Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Le coup de théâtre de De Klerk

· Inprecor n° 302, 9 février 1990 · p. 11 · 872 mots

Afrique australe Syndicalisme

D ans son discours très attendu, à l'occasion de l'ouverture du parlement, le président sud-africain F. W. de Klerk arepris l'initiative en allant beaucoup plus loin que prévu.

La fin de l'interdiction de centaines d'organisations dont le Congrès national africain (ANC), le Congrès pan-africaniste (PAC) et le Parti communiste sud-africain (PCSA), la libération de nombreux prisonniers politiques et la promesse de libération de Nelson Mandela, ainsi que la levée partielle de l'état d'urgence ont créé une nouvelle situation politique dans le pays.

Mark HARPER

DANS LES RUES de

Johannesburg, une manifestation spontanée pour fêter les mesures annoncées a été réprimée par la police, avec des gaz lacrymogènes.

Dans township d'Alexandra, une marche prévue de longue date s'est transformée en rassemblement de masse en faveur des organisations légalisées.

La première réaction des différentes forces de libération, ANC, Front d'union démocratique (UDF), PAC, Congrès des syndicats sud-africains

(COSATU),

AZAPO, Conseil national des syndicats

(NACTU) etc., a été d'accueillir prudemment ces mesures et de mettre l'accent sur le fait qu'elles ne vont pas assez loin. En effet, les aspects fondamentaux de l'apartheid sont toujours présents : le Group

Areas Act, le Land Act, le Population Registration Act, etc. (1).

Par ailleurs, il est difficile de savoir comment des organisations comme le

Parti communiste vont pouvoir fonctionner si la Loi sur l'interdiction du communisme et la censure continuent à exister.

On ne sait pas encore clairement non plus si tous les exilés pourront rentrer sans risquer des poursuites. Dans une déclaration à la presse, le chef de la division des rela-

AFRIQUE DU SUD

FREEDOM-

tions publiques de la police sud-africaine a déclaré qu'il ne voulait pas faire de commentaires sur d'éventuelles suites contre des gens très connus tels le président de l'ANC Oliver Tambo !

Ce qui est clair, cependant, c'est que dans une volonté de faire un pas en avant vers des négociations, De Klerk a accepté la plupart des pré-conditions de l'ANC pour établir un climat de dialogue (2). L'intention du gouvernement du Parti national est clairement d'imposer ses propres conceptions des réformes et ses conditions pour une activité politique ouverte du mouvement de libération. Il compte sur les pressions des gouvernements impérialistes, et sans doute sur l'aide de l'Union soviétique et des Etats africains, pour pouvoir contraindre le mouvement noir à accepter un règlement politique qui accorderait quelques réformes du système tout en garantissant que les privilèges et le pouvoir ne soient pas fondamentalement remis en cause.

En échange, il s'engage à accorder une libéralisation politique graduelle, et restructuration non-raciale de l'économie. Cela comprend l'abolition, dans un certain laps de temps, de toutes les lois de discrimination raciale inscrites dans la législation depuis 1910. Le but est d'aboutir à une situation où c'est désormais la "classe" et non la "race", qui détermine avant tout le statut et les privilèges. Cela peut engendrer un éventuel compromis entre le mouvement nationaliste africain et l'Etat sud-africain. Pour qu'un tel compromis voit le jour, il doit également se faire sur la revendication fondamentale de ceux qui veulent négocier avec le gouvernement : un Etat unitaire non-racial basé sur le principe « Un homme, une voix ».

Le document récemment adressé par Nelson Mandela au gouvernement (3) évoque la possibilité de compromis lors de futures négociations entre le Parti national et l'ANC. A cet égard, la réaction de Walter Sisulu (4) à la levée partielle de l'état d'urgence et à l'éventualité d'une abolition de toutes les restrictions par le gouvernement, augure mal, dans la mesure où celui-ci a déclaré que l'ANC aiderait le gouvernement à maintenir l'ordre et la loi. Cela pourrait éventuellement signifier que ceux qui militent contre le projet de négociation pourraient être réprimés par certains secteurs du mouvement de libération.

Test décisif

Le PCSA, pour sa part, est confronté à une décision difficile étant donnée sa présence à l'intérieur de l'ANC. Cherchera-t-il aujourd'hui à faire de la politique exclusivement dans l'ANC ou commencera-t-il à se créer une identité propre ? Comment évitera-t-il des ruptures ouvertes avec les secteurs les plus modérés de l'ANC sur la tactique des négociations ?

L'extrême gauche doit faire face à un test décisif : elle doit concurrencer ouvertement le PCSA qui, depuis la chute du stalinisme en Europe de l'Est, s'est orienté vers une ligne pro-gorbatchévienne. Ce tournant a déjà reçu un accueil favorable dans les syndicats traditionnellement à gauche, tels le Syndicat national des ouvriers de la métallurgie sud-africain (NUMSA) dont les dirigeants ont déclaré que la nouvelle ligne du PCSA était semblable à la vieille position du Syndicat des ouvriers de la métallurgie et associés (principal syndicat formant le NUMSA).

Cependant, les réformes vont mener à une activité politique ouverte bien plus aisée pour tous et, même si De Klerk cherche à l'utiliser pour créer des divisions entre réformistes et révolutionnaires, ces derniers sont capables d'utiliser ce large espace pour faire dérailler le processus du compromis politique.

8 février 1990

1) Lois sur l'habitat, la terre et la classification par races.

2) Voir Inprecor numéro 298 du 27 novembre 1989.

3) Il s'agit de la lettre à De Klerk en 1989.

4) Dirigeant historique de l'ANC récemment libéré de prison (voir Inprecor numéro 295 du 16 octobre 1989).

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