Notre camarade Petr Uhl a été nommé à la tête de l'Agence de presse officielle tchécoslovaque (CTK). Inprecor l'a rencontré lors de son passage à Paris à l'occasion du colloque sur les pays de l'Est, qui s'est tenu le 20 février.
INPRECOR : Ne penses-tu pas que vous risquez, Tchécoslovaquie, d'arriver à une situation un peu analogue à celle de la Pologne : Litinski dit que, même si les gens considèrent le gouvernement comme un gouvernement ami, il existe une certaine apathie vis-à-vis de lui, comme vis-à-vis des gouvernements antérieurs? Peux-tu nous expliquer un peu, par rapport à cela, ce que veut dire être gauche", aujourd'hui ?
Petr UHL: Pour la Tchécoslovaquie, on assiste maintenant à un phénomène de recul de l'enthousiasme et de l'activité des masses. Je pense que c'est temporaire. Mais, de toutes façons, je crois que pour la Pologne, pour la Tchécoslovaquie, pour l'URSS mais aussi pour la Roumanie, il y a toujours un choix : ou bien la direction, ceux qui sont engagés dans la lutte révolutionnaire, essayent de canaliser tout le processus révolutionnaire dans les rails de l'Etat, d'établir des institutions d'Etat "justes", qui "servent le peuple", qui garantissent la justice sociale, etc., ou bien ils essayent au contraire d'institutionnaliser des organismes ou mécanismes sociaux non étatiques, c'est-à-dire politiques ou représentatifs d'intérêts de groupes, etc.
Je pense que, dans le premier cas, une certaine aliénation des citoyens par rapport aux institutions d'Etat est inéluctable. Dans le deuxième cas, au contraire, ce sont les gens, en nombre croissant, qui sont partie prenante de ce processus. Pour moi, dans mon vocabulaire de gauche, il s'agit d'une étape nouvelle du processus révolutionnaire qui, bien sûr, change son caractère.
TCHECOSLOVAQUIE
C'est ce qu'on appelle l'auto-organisation. Ou bien les gens sont organisés par l'Etat ou bien ils s'auto-organisent. Ce sont deux chemins tout à fait différents. Le premier chemin c'est la conception de l'Etat comme un moindre mal capable de résoudre des conflits sociaux. Dans le deuxième cas, il s'agit plutôt d'un dépérissement graduel, certes à long terme, de l'Etat. Cela ne peut pas être une activité spontanée. La révolution commence par une spontanéité mais, peu à peu, il faut avoir des théoriciens, des gens qui forment les conceptions et les présentent aux autres. Peu à peu, toute la société doit être engagée dans cette lutte, autrement cela n'a pas de sens.
Tant qu'il s'agit de dire qu'on est contre le "communisme", contre le stalinisme, contre la bureaucratie, tout le monde est d'accord. C'est une splendide unité. Mais une fois le but atteint, cette activité tombe et on se retrouve dans une situation analogue, mais pas tout à fait la son, mas me fluid des rapports sociaux et politiques, reste analogue.
• Pratiquement, quels sont les pas concrets qu'il faudrait faire ?
Les "occidentaux" pensent généralement que les institutions non étatiques, les institutions sociales qui sont en train d'être mises en place en Tchécoslovaquie sont identiques à ce que vous avez à l'Ouest. Mais, il faut bien comprendre que ces institutions sociales n'existaient pas pour nous. On ne les met pas en place aujourd'hui simplement parce qu'elles existent à l'Ouest mais parce que la société en a besoin.
• A quoi penses-tu, par exemple?
Je pense notamment à la création de nouveaux partis politiques, à des sociétés de gens ayant des intérêts en commun, il y a un mélange de tout ça. Il existe même un Parti des sportifs, par exemple.
Ce ne sont pas réellement des partis, mais plutôt des clubs, des associations.
Tiré de Przeglad Tygodniowy
Tout est en train d'être créé. Il existe surtout chez nous la grande idée de l'autogestion territoriale. Nous souffrons comme la France de la centralisation, du poids de la capitale. Partout en Bohème, mais surtout en Moravie, les gens ont mis en avant le mot d'ordre d'autogestion territoriale : on utilise le terme de Samosprava (samo=auto et sprava=gestion). Le projet de l'autogestion économique est moins avancé, parce que ce n'est pas le fruit de la révolution de novembre mais le produit, au moins sur le plan du vocabulaire, de l'ancien pouvoir bureaucratique. Mais, là-aussi, beaucoup de choses sont en train de changer.
Les comités, les conseils de travailleurs sont maintenant plus actifs, et les entreprises qui sont gérées ou cogérées par des conseils de travailleurs ont fondé récemment une union indépendante des entreprises autogérées. Il est clair qu'il s'agit de syndicats. C'est un autre type d'activité non étatique, une activité sociale. C'est un mouvement très fort actuellement chez nous qui, contrairement à la Pologne, n'était pas à l'origine de notre révolution mais en est le débouché. Car notre révolution était très politique, mais très peu sociale.
On pourrait discuter dans quelle mesure la théorie de Léon Trotsky sur la révolution politique a été justifiée. Si vous comparez, par exemple, l'Allemagne de l'Est, la Pologne, la Tchécoslovaquie, l'Union Soviétique, je pense que c'est la Tchécoslovaquie où la réalité est la plus proche de cette théorie. On trouve certes un grand décalage ou une grande différence entre la théorie de Léon Trotsky et la réalité, parce que le caractère de classe de cette révolution n'était pas clair. C'est la société tout court qui s'est révoltée contre le système. Initialement, les ouvriers ont manifesté mais ils n'étaient pas à la tête de ce mouvement. Pour nous, je pense qu'il est très intéressant d'en tirer aussi les conséquences pour notre théorie. Les conséquences économiques et sociales de notre révolution ne sont réalisées que maintenant, graduellement.
C'est le cas aussi pour les libertés : indépendance des Eglises par rapport à
l'Etat et liberté de l'information. Par exemple, on a parlé de l'Etat de Droit. J'aimerais bien le remplacer par l'Etat avec un "e" minuscule, l'état du Droit. Pour ça, il faut absolument que la presse soit indépendante et que le monopole de la presse et des mass médias soit aboli.
• Tu viens d'être nommé à la direction du l'Agence de presse tchécoslovaque (CTK)... C'est un paradoxe, une accélération fantastique. Je crois qu'il y a 1700 employés dans l'agence. Brusquement, on te met à la tête de ce qui était auparavant une machinerie d'information et de désinformation du Parti-Etat. C'est un peu comme si on te mettait à la tête des prisons. Tu n'as évidement pas envie d'embellir et d'améliorer une machine de propagande du Parti-Etat. Comment vois-tu tout ça ?
Je suis venu à la CTK au moment où les liens avec le Parti étaient déjà interrompus depuis deux mois. Ce n'est plus une agence de désinformation pour le peuple et d'information pour le sommet. C'était cela auparavant: des bulletins étaient secrets. Par exemple, une information présente dans tous les kiosques de France, dans un journal français, a été diffusée en un seul exemplaire pour Husak (1), car il s'agissait d'une critique de Indra contre Husak et il ne fallait pas qu'Indra sache qu'Husak le savait.
Ceci dit, en Tchécoslovaquie, il n'existe que trois mass médias, qui sont les mass médias appartenant à l'Etat : la radio, la télévision, la CTK. Il faut absolument que ce monopole soit brisé. Dans le cas de la radio et de la télévision, on peut faire quelque cho-se. D'ailleurs, des tentatives en ce sens existent. Les étudiants veulent faire une radio, installer un poste émetteur à Prague et dans la banlieue, etc. Pour les informations d'agence, au moins trois petites agences existent, l'une d'elle est VIA - Agence d'information sur l'Europe de l'Est — dont je suis (où plutôt j'étais encore, jusqu'à ces derniers jours) le responsable. Il existe aussi une agence des étudiants, SPA, et une autre culturelle. Ce n'est pas à moi de fonder des agences parallèles, mais je peux soutenir tout ce processus en disant que ce n'est pas à la CTK d'avoir le monopole des informations d'agence mais qu'il faut aussi collaborer.
Je pense surtout à l'accès des journaux, de la radio et de la télévision aux informations de ces agences. Il faut briser le monopole parce que nous avons besoin (je parle au nom de la CTK) d'une concurrence, parce que ce n'est qu'ainsi qu'on pourrait améliorer notre travail et donner des informations plus exactes, plus objectives et de manière plus rapide.
Quand à notre rapport à l'Etat, il faut le clarifier, il faut absolument qu'existe un contrat clair formulé rapidement. On sous-entend généralement que si nous dépendons de l'Etat, nous soutenons le gouvernement, ce qui n'est pas exactement le cas. Nous devons bien sûr "respecter" le gouvernement mais s'il y a, par exemple, un conflit c'est plutôt à un comité parlementaire d'en décider parce que le parlement, à mon avis, représente davantage l'Etat que le gouvernement qui peut tomber, qui peut être changé. Tout cela doit être clarifié, notamment financièrement. Nous avons la tâche de propager des informations sur la société tchécoslovaque à l'étranger. Cela concerne l'Etat tchécoslovaque parce qu'il représente pour le moment la société tchécoslovaque et que c'est lui qui doit couvrir une partie de nos
• Ne seras-tu pas dans une situation difficile étant à la fois le responsable de l'agence CTK, ce qui représente une grosse responsabilité et t'impose d'avoir une direction impartiale et honnête à tout point de vue, et un militant marxiste et révolutionnaire qui a
Pour moi, c'est un problème depuis 1976, date à laquelle je me suis engagé dans la Charte 77 dont le système de valeur reposait tout d'abord sur les droits de l'homme et non sur la lutte des clas-
TCHEQUE Sement dentien cort Matchenn Č 10 17.12.88 numéro 10 du 17 décembre 1989
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TCHECOSLOVAQUIE = ses. Cela me posait beaucoup de problèmes à l'époque ! Je dois dire que le fait d'avoir été invité à élaborer le manifeste de la Charte m'a forcé à le signer et à m'engager envers lui. Si on m'avait simplement présenté le manifeste, et qu'on m'avait demandé de le signer, peut-être que je ne serais pas "chartiste" que je me serais retrouvé en marge de tout le mouvement qui a suivi. Au cours des années suivantes, non seulement je n'ai jamais caché mes opinions politiques, mais j'ai toujours essayé de les harmoniser à l'intérieur de moi-même et aussi à l'extérieur, avec notre lutte pour les droits de l'homme.
Lorsque la situation s'est développée dans le sens où il a fallu donner des informations sur nous, je l'ai fait par le biais d'un bulletin bimensuel d'informations sur la Charte 77. Je me suis rendu compte que, si je faisais des commentaires, il s'agissait bien sûr de positions politiques un peu extrêmes. C'est pourquoi je me suis orienté vers les informations d'agence, et c'est comme ça que VIA a été créée, parce que dans les informations d'agence, même si la politique et l'orientation politique jouent un grand rôle à travers le choix des informations, la formulation doit être tout à fait dépourvue d'une idéologie, d'une rhétorique marxiste. C'est ainsi que j'ai pu harmoniser mes opinions politiques, exprimées par ailleurs, avec un travail de journaliste d'agence. Je l'ai souligné dans ma discussion avec Vaclav Havel à propos du poste qu'on me proposait à la direction de la CTK. J'ai dit que c'était le domaine qui me convient le mieux et que je peux mieux l'harmoniser avec mes opinions politiques. La réaction à Prague a été de dire que la nomination d'un trotskyste à la tête de la CTK était une preuve de notre démocratie.
Le Rude Pravo (journal du PC) m'a demandé une interview après ma nomination à la CTK. Ils m'ont surtout interrogé sur l'Alternative de gauche dont je suis membre, sur le Forum civique, sur mon passé. Mais surtout, comme le Rude Pravo le fait toujours, ils se sont intéressés aux finances du Forum civique, de la Charte, à l'aide de l'étranger. Ce sont toujours les mêmes questions. *
Propos recueillis par Hubert Sandor, Paris, le 2 mars 1990
1) Husak, ancien secrétaire général du PC tchécoslovaque et Indra, ancien dirigeant, opposé à Husak, sur une ligne conservatrice