-américaine du Panama, poursuite de l'aide massive au pouvoir d'extrême droite au Salvador...
Les Etats-Unis profitent ainsi des accords Bush-Gorbatchev qui leur permettent d'intervenir à leur guise en Amérique centrale : les porte-parole soviétiques se sont contenté de protester verbalement contre l'intervention au Panama tout en réitérant leur confiance dans la volonté de Bush d'arriver à une solution négociée dans la région.
Malgré des circonstances aussi adverses, les sandinistes sont néanmoins en passe de gagner les élections. Cause de ce succès probable : la volonté d'un secteur majoritaire du peuple nicaraguayen de pour-suivre l'expérience révolutionnaire originale, entamée voici plus de dix ans.
Les candidats du FSLN bénéficieraient, selon la dernière enquête d'opinion, d'un peu plus de 50% des intentions de vote, tandis que l'Union nationale de l'opposition (UNO, alliance de onze partis) dont l'objectif déclaré est le renver-
NICARAGUA sement des sandinistes, récolterait moins de 25 % des suffrages...
Au cours des derniers mois, le FSLN a sensiblement augmenté son avantage sur I'UNO. La polarisation entre ces deux forces est extrême : selon le même sondage, les autres partis récolteraient ensemble un peu plus de 5 % des intentions de vote. Le pourcentage de personnes ayant décidé de voter sans pour autant campagne.
La campagne de la droite
Malgré la polarisation FSLN-UNO, quatre grands choix stratégiques se présenteraient néanmoins aux électeurs selon la revue des jésuites nicaraguayens, Envio (pro-sandiniste critique) : « A côté des deux options fondamentales, l'ultradroitière de la UNO — liquider la révolution - et celle du FSLN — consolider la révolution —, existent deux autres op tions électorales : celles que représentent les partis du centre (1), parmi eux le Parti social-chrétien — réformer la révolution — et celle des trois partis de l'ultra-gauche — radicaliser la révolution. » (Envio, novembre 1989).
L'UNO est constituée d'un éventail de partis qui va de la droite dure qui soutient, voire organise, la Contra aux deux petites formations "communistes historiques" (le Parti socialiste du Nicaragua, PSN et le Parti communiste du Nicaragua, PCdN). Elle est soutenue par la chambre patronale (COSEP). Les candidats à la présidence et à la vice-présidence que l'UNO a choisi après de fortes tensions internes sont certainement les candidats américains les plus "présentables" : Violeta Chamorro et Virgilio Godoy ont été membres de la Junte de gouvernement avec les sandinistes, la première jusqu'en avril 1980, le second jusqu'au printemps 1984. Le programme de l'UNO vise la liquidation de la révolution par l'éviction des sandinistes de tous les postes de pouvoir et le "démantèlement de l'armée". Pour gagner la population à sa cause, l'UNO se présente comme la représentante des intérêts des « masses paupérisées par la faute des sandinistes » et se garde bien d'annoncer un démantèlement de la réforme agraire (« on reconsidérera cas par cas les expropriations et on distribuera les terres étatisées aux paysans qui en ont besoin »).
La main de Washington
L'UNO réussit à mobiliser régulièrement des milliers, voire quelques dizaines de milliers de partisans dans plusieurs régions du pays. Mais elle n'arrive à entraîner derrière elle qu'un secteur minoritaire de la population et ses concentrations de foules sont nettement plus faibles que celles du FSLN. Les tensions qui opposent les différents partis la constituant l'handicapent. Mais c'est surtout sa dépendance totale à l'égard des Etats-Unis elle a reçu 7 millions de dollars du Congrès et de groupes privés nord-américains) et du patronat le plus réactionnaire, ainsi que ses liens avec la Contra, qui limitent ses possibilités de profiter du mécontentement social attisé par les campagnes mensongères du quotidien La Prensa. Le soutien apporté par les principaux porte-parole de l'UNO à l'intervention nord-américaine au Panama a été très négatif aux yeux du secteur des masses qui hésitait encore...
Après la problable défaite de l'UNO, les Etats-Unis n'abandonnent sans doute pas leur attitude agressive à l'égard des sandinistes. La Maison blanche exigera plutôt qu'ils détricotent eux-mêmes les conquêtes révolutionnaires et, au-delà, continuera à vouloir renverser le pouvoir issu de la révolution de 1979.
1) Le dit centre est constitué essentiellement par le Parti social-chrétien qui, après avoir boycotté les élections de 1984 et avoir participé à la fondation de l'UNO s'en est finalement retiré en lui reprochant à la fois sa volonté d'éliminer le sandinisme et sa dépendance totale à l'égard des Etats-Unis. Le candidat du PSC, Erick Ramirez, est soutenu par le Parti populaire social-chrétien (PPSC) qui lui aussi a quitté la UNO et dispose de six députés dans l'assemblée nationale sortante. Se sont ralliés également au PSC Steedman Fagoth et Brooklyn Rivera, dirigeants miskitos d'abord alliés aux sandinistes puis passés à la Contra avant de rentrer finalement au pays en bénéficiant de l'amnistie.
Enfin, dernier rallié au PSC, Eden Pastora, ex-commandant sandiniste, ex-dirigeant de l'ARDE, groupe contra basé au Costa Rica. Le PSC se prononce pour une alliance gouvernementale éventuelle avec le FSLN, sous certaines conditions.
Malgré une insatisfaction populaire réelle vis-à-vis de certains aspects de la réalité économique et de certains choix économiques et sociaux des autorités sandinistes depuis deux ans (Voir Inprecor numéro 291 du 3 juillet 1989), un secteur majoritaire de la population sait qu'une nouvelle victoire du FSLN peut empêcher la venue au pouvoir de politiciens totalement dépendants des Etats-Unis.
« On n'est pas assez ferme »
Les sandinistes, en dépit du sabotage économique orchestré par une partie importante du secteur capitaliste privé subsistant encore au Nicaragua, ont décidé de maintenir l'économie mixte et poursuivent une politique de concessions limitées mais réelles à l'égard des patrons de l'industrie et du secteur agro-exportateur. Pour expliquer leur choix, les sandinistes invoquent plusieurs raisons : refus d'un socialisme étatisé et bureaucratique (ces termes reviennent souvent dans leurs discours), volonté de ne pas se couper des pays de la Communauté économique européenne et des sociaux-démocrates au pouvoir en Europe et en Amérique latine, et tentative d'amener les Etats-Unis à la fin du blocus économique.
Cependant, ces concessions combinées à certaines déformations bureaucratiques qui se sont peu à peu développées dans l'administration sandiniste (sans atteindre, loin de là, la situation des autres pays dits socialistes) attirent parfois des critiques de la base du régime. En témoigne cette déclaration d'un militant sandiniste de base : « Je suis sandiniste mais je crois qu'ici on n'est pas assez ferme, notamment avec ceux qui, bien que nés nicaraguayens, ont leur cœur du côté des gringos. La Contra m'a tué un fils et les deux plus petits vont très souvent mal, pas parce qu'ils sont malades mais par manque de nourriture, car que je ne m'en sors pas avec mon salaire. Le plan des économistes du gouvernement ne convient pas, ils nous disent de faire ceci ou cela, de nous "modérer"
« S'il est vrai que la guerre est la principale cause de ce qui ne va pas, elle n'explique pas tout. Certains dépensent l'équivalent de trois salaires, vivent comme des millionnaires alors que moi je ne peux même pas acheter des piles pour ma radio. Il faut plus d'égalité selon moi car la révolution doit nous rendre plus égaux. Je dis à ma femme : il ne faudrait pas grand-chose pour qu'on voie ici certaines épouses de membres du gouvernement se joindre aux épouses des bourgeois et organiser des bingos et des pokers pour récolter de l'argent et nous faire l'aumône. » (Felix Lopez, ouvrier textile, syndiqué, Envio, juillet 1989). Cet ouvrier, sans nul doute, va voter sandiniste. Mais, comme tant d'autres, il n'est pas prêt à donner un chèque en blanc aux autorités...
Daniel Ortega et Sergio Ramirez, actuels président et vice-président qui briguent leur réélection pour le FSLN, tiennent quotidiennement un ou deux meetings. La participation populaire y est très
Jusqu'à début décembre 1989, l'offensive du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) au Salvador tenait une place centrale dans le discours de Daniel Ortega. Il envisageait avec enthousiasme l'extension de la révolution centraméricaine. Après la rencontre entre Bush et Gorbatchev à Malte et le sommet des cinq présidents centraméricains de San Isidro (voir Inprecor numéros 300 et 301 des 12 et 26 janvier 1989) le discours des dirigeants sandinistes s'est adapté à leur orientation diplomatique, même si la solidarité avec le FMLN est systématiquement affirmée. Ce tournant, opéré sous la pression internationale, n'a pas été sans créer un malaise certain, renforcé par l'intervention américaine au Panama.
Maintenir orientation socialiste
Néanmoins, les dirigeants sandinistes affirment vouloir poursuivre leur orientation socialiste dans le cadre de l'économie mixte, du non alignement et du pluralisme politique. Ils présentent systématiquement ce dernier aspect comme l'anticipation par la révolution sandiniste de ce qu'ils appellent les processus de démocratisation en Europe de l'Est et en URSS. Le 23 décembre dernier, Orlando Nuñez déclarait dans l'organe du FSLN, Barricada : « Le 19 juillet 1979, nous avons renversé à la fois le mur somoziste et le Mur de Berlin parce que nous sommes nés en tant que révolution démocratique, pluraliste. La révolution sandiniste apparaît comme l'expression la plus avancée de ce qui est considéré comme la rénovation du monde socialiste. La différence, c'est que nous avons fait cela dès le départ et que nous n'avons pas eu besoin de processus de rectification. »
Par ailleurs, les dirigeants sandinistes font de la corde raide en ce qui concerne le dilemme entre approfondissement de l'orientation socialiste et concessions plus importantes au secteur capitaliste minoritaire. Jaime Wheelock, ministre de la Réforme agraire, a déclaré que « pas un seul centimètre carré de terre de la réforme agraire ne sera transféré au secteur capitaliste ». Luis Carrion, ministre de l'Economie, a affirmé en substance que les
NICARAGUA
grandes réformes sociales sont en gros réalisées, lors d'une réunion avec les entrepreneurs privés du Costa Rica en novembre 1989
Le processus électoral est, de loin, le plus démocratique qu'ait jamais connu un pays d'Amérique centrale. La loi électorale, à bien des égards, est plus avancée que dans les dites démocraties occidentales : aide financière à tous les partis (o compris ceux qui n'ont pas d'élus à l'Assemblée sortante) par le Conseil suprême électoral, importante possibilité d'accès pour tous les partis à la radio et à la télévision ; et, après les élections, représentation proportionnelle amendée par un avantage pour les petits partis : chaque parti qui atteint 1 % des voix est assuré d'obtenir deux députés à l'Assemblée nationale qui en compte 96 ! *
9 février 1990