Depuis des années, les médias de la péninsule italienne s'efforçaient d'opposer les nouvelles générations, les jeunes des années 80, à celles qui avaient animé les carrière, frileusement attachés aux valeurs de l'individualisme et de la famille : tel l'opinion publique. Une nouvelle flambée de luttes estudiantines a soudainement
Certes, les luttes de la jeunesse d'aujourd'hui n'expriment pas les mêmes idées ni les mêmes formes de radicalisation politique qui marquèrent les mouvements d'égalitarisme et de démocratie qui portent les traces de leurs prédécesseurs et
ITALIE A L'ORIGINE des mobilisations étudiantes de ces deux derniers mois, se trouve l'état de délabrement avancé de l'université italienne dont les structures sont restées à peu près inchangées depuis le début des années 70, alors que la population estudiantine est aujourd'hui trois fois plus nombreuse. Le malaise des étudiants a des racines matérielles qui n'échappent à personne : presque aucune université italienne ne dispose d'un campus moderne, les bibliothèques sont extrêmement pauvres, il manque des salles pour les cours.
Les études sont coûteuses et les étudiants ne disposent que d'un très faible soutien de l'Etat. Les allocations d'études (dont ne bénéficie qu'une petite minorité d'étudiants) vont de 400 dollars par an à Palerme (le minimum) jusqu'à 2 000 dollars à Milan, ce qui est absolument insuffisant pour vivre. Plusieurs facultés n'offrent aucun débouché professionnel, se limitant à parquer de futurs chômeurs. De plus, les conditions de vie des étudiants sont souvent très difficiles : les restaurants universitaires et les foyers sont rares, alors que le prix des loyers a considérablement augmenté dans toutes les grandes villes.
Si cette situation catastrophique constitue l'arrière-plan du mouvement, son détonateur a été le projet de réforme de l'université présenté par le ministre de la Recherche scientifique, le socialiste An-
Le mouvement des étudiants mouvements de 1968 et de 1977. Conformistes, studieux, soucieux de leur était le portrait des étudiants esquissé par la grande presse et répandu dans balayé ces lieux communs et dévoilé leur nature mystificatrice.
précédents. Mais elles expriment néanmoins des valeurs de solidarité, témoignent, en dépit de toutes les ruptures et les mutations des années 80, la persistance d'une mémoire des luttes du passé.
Isaae PARODI tonio Ruberti. Inspiré par les conceptions sous-jacentes à la loi Devaquet, rejetée il y a trois ans par les étudiants français
(voir Inprecor numéro 233 du 26 décembre 1986), ce projet de réforme propose formellement 1"autonomie didactique, administrative et financière" des universités mais, en réalité, vise essentiellement leur privatisation.
Selon ce projet de loi, l'enseignement et la recherche universitaire devraient être financés par l'industrie et par des capitaux privés, en s'adaptant à leurs exigences. Par conséquent, les représentants de l'industrie et des sociétés privés devraient entrer dans les conseils d'administration des universités, non seulement pour donner leur avis sur les différents projets scientifiques mais avec un pouvoir de décision. Cette réforme ne modifie pas radicalement la situation actuelle, puisque déjà, à Rome, chaque citoyen disposé à donner 100 millions de lires à l'université peut entrer dans le conseil d'administration. Le gouvernement se propose plutôt de rationaliser et d'accentuer cette tendance.
Les conséquences immédiates d'une telle réforme sont évidentes. Les sciences humaines, déjà fortement pénalisées par les budgets actuels, seraient complèteabandonnées marginalisées.
ment et
Grâce à leur nouvelle "autonomie", les
= ITALIE universités pourraient établir à leur guise les conditions d'admission et les frais d'inscription. Cela créerait immédiatement une hiérarchie entre un petit noyau d'universités prestigieuses et modernes, réservées à une élite disposant des moyens pour y entrer, et un grand nombre d'universités déqualifiées, selon le modèle japonais et nord-américain.
En Italie, une telle réforme rendrait encore plus profond le déséquilibre entre le nord et le sud de la péninsule. Les universités du nord se transformeraient en laboratoires de recherche au service des grandes entreprises, en revanche, dans le sud faiblement industrialisé, les universités — déjà peu nombreuses et défaillantes dans plusieurs domaines — risqueraient de devenir parfaitement inutiles et de ne survivre que grâce aux financements octroyés par quelques politiciens en quête
Occupation des campus
Cela explique pourquoi la protestation des étudiants a démarré à Palerme, capitale de la Sicile. Dans cette région, privatiser l'université signifierait tout simplement la mettre aux mains de la mafia. Entamé le 5 décembre dernier, le mouvement de grève des étudiants de Palerme s'est rapidement traduit par l'occupation du campus de la ville. Graduellement, le mouvement s'est étendu à toute la péninsule. Vers la mi-janvier, presque chacune des cinquante universités italiennes était occupé. Les grandes villes du nord — notamment Milan — ont rejoint le mouvement avec un certain retard par rapport à celles du sud et du centre.
Un des traits marquants de ce mouvement est son fonctionnement démocratique. Aucune association ou force politique n'a pu lui imposer ses propres choix. Les formes de lutte ont toujours été décidées au cours d'assemblées plénières très animées, dans lesquelles toutes les positions pouvaient s'exprimer. Les étudiants ont aussi montré que les nouvelles technologies pouvaient être utilisées dans un sens démocratique et "alternatif". La télécopie a remplacé les anciennes ronéos et a permis d'établir un réseau de communication entre les différentes universités.
L'ampleur du mouvement est apparue au grand jour lors de la manifestation nationale du 3 février à Rome. Selon les estimations de la presse, le cortège qui traversa les rues de la capitale comptait 100 000 étudiants et lycéens (avec une présence massive de ces derniers) de tout le pays. Les occupations se poursuivent, le ministre Ruberti n'ayant pas retiré son projet de loi sur l'"'autonomie de l'université" (il est disposé a en discuter les détails — non le contenu - mais seulement avec les non grévistes).
Les buts immédiats du mouvement sont le retrait du projet de réforme et la sauvegarde du droit à l'étude. Les étudiants défendent un certain nombre de principes, simples mais fondamentaux. Pour le lycéen romain Alessandro Mantovani : « L'école que nous voulons doit être gratuite, de masse, capable de donner à tous et à toutes les mêmes chances. Elle doit être pluraliste et surtout publique, sans aucun compromis. Le projet élaboré par le gouvernement et la Confindustria [l'association des entrepreneurs] propose de sauver l'école par la privatisation. Après avoir abandonné consciemment les services publics, ils proposent de les confier à Berlusconi, Agnelli et leurs amis » (L'Unità du 3 février 1990).
L'essor de la lutte a radicalement changé le climat au sein des universités. Des organisations de droite, comme par exemple le mouvement intégriste catholique Comunione e Liberazione (Communion et libération), lié à la Démocratie chrétienne et fortement implanté dans les campus depuis une dizaine d'années, ont perdu leur rôle hégémonique. A Milan, son bastion traditionnel, Comunione e Lil'université.
La gauche à Pinitiative
En revanche, les militants des organisations de la gauche révolutionnaire, très minoritaires chez les étudiants, ont souvent joué un rôle de premier plan. Sans représenter la direction politique du mouvement, ils lui ont fourni un nombre important de cadres et d'organisateurs. Cela a été le prétexte pour une tentative de criminalisation du mouvement, que la presse réactionnaire a présenté comme étant "manipulé" par l'extrême gauche. Décidément, le cauchemar de la révolte anti-capitaliste des années 70 ne cesse de hanter les détenteurs du pouvoir. Le quotidien du Parti socialiste, dont l'anticommunisme primaire et vulgaire s'accentue au fur et à mesure que diminue le nombre de ses lecteurs, qualifiait les leaders des étudiants en lutte de « communistes archaïques de la race de Ceaucescu » (voir Avanti ! du 19 janvier 1990). Le démocrate chrétien Antonio Gava, ministre de Camorra (la mafia de Naples), a même évoqué la possibilité d'"infiltrations" du mouvement par des groupes terroristes, un thème qui a été repris, en termes plus modérés, par le chef du gouvernement Giulio Andreotti (Il Corriere della Sera du 13 février 1990). Ces réactions hystériques ont eu comme seul résultat la radicalisation du mouvement qui a pris un caractère ouvertement anti-gouvernemental et s'est graduellement politisé. Les amphithéâtres des facultés ont été rebaptisés "Salle Tienanmen" et "Salle Intifada".
Le PCI divisé
Le Parti communiste (PCI) s'est divisé à l'égard de la loi de réforme et de la protestation universitaire. De nombreux intellectuels et professeurs adhérant au PCI ont exprimé leur soutien au projet de réforme du ministre Ruberti. Cela n'a rien d'étonnant : l'adhésion du PCI à un plan de privatisation de l'université confirme plutôt le choix de ce parti en faveur d'une économie de marché et d'une société "moderne" fondée sur le dynamisme des entreprises privées. Mais la réalité prouve que la modernité social-démocrate du PCI ne suscite pas l'enthousiasme des nouvelles générations.
En revanche, la Fédération des Jeunesses communistes (FGCI) se trouve au cœur des mobilisations et essaie de jouer un rôle de "médiation" grâce à sa présence à l'échelle nationale. La FGCI est favorable à l'autonomie et donc à l'entrée des capitalistes privés dans les universités, à condition que le pouvoir de décision des étudiants soit accru et et qu'ils puissent exercer un contrôle "réel" sur le fonctionnement des universités. Bref, le PCI semble être, encore une fois, déchiré par ses contradictions. D'une part, une oppo sition radicale à la privatisation de l'université remettrait en cause ses choix néolibéraux et sa "modernité"; d'autre part, il ne peut se permettre d'ignorer ou de s'opposer à un mouvement social d'une telle ampleur, au risque de rendre encore plus faible et précaire son implantation auprès des nouvelles générations.
Jusqu'à présent, la majorité du mouvement réaffirme son opposition de principe à la réforme dans son ensemble, demande le retrait du projet de loi et la démission du ministre Ruberti.
Le mouvement est confronté à deux problèmes majeurs. Tout d'abord, la né cessité de créer une coordination nationale qui soit capable d'organiser la poursuite de la lutte et d'opposer une plateforme commune à la loi de réforme. D'autre part, il est indispensable de dépasser les limites de l'université et de trouver une liaison avec les autres secteurs sociaux qui sont la cible des projets de privatisation. Des initiatives en ce sens ont déjà été prises, mais elles sont embryonnaires. Cela reste cependant le seul moyen de gagner la bataille. *
22 février 1990