Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Travailleuses en colère

· Inprecor n° 303, 23 février 1990 · p. 18-21 · 3 018 mots

Afrique australe Femmes Syndicalisme

DOSSIER FEMMES Les propositions constitutionnelles du Congrès national africain (ANC) établissent que le gouvernement post-apartheid devra utiliser l'action positive pour éliminer les inégalités et la discrimination envers les femmes. Ceci est-il sérieusement pris en charge par le mouvement syndical, qui représente un grand nombre de travailleuses ? Des comités et des structures de femmes sont en train d'apparaître dans la plupart des syndicats affiliés au Congrès des syndicat sud-africain (COSATU), mais ceux qui y sont investis reconnaissent qu'il existe une lutte difficile à mener. Lors du récent Congrès du COSATU, en juillet, le Syndicat des travailleurs des transports (TG WU) -composé majoritairement d'hommes — a présenté deux des résolutions les plus controversées : l'une sur le comportement sexuel et l'autre sur la féminisation des directions. La première appelait à une "discipline sexuelle " dans le COSATU et demandait à ses membres de prendre en compte les effets sur l'organisation de l'attitude de camarades hommes établissant des "relations inégales" avec des femmes recrutées récemment. La seconde déclarait qu'un effort conscient devait être fait pour que des femmes soient élues à des postes de direction à tous les niveaux du COSATU et des syndicats qui y sont affiliés, et que les barrières pratiques à leur participation soient renversées. Un tiers des 26 000 membres du TGWU sont des femmes, qui travaillent la plupart du temps comme employées de nettoyage. Voici de larges extraits d'une interview de Jane Barrett, secrétaire générale du TCWU, réalisée par la revue sud-africaine de gauche Work in Progress.

AFRIQUE DU SUD

WORK IN PROGRESS : Votre syndicat a présenté deux des résolutions les plus controversées du dernier congrès du COSATU. Quelles expéélaboration ?

Jane BARRETT: Depuis des années, de nombreuses femmes syndiquées se plaignent du harcèlement sexuel et de l'exploitation que leur font subir des membres de la direction des entreprises et, en particulier, des membres des directions intermédiaires tels les contremaîtres. Certaines femmes ont dû accorder des faveurs sexuelles pour trouver un emploi. Cette question a suscité de nombreuses discussions et des luttes.

Or, il nous est apparu que, s'il est facile de discuter de ce problème quand des membres de la direction sont en cause, l'exploitation sexuelle existe aussi dans nos propres structures syndicales. Et ce, tout particulièrement dans les relations entre militants masculins et femmes ré cemment recrutées.

Des plaintes ont commencé à être entendues dans les rangs des syndicats du COSATU. Cela a été évoqué lors de la conférence nationale femmes du COSATU, l'an dernier, et de nouveau lors du séminaire national de mars 1989. Nous avons entendu les mêmes plaintes dans notre propre syndicat.

Il s'agit clairement d'une question de relations de pouvoir. Les dirigeants du syndicat et les délégués, bien implantés et à l'aise dans leur position, ont souvent des aventures avec plus d'une jeune recrue récente en même temps. Les femmes, nouvelles dans l'organisation, n'ont pas d'expérience et ont peur de soulever ce problème.

Certains de nos dirigeants hommes ont commencé à se rendre compte de ce problème. Ils avaient remarqué un problème d'ordre plus général, tant dans le COSATU que dans le TGWU : des femmes s'affiliaient au syndicat puis, ensuite, s'en allaient. Nous avons pensé que l'exploitation sexuelle était l'une des raisons à cela.

Ainsi, la résolution du Congrès a découlé des expériences de nos militants de base. Elle ne doit en aucun cas être considérée comme une attaque contre les dirigeants hommes.

Dans le TGWU, la question a été discutée abondamment dans toutes les structures syndicales. Bien que nous comprenons l'importance des structures femmes séparées, il est tout aussi important que les autres structures du syndicat discutent des questions concernant les femmes.

Mi 1988, notre Comité exécutif national a passé une journée entière à discuter des questions concernant les femmes dans les syndicats, y compris des problèmes de l'exploitation sexuelle.

Les résolutions du Congrès ont été préparées par un comité national dont la majorité n'était pas composée de femmes. Peu de temps avant le Congrès, le Comité national femmes de TGWU s'est réuni pour la première fois. Il a adopté les résolutions. Celle sur le comportement sexuel a été présentée au Congrès par les hommes de notre direction. Ce n'était pas parce que les femmes ne voulaient pas le faire — ce sont surtout des femmes qui ont présenté la résolution sur la féminisation des directions — mais la délégation a pensé, qu'en général, les gens attendent que cela soient des femmes qui parlent des "questions femmes", or il était important de faire comprendre au Congrès que cette question n'était pas seulement une plainte de femmes mais un problème politique sérieux - un problème que tant les hommes que les femmes du TGWU prennent au sérieux. La préoccupation du TGWU sur les questions de comportement sexuel et de féminisation des directions peut être retrouvée, premièrement dans

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la résolution du COSATU de 1985 qui décidait de lutter contre tous les traitements discriminatoires dans le travail, dans la société et dans la fédération. Deuxièmement, les résolutions du TGWU lors de ses Congrès de 1987 et 1988 ont décidé de combattre le harcèlement sexuel « où qu'il survienne » et de « revoir toutes nos habitudes dans le but de faire avancer notre lutte ». Troisièmement, le récent Comité exécutif national du TGWU a consacré une journée à discuter des propositions constitutionnelles de l'ANC, y compris des points concernant l'action positive.

En préparant le Congrès, nous avons discuté de la nouvelle direction du COSATU et nous nous sommes demandé s'il y avait des femmes candidates. Or, très peu de noms ont été évoqués. Cela a mis en lumière le manque de femmes dans les directions à tous les niveaux, dans tous les syndicats, et montré qu'inévitablement la direction du COSATU serait exclusivement composée d'hommes.

• Quel a été la réaction des membres du TGWU au rejet de ces résolutions par le Congrès ? Le syndicat présentera-t-il à nouveau ces résolutions lors du prochain congrès ?

Nous n'avons pas considéré que les réponses du congrès étaient négatives. Nous n'avons pas été surpris que les résolutions ne reçoivent pas un appui massif. Et nous étions conscients que les positions prises dans notre syndicat pouvaient ne pas être partagées par membres d'autres syndicats — particulièrement ceux où il y a une majorité de membres masculins qui n'ont jamais vraiment été confrontés ces questions. Mais ce point a été débattu, ce qui est positif. Au départ, le Syndicat des travailleurs de l'alimentation (FAWU) a appuyé notre motion sur le comportement sexuel, mais s'est ensuite retiré. Finalement, il n'y a que le Syndicat des travailleurs de la chimie (CWIU) qui nous ait apporté un soutien total.

Nous sommes persuadés que la conscience va très prochainement se modifier dans les syndicats. Nous allons surveiller cela avec attention et, si nous trouvons qu'il n'y a pas de changement significatif, nous soulèverons à nouveau ces questions lors du prochain congrès.

Durant le débat de quatre heures, le Syndicat des mineurs (NUM) a avancé un amendement à propos de ce que ses membres dénomment la "morale de la classe ouvrière". Nous avons compris cela comme une contre-motion à notre résolution sur le comportement sexuel. Ce qu'ils entendaient par "morale de la classe ouvrière" est resté très flou. Mais la motion de NUM déclarait que, parce que nous vivons dans une société bourgeoise, la morale bourgeoise est imposée aux travailleurs. Cette morale est celle des patrons capitalistes et conduit les ouvriers à s'égarer. Le NUM a déclaré que les travailleurs devaient retrouver leurs racines, rejeter la morale bourgeoise et développer la "morale de la classe ouvrière". Ils n'ont pas spécifié ce qu'était cette dernière.

Le TGWU a trouvé que cela n'englobait pas les points spécifiques sur le comportement sexuel que nous voulions souligner. Nous avons étudié sépossible de combiner la leur et la nôtre.

Avant même que la motion ne parvienne au Congrès, quelques syndicats ont suggéré que nous ne la présentions pas en assemblée plénière mais lors de commissions restreintes. Ces syndicats supposaient que nous allions perdre l'épreuve de force sur cette question. Mais les membres de TGWU ont pensé que, même si la majorité du Congrès était en désaccord avec la motion, l'important était d'avoir l'opportunité de présenter ce sérieux problème à une assemblée de plus de 2 000 personnes.

Nombre de positions ont été défendues. Quelques délégués ont dit qu'il ne s'agissait pas d'exploitation sexuelle — que ces femmes le cherchait et qu'elles avaient la possibilité de dire non. D'autres affirmèrent que c'était un problème de discipline, mais que cela ne méritait pas un débat lors d'un congrès national. D'autres encore dirent que nous devions tout d'abord éduquer nos membres, et que cela ne devait pas être isolé des autres problèmes de discipline.

Finalement, il a été décidé, en accord avec une proposition du Syndicat des travailleurs du bois (PPWAWU), que la question du comportement sexuel serait incorporée dans une discussion générale sur un code de conduite. (...)

• Il existe différentes initiatives dans les syndicats du COSATU autour de l'organisation et de la mobilisation des femmes. Que ce passe-t-il dans le

TGWU et comment vos initiatives sont-elles reliées à celles des autres syndicats?

Le TGWU a mis en place un Comité femmes national avec des représentantes

AFRIQUE DU SUD de chaque branche. La première rencontre a défini quelques questions qui serviront de catalyseurs pour mobiliser les femmes syndiquées. Nous avons également encouragé chaque branche a organiser des réunions femmes. Les femmes y étaient très favorables, mais avaient du mal à trouver des sujets concrets sur lesquels travailler. La rencontre nationale a suggéré, comme point de départ, les tests de dépistage du cancer du col de l'utérus. Cela concerne toutes les femmes, et nous avons accès à des facilités -des groupes de apporter de l'inplus, des demandes très simples peuvent être reliées à cette question.

Nous espérons que les structures vont commencer à créer localement leurs propres sujets de préoccupation.

Comme d'autres syndicats du COSATU, nous avons réussi durant ces dernières années à parvenir à une étape où les délégués n'hésitent plus avant d'inclure certaines questions dans les revendications collectives lors des négociations — principalement les droits concernant la maternité. Il y a à peine deux ans cela serait venu en dernier.

Nous avons réalisé certains progrès en ce qui concerne les congés maternité — en général le droit à la sécurité de l'emploi et, dans quelques cas, les allocations lors du congé de maternité et le droit de quitter son travail pendant quelques heures pour participer à des cours de préparation à l'accouchement.

• Un débat a eu lieu pour savoir s'il devait y avoir des structures femmes à l'intérieur du COSATU ou si les travailleuses devaient uniquement participer aux organisations de femmes des communautés. Pouvez-vous nous présenter quelques unes des différentes positions?

Quel que soit le débat, des structures femmes sont en train de se développer dans les syndicats. Cette question de l'existence d'une structure femmes à l'intérieur du COSATU a été très chaudement débattue lors de sa Conférence femmes de l'an dernier. A cette époque, seul le Syndicat de la métallurgie et de l'automobile (NUMSA) avait une structure femmes nationale qui fonctionnait. Il

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FEDERATION OF

COINEN Les organisations des femmes des communautés sont fédérées dans la FEDSAW (DR) était ainsi très difficile de présenter concrètement les avantages d'une structure interne.

Le problème n'est pas résolu mais, depuis l'an dernier, les gens ont tendance à bien mieux comprendre qu'il est utile pour les femmes de se réunir ensemble, pas simplement en tant qu'individus, mais en tant que représentantes des femmes dans les structures de leur syndicat, pour discuter de questions d'importance nationale pour les femmes syndi-

Lors du congrès du COSATU de cette année, les délégués se sont mis d'accord sur la formation d'un comité national de représentantes femmes qui discuterait du renouveau de l'organisation nationale des femmes (FEDSAW).

Lors de la Conférence femmes du COSATU, certains craignaient qu'une structure nationale fasse double emploi avec celles qui existent dans les communautés et en éloigne les femmes. Ceux qui défendaient la mise en place d'une structure dans le COSATU s'accordaient pour dire que la structure syndicale ne serait jamais un substitut aux organisations de femmes des communautés mais pensaient qu'il était nécessaire que les syndiquées se réunissent ensemble pour parler de leurs problèmes en tant que travailleuses ou que membres du syndicat.

• D'après vous, les femmes ayant participé à des organisations de femmes ou à des structures femmes ont-elles acquis des bases suffisantes pour participer activement à d'autres structures et activités syndicales ?

Les structures femmes séparées sont importantes. Elles offrent un lieu de débat

SOUTH AFRICAN

où les femmes peuvent apprendre à présenter leur point de vue. Souvent elles se sentent plus libres de parler (entre elles) et dans ces structures bien plus de femmes peuvent prendre part aux discussions.

Mais cela ne veut pas dire que les questions femmes doivent être cantonnées dans ces structures. Tout ce dont l'on discute dans les comités femmes doit être pris en charge par les structures syndicales générales — et pas uniquement sous forme de comptes-rendus. Les membres des autres structures syndicales doivent assumer pleinement ces questions.

Il est également important que les structures femmes ne soient pas surchargées de tâches, car celles qui en font partie hésitent alors à s'intégrer à d'autres structures syndicales à cause d'un manque de temps.

• Des hommes ont-ils apportés des éléments de réponse aux questions posées par les structures femmes lors ces débat en assemblées générales ?

Nos structures sont encore embryonnaires, et nous ne l'avons pas encore fait au niveau des branches. Mais, au niveau national, notre Comité exécutif national a été très enthousiaste durant la discussion d'une journée consacrée aux questions femmes. On trouve toutes sortes d'indications comme quoi davantage de membres - tant hommes que femmes — jugent importantes les questions traditionnellement considérées comme des "affaires de

• On a beaucoup discuté sur la nécessité du partage du travail domestique et du soin des enfants afin que les femmes aient le temps de participer aux activités syndicales. Dans quelle mesure cela est-il resté du domaine de la proclamation? Quand le travail domestique est partagé, l'est-il avec d'autres femmes de la famille ou avec des hommes de la famille ?

Il est très difficile de répondre à cela. Mais il est certain que des changements se sont produits. Il y a cinq ans, les hommes auraient été terriblement vexés à la perspective de devoir partager les travaux ménagers. Aujourd'hui, il est évident pour tout le monde que les hommes s'occupent beaucoup plus de leurs enfants.

En paroles, le concept du partage des tâches domestiques est plus facilement accepté. Mais les femmes qui ont un rôle important de direction se plaignent encore que personne ne partage leur fardeau à la maison.

Généralement, la majorité des femmes les plus actives sont célibataires. Et, plus elles sont actives, plus elles risquent de devenir célibataires ! Je connais un certain nombre de femmes dont les mariages se sont rompus à cause de leur investissement syndical croissant. Très souvent, les maris n'étaient pas investis dans le travail syndical ni organisés. Cependant, même lorsqu'ils l'étaient, les hommes estimaient que leur propre investissement syndical était plus légitime.

• Les femmes dans les syndicats sont devenus plus conscientes des questions qui les touchent spécifiquement.

Ont-elles été capable d'étendre cette conscience aux femmes inorganisées et chômeuses dans leurs communautés ?

L'organisation des femmes autour de questions spécifiques leur a rendu possible d'identifier ce qui les affecte spécialement en tant que femmes dans la communauté. Beaucoup de femmes actives dans les structures syndicales - tant dans les structures femmes que dans les structures générales — jouent un rôle important dans les organisations locales des communautés. Leur expérience peut les aider à dépasser la notion de la femme perçue comme "mère", et à essayer de définir ce qui en fait une catégorie particulière de personnes dans la communauté ayant un ensemble de problèmes spécifiques - tout comme, par exemple, les étudiants ont leurs propres problèmes.

• Pensez-vous que les femmes des communautés sont conscientes de leur place dans la société en tant que personnes et participantes à part entière, et non simplement comme des

"mères" ?

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Ce n'est pas une évolution facile et cela prendra du temps. Cela dépendra du degré de participation active des femmes dans les organisations. Nous avons par exemple remarqué que les organisations de jeunes étaient en train de devenir de plus en plus dominées par des hommes. Dans certains secteurs, les femmes sont complètement absentes. Et, si des femmes sont recrutées, elles sont traitées comme des hommes par procuration, plus que comme des camarades femmes représentant leur propre base.

• Le manque de participation des femmes à la direction des syndicats nuit-il à leur capacité à s'organiser de manière effective dans leur communauté et dans leur environnement immédiat ?

Le fait que la présence de femmes dans les directions soit plus l'exception que la règle et le manque d'expérience d'un grand nombre de femmes ont affaibli leur capacité à diriger à l'extérieur des syndicats. Leur expérience dans les syndicats leur permet de donner un coup de pouce à leurs organisations communautaires, mais elles n'ont pas encore assez de rôles de direction. Les femmes investies dans les directions syndicales sont souvent tellement chargées de responsabilités qu'elles n'ont pas le temps de participer à des structures en dehors du syndicat. Et il n'y a pas suffisamment de femmes investies dans les directions intermédiaires des syndicats — déléguées du personnel par exemple — qui pourraient diriger les militantes des communautés également. Ce sont le plus souvent des délégués hommes qui jouent ce double rôle. *

Septembre-Octobre 1989 Propos recueillis par Ingrid Obery calyers du léminisme

Dans leur numéro du printemps 1990, les Cahiers du féminisme, édités par la

LCR, section française de la IVe

Internationale, publient un dossier spécial sur les femmes en RDA.

Egalement au sommaire, des articles sur :

l'avortement et la contraception en

Roumanie et en Argentine ; la violence conjugale ;

le harcèlement sexuel en Suisse ;

l'intégration des filles d'origine maghrébines, et bien d'autres...

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