Annett Seese, de RDA, étudiante, est militante de la Gauche unie à Leipzig. Milka
Tyszkiewicz, de Pologne, est militante du Centre politique socialiste de Wroclaw.
Laszlo Andor, de Hongrie, économiste, est membre de l'Alternative de gauche.
Poul Larsson, militant du SAP, section danoise de la IVe Internationale, revient
INPRECOR : Quelle a été l'attitude de la classe ouvrière face aux récents événements dans les pays de l'Est ?
Annett SEESE : Le premier problème en RDA est que le mouvement n'est pas parti de la classe ouvrière, mais a été un mouvement de l'ensemble des citoyens, et a été ressenti comme tel. Il est donc difficile de parler de l'attitude spécifique de la classe ouvrière. Il faut aussi préciser que le mouvement a précédé et provoqué les changements politiques, qui ont à leur tour permis de nouvelles activités politiques.
Déjà en mai 1989, lors des précédentes élections, série d'activités une avaient été effectuées pour contrôler leur bon déroulement et démontrer qu'elles étaient manipulées par la bureaucratie.
C'était une première action non pas de la classe ouvrière, mais de gens issus de la classe ouvrière et de l'intelligentsia, pour agir ensemble. Ensuite, il y a eu le grand mouvement de masse... de la ruée vers l'Ouest ! Et enfin, les manifestations de masse d'octobre dernier, à Leipzig.
Ces manifestations se déroulaient autour d'une
AUTH église, qui avait été auparavant le point de ralliement de ceux qui voulaient émigrer en Allemagne de l'Ouest (RFA). En octobre, le principal mot d'ordre était « Nous restons ici! ». A ce moment là, il y avait certes une participation ouvrière importante, mais la classe ouvrière n'était pas là en tant que catégorie sociale.
Les grèves n'ont commencé que bien plus tard,
"grèves sous forme de d'avertissement". Mais il d'un voyage à Moscou et en Sibérie.
revendications, vailler, en faisant même des heures suptravail ainsi "perdu".
formes dans les luttes politiques en cours, notamment lors des élections, etc. D'importantes différences existent aussi au nivrière en Russie.
sisté à des "soulèvements" dans certaines des principales d'URSS, à Tioumen, à Sverdlosk, dans l'Oural et en Sibérie occidentale. Les in-
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EUROPE DE L'EST
I nprecor a décidé de céder à la mode actuelle à l'Est et d'organiser une table ronde avec quatre militants révolutionnaires, sur la conscience ouvrière en
Allemagne de l'Est, en Pologne, en Hongrie et en URSS.
s'agissait de débrayages : les ouvriers quittaient leurs usines, exprimaient leurs puis retournaient traplémentaires pour rattraper le temps de
Poul LARSSON : Je ferai donc office de Russe pour ce soir... Il est clair que la classe ouvrière en Union soviétique représente un corps social de plus de
100 000 travailleurs qui sont présents à différents niveaux et sous différentes veau des Républiques ; je veux donner ici deux exemples concrets de l'activité ou-
Lors des derniers mois, nous avons asindustrielles villes
MAUDITS
ROUGES!
LES
BUREAUCRATES formations dont nous disposons sont limitées, car, par exemple, toutes les communications de Sverdlosk avec l'extérieur sont toujours coupées. Nous savons ce pendant qu'il y a eu d'importantes manifestations et des grèves et que, suite à cela, les directions locales — particulièrement conservatrices — du Parti communiste (PCUS) ont été démises dans ces deux villes. Ces événements sont aussi très importants au niveau de leurs répercussions au sein du PCUS, car il ne faut pas oublier que près de 40 % de ses membres sont des ouvriers.
Le sentiment général largement répandu au sein de la classe ouvrière en Russie est particulièrement anti-bureaucratique ; cela inclut une défense de la glasnost et un réel pluralisme, ainsi qu'une rupture avec la direction du PCUS: Ce sont les mineurs qui ont produit le programme politique le plus avancé jusqu'ici, dans différents districts où il y a eu d'importantes grèves l'été demier. Ce mouvement se poursuit et s'est exprimé lors des élections aux soviets à différents niveaux : des mineurs se sont même présentés, contre les candidats du parti, ce qui est très significatif. Laszlo ANDOR : En ce qui concerne l'attitude de la classe ouvrière hongroise lors des derniers événements, il faut d'abord préciser que la situation n'est pas tout à fait la même que dans les autres pays, même si elle présente quelques similitudes. Il faut signaler ici l'attitude des travailleurs
= EUROPE DE L'EST par rapport à ce que l'on appelle en Hongrie la TP, la "transition pacifique"... vers la restauration du capitalisme ! Car c'est bien la TP qui est à l'ordre du jour en
Cet état d'esprit est le résultat de l'histoire des dernières décennies : l'endettement dramatique du pays, la stagnation économique, l'aggravation de l'exploitation des travailleurs, de la chute de leur niveau de vie et de leurs salaires réels. Les travailleurs réagissent donc très violemment à tout ce qu'ils considèrent être la cause de cette crise économique et sociale
1989 a été une année de grands espoirs et d'illusions pour la classe ouvrière et toute la société. Après 40 ans de dictature stalinienne, on attendait beaucoup du pluralisme — et du marché — qui étaient censés résoudre tous les problèmes. Il y avait une grande euphorie, un grand optimisme. Ceci dit, tout ce processus s'est réalisé sans la participation effective des travailleurs. Les nouveaux partis ont été fondés sans aucune base dans le mouvement ouvrier. Une première désillusion a surgi quand il s'est avéré que les nouveaux partis n'étaient pas forcément meilleurs que l'ancien parti unique et que leurs dirigeants n'étaient pas forcément plus intelligents!
On a alors rencontré trois types d'attitudes. Premièrement, chez certains travailleurs, un rejet de tout ce show politique, du pluralisme, etc., et une totale démobilisation. Le second groupe pourrait être tenté par le vote à droite, sous l'influence des mass media qui répètent à longueur de journée que le socialisme a représenté une parenthèse honteuse dans notre histoire, que l'URSS a joué un rôle ignoble en Hongrie, etc. Et enfin, une petite minorité de travailleurs, parmi les plus conscients, dans les conseils vriers, les syndicats ou les petits partis de gauche — et aussi le Parti socialiste hongrois (PSH) ou le Parti ouvrier socialiste (POSH), les deux branches issues de la scission de l'ancien Parti communiste au pouvoir — qui va s'opposer à cette transition pacifique.
Milka TYSZKIEWICZ : Comme vous le savez, pour la classe ouvrière polonaise dans sa majorité, le marché est devenu une espèce d'alternative universelle à l'autogestion, au socialisme. Dans la conscience ouvrière, le mot même de "socialisme" est devenu synonyme de stalinisme.
Au printemps 1988 et à l'été 1989, lors des vagues de grèves qui ont précédé les accords de la "table ronde", la classe ouvrière n'était pas divisée et agissait en bloc contre la bureaucratie. A partir des accords de la "table ronde", la classe ouvrière s'est divisée en deux : un groupe soutenant Walesa et sa ligne politique, un autre manifestant dans la rue.
Durant les cinq derniers mois, après l'application des mesures d'austérité du nouveau gouvernement Mazowiecki, ce second groupe s'est aussi scindé en deux. Un groupe, très radical, a décidé de coopérer de nouveau avec Walesa afin de maintenir l'unité de la classe ouvrière. Mais, dans la mesure où la direction de Solidarité s'est mise à travailler avec ses ennemis d'hier, le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) et Jaruzelski, la notion d'"'ennemi commun à abattre" a disparu et certains membres de ce groupe ont commencé à évoquer le fascisme, comme seule alternative pour résoudre la crise politique. Ils se sont mis à exiger des "guillotines", pour « couper toutes les
• Peut-on pour autant en déduire, comme le font certains, que le socialisme n'a plus d'avenir et que la classe ouvrière n'a plus un rôle central à jouer?
Milka TYSZKIEWICZ : On ne peut pas dire que le projet socialiste, en tant qu'utopie positive, n'a plus d'avenir à l'Est, ni que la classe ouvrière est totalement atomisée et gagnée aux idéaux du capitalisme. J'ai pu constater, par exemple, qu'au dernier congrès de Solidarité
Szymon Kobylinski. TYLKB « La seule alternative...» Tiré de Polytika têtes liées à la gauche »... Ceci dit, ces groupes restent marginaux.
Il existe aussi un grand intérêt dans la classe ouvrière pour tout ce qui se passe dans les pays voisins, notamment les Pays baltes (une partie de ces régions, par exemple en Lituanie, appartenait à la Pologne avant la Seconde Guerre mondiale). Le débat sur la réunification allemande, le soulèvement en Tchécoslovaquie et en Roumanie ont aussi eu beaucoup d'écho.
Une idée très présente est celle de la nécessité de conserver l'indépendance nationale à tout prix. Certaines des mesures du gouvernement ont été rejetées par les travailleurs car elles risquaient de mettre en péril l'indépendance, par la vente des usines polonaises à l'étranger. Pour ces mêmes raisons, la notion d'autogestion a également commencé à regagner de l'audience parmi les travailleurs. Mais le problème est comment combiner la volonté d'indépendance et les liens avec l'Occident, jugés non moins nécessaires. Quel avenir pour le socialisme ? dans ma région, l'aspiration à la démocratie était très puissante. Le problème est que, bien entendu, les gens ont des pratiques très différentes
Le fait est qu'on trouve en Pologne des gens qui ont été ouvriers pendant dix ou quinze ans, mais possèdent aujourd'hui leurs propres usines... Cela joue bien entendu sur leur conscience.
Annett SEESE : La crise des sociétés à l'Est n'est d'ailleurs pas uniquement économique et sociale mais aussi morale ; c'est une crise d'orientation, de perspectives. Dans les usines en RDA, on entend même des arguments du genre : « Si nous nous organisons, si nous créons des conseils ouvriers, cela va faire peur aux capitalistes et ils vont refuser de venir investir chez nous. Alors nous n'aurons plus d'argent, on va fermer les entreprises et nous serons à la rue. C'est pour cela qu'il ne faut rien faire... ou alors, il faut créer des conseils comme il en existe en RFA, pour améliorer le niveau de production et attirer les capitalistes. »
Par ailleurs, la situation sociale et le niveau de vie en RDA sont très différents
de ceux de la Roumanie et de certaines zones d'URSS. Il existe des situations absurdes, comme par exemple le fait que certains ouvriers gagnent plus d'argent que leurs chefs. Mais l'exploitation ne se mesure pas seulement au niveau du salaire. Des différences existent, par exemple, entre hommes et femmes, non pas parce qu'il n'y a pas salaire égal à travail égal, mais parce que les emplois traditionnellement féminins sont moins bien payés que les emplois à prédominance masculine.
Les différences de niveau de vie entre les bureaucrates moyens et la classe ouvrière ne sont pas tellement élevées. Le fossé se creuse souvent au niveau des petits privilèges, par exemple, les magasins spéciaux qui permettent un meilleur approvisionnement. Un autre exemple des distorsions du système qui brouillent la conscience est le mythe des soins de santé gratuits. En effet, médecins et dentistes sont gratuits à l'Est... mais les gens préféreraient payer un médecin réellement existant à l'Ouest, plutôt que d'avoir un médecin fantôme à l'Est !
Poul LARSSON : Le rôle de la classe ouvrière dans les récents événements est complexe. Les travailleurs étaient largement présents et actifs lors des soulèvements en RDA ou en Tchécoslovaquie. Les ouvriers ont joué un rôle crucial et significatif lors de la grève générale en Tchécoslovaquie ou lors de l'insurrection en Roumanie.
En Union soviétique, il est important de noter que les mineurs ont réussi — après soixante années de dictature bureaucratique institutionnalisée — à formuler des revendications politiques, économiques, sociales ou écologiques d'un très haut niveau. Il ne faut surtout pas crier victoire et en déduire que le paradis socialiste est déjà là. Mais, surtout en URSS, nous avons de bonnes raisons d'être optimistes.
Laszlo ANDOR : Pour comprendre réellement la situation actuelle en Hongrie, il faut revenir sur l'idéologie particulière de la bureaucratie sous Kadar et ce qu'était réellement ce système. Pendant des années, les travailleurs ont entendu ce refrain : « Que faisons-nous ? Nous construisons le socialisme. Pourquoi est-ce un bon régime ? Parce que le niveau de vie ne cesse de s'améliorer.... » A partir du moment où le niveau de vie s'est tassé, au milieu des années 70, le régime du PSOH a été acculé à la défensive sur le plan idéologique. Le parti au pouvoir a commencé à se démoraliser, incapable de faire face à la crise économique. La prétendue réforme a donc commencé à partir de 1987, sous le poids d'une offensive idéologique très agressive de la politique libérale et de l'économie néo-classique.
Ce "nouveau mode de pensée" jouit la classe ouvrière ?
• Quelles sont les formes d'organisation de la classe ouvrière à l'heure actuelle, et son attitude face aux structures déjà en place ?
Annett SEESE : Jusqu'en octobre 1989, la Fédération allemande libre des syndicats (FDGB) était la seule organisation syndicale existante. Tous les travailleurs en étaient membres de fait. Il ne s'agissait donc pas d'un syndicat de militants. La litanie officielle prétendait que la propriété était collective et que les moyens de production appartenaient à tous. Mais les gens ne le ressentaient pas ainsi. La FDGB a beaucoup profité de ses relations privilégiées avec les syndicats ouest-allemands qui, dans certaines circonstances, lui prodiguaient une aide fi-
A partir d'octobre, un mouvement de réformes a commencé à la base de la FDGB pour en faire un syndicat réel. D'autres militants ouvriers étaient d'avis que la FDGB n'était pas réformable, que l'appareil ne pourrait être remodelé et qu'il fallait donc s'orienter vers la création de syndicats indépendants. Mais ces syndicats indépendants sont restés très minoritaires et n'existent que dans certaines villes, par exemple à Berlin. En revanche, à Leipzig, dans certaines petites de type syndical ou de conseils ouvriers.
Par ailleurs, au-delà des syndicats traditionnels avec des éléments d'autoréforme et des petits syndicats indépendants, il existe trois variantes de conseils considère les conseils ouvriers comme des instruments pour permettre l'application d'une réelle autogestion. Une seconde variante, dont j'ai déjà parlé, est
EUROPE DE L'EST = maintenant d'une totale hégémonie. Cela ne signifie pas que le marxisme et le socialisme aient totalement disparu de la scène ; comme je l'ai déjà dit, il existe une certaine avant-garde parmi les travailleurs et dans l'intelligentsia, qui ne se fait aucune illusion sur le capitalisme. Mais, elle est totalement marginalisée dans les medias et privée des moyens de peser sur la société. * Quelles organisations pour basée sur l'intéressement des ouvriers à la production, sur le modèle ouest-allemand. La troisième prône une représentation des ouvriers auprès de la direction.
Lors de son récent congrès, la FDGB a adopté un langage très radical — quasi révolutionnaire ! — en défense des travailleurs et de leurs, droits syndicaux. Mais il est difficile de savoir si cela sera suivi par des faits et si elle possède encore une base réelle pour mettre ces paroles en pratique.
Poul LARSSON : En Union soviétique aussi, il existe une confédération syndicale officielle (TUC) qui a des millions de membres, mais dont la nature syndicale est plus que discutable, dans la mesure où elle n'organise aucune négociation collective, aucune grève ni revendication salariale ! Elle fonctionne plutôt comme une structure d'encadrement, avec quelques activités sociales et culturelles. Avec la glasnost et les mobilisations, ces syndicats officiels sont soumis à une forte pression et doivent trouver un nouveau rôle. Une des possibilités qui leur est offerte est de réaliser un tournant populiste. Le Front uni des travailleurs (FUT) en est un exemple à ne pas confondre avec les Fronts populaires et le Front uni des travailleurs dans le Kouzbass). Le FUT est lié à la bureaucratie syndicale, il développe une rhétorique ouvriériste, attaque les coopératives, les nouveaux millionnaires - ce qui est certes correct - mais s'enracine aussi dans le chauvinisme grand-russe. Le FUT n'a sans doute pas pour le moment une réelle base de masse ; c'est une tentative de la bureaucratie syndicale pour gagner de l'influence dans la classe ouvrière.
Parallèlement, de nouvelles structures
EUROPE DE L'EST à caractère syndical beaucoup plus positives se développent aussi. Je voudrais en donner deux exemples. Le premier est celui d'une Fédération des syndicats socialistes, Sotsprof. Il est difficile d'en estimer la force réelle à l'heure actuelle. Selon un de ses dirigeants récemment de passage en Grande-Bretagne, Sotsprof regrouperait actuellement environ 60 000 travailleurs, alors qu'il en avait moins de 10 000 l'été dernier. Sotsprof organise des travailleurs dans les transports, dans certaines usines, dans la métallurgie et a aussi des contacts avec les mineurs. Le second exemple est encore plus important ; il concerne encore une fois les mineurs qui n'ont pas dissout leurs comités de grève qui continuent à fonctionner. Les comités ont leurs propres publications et ont pris parfois le contrôle des syndicats officiels. Une sorte de situation duale existe quelquefois entre les syndicats et les comités de grève. Les mineurs ont créé le Front uni des travailleurs du Kouzbass alors, qu'en même temps, les syndicats officiels créaient une autre organisation, portant pratiquement le même nom, pour garder un contrôle sur les travailleurs de la région. La lutte se poursuit entre ces deux groupes. Les mineurs vont bientôt organiser une conférence nationale qui aura sans doute des répercussions dans tout le pays.
Milka TYSZKIEWICZ : Il existe aujourd'hui une multitude d'organisations ouvrières en Pologne et on peut résumer la situation avec la boutade bien connue : chaque fois que deux Polonais se rencontrent, il fondent trois organisations... et il y a 35 millions de Polonais !
Mettons de côté les organisations staliniennes ou celles liées à l'Eglise... Je me contenterai de parler brièvement de certaines des organisations liées à Solidarité ou aux activités clandestines de la classe ouvrière dans les années 80.
Solidarité était à l'origine une organisation de masse avec grosso modo un seul type de lien d'adhésion. Aujourd'hui, il existe une série de petites organisations ayant des structures très compliquées. Solidarité possède, à l'heure actuelle, près de deux millions de membres, avec deux structures à l'échelle nationale.
La première est une structure verticale, bureaucratique, dirigée par Monsieur Walesa. Elle soutient totalement le plan Balcerowicz (voir Inprecor numéro 301 du 26 janvier 1990) et les réformes du gouvernement Mazowiecki. La seconde est une structure horizontale des différents secteurs industriels. Actuellement, il
SOUPE REFORM existe 25 structures de ce type organisées à la base par les ouvriers. Ce problème est très intimement lié à la conscience ouvrière, en tout cas à celle des membres de Solidarité. Au début, tout le monde était d'accord pour le "laissez-faire" capitaliste mais quand on s'est aperçu qu'il devenait difficile de trouver du travail, quand les gens ont commencé à goûter à la soupe populaire de Monsieur Kuron, et qu'ils ont vu la réelle nature de l'Etat providence qu'ils attendaient, ils ont commencé à s'organiser.
Ainsi, dans ma région, à l'origine, les syndicats d'entreprise transmettaient 25 % des cotisations de leurs membres aux structures régionales ; récemment, ils ont décidé de réduire cette part à 10 % et de garder le reste pour leurs dépenses propres. La majorité de cette somme est désormais versée à ces structures horizontales. Il existe également des structures territoriales régionales, les réseaux. Il s'agit de groupes de différentes entreprises sur une même ville ou région qui se coordonnent pour des activités locales.
Des structures clandestines de Solidarité continuent encore à fonctionner à l'échelle régionale, avec des comités de grève régionaux. La majorité de leurs membres appartiennent également au synIl faut aussi mentionner "Solidarité combattante", autre organisation clandestine, qui est à mi-chemin entre un syndicat classique et un groupe politique. Politiquement, être classée dans le courant socialdémocrate ; initialement, sous la loi martiale, elle avait un programme assez radical sur l'autogestion, puis elle a viré à droite.
Autre fait intéressant, depuis près d'un an, un syndicat de secteurs de l'armée et, plus récemment, un syndicat de la police ont commencé à s'organiser. Il existe aussi une structure de Solidarité des petits propriétaires paysans qui regroupe également des ouvriers agricoles des fermes d'Etat. Ils sont très radicaux et sont presque nostalgiques du bon vieux temps du stalinisme où leur conditions de vie n'étaient pas aussi mauvaises...
On doit aussi citer les Comités de citoyens de Solidarité, qui sont des structures politiques mises sur pied avant les élections parlementaires. Ils regroupent à la fois des ouvriers d'usine et des secteurs de l'intelligentsia et envisagent de se transformer en partis politiques. Mais le niveau de la conscience politique de la classe ouvrière, contrairement au niveau d'organisation, est assez bas.
Sous la loi martiale, et un peu avant, il existait un espèce d"Etat clandestin", composé de groupes d'intellectuels de la classe ouvrière et de permanents ouvriers, organisés à différents niveaux, des syndicats aux clubs culturels. L'un d'entre eux est l'Agence informelle d'information. Ce genre d'agences existe même au niveau des usines avec des structures indépendantes de Solidarité. Aujourd'hui, elles sont importantes, la direction de Solidarité tente de s'emparer des medias, notamment de la télévision où les informations émanant de la bureaucratie ont tout simplement été remplacées par celles émanant de Solidarité.
Laszlo ANDOR : La dernière décennie de crise économique a beaucoup pesé sur l'évolution des syndicats car les travailleurs ont été désorientés par ces syndicats qui ne défendaient pas leurs intérêts, malgré la chute du niveau de vie et des salaires. Mais, paradoxalement, les syndicats officiels n'ont pas connu de recul significatif. Ils ont cependant été paralysés, perdant leur capacité de mobilisation.
C'était une situation rêvée pour les promoteurs de la transition pacifique. En effet, sous le capitalisme, les syndicats ne peuvent qu'être une source de problèmes, de conflits, et donc mieux vaut les affaiblir au maximum dans cette période de transition. Une pression s'exerce pour morceler les syndicats, et créer une multitude de groupes afin de diviser les travailleurs : la Ligue des syndicats indépendants (LSI) et Solidarité en sont deux exemples. La LSI est sous la coupe de l'Alliance des démocrates libres qui est une des organisations de droite de notre système multipartite. Certes, on trouve des syndicalistes honnêtes dans les deux groupes — plus dans Solidarité que dans la LSI - mais les effets de cette division ont été néfastes pour les travailleurs. Les partis de droite et ces nouvelles structures ont démoralisé les anciens syndicats et essayé de les détruire. Bien entendu, beaucoup de dirigeants des anciens syndicats étaient des corrompus, ils ne faisaient pas leur travail de syndicalistes et se conten-
taient d'observer les développements. Ils se lamentent en permanence de ne pas être consultés sur les mesures qui sont prises, tentent parfois d'organiser des grèves mais ont perdu leur capacité d'initiative.
Quant aux groupes de droite, ils sont trop pris par leurs tâches parlementaires, par les privatisations, etc., pour avoir le temps de s'occuper des questions syndicales ! Sauf quand il s'agit d'attaquer les anciens syndicats. Ils lancent notamment des attaques dans la presse sur la corruption des dirigeants syndicaux — ce qui est correct. Mais le reproche principal qu'ils leurs adressent ne porte pas sur leur passivité face aux décisions gouvernementales (car en effet, ces syndicats agissent comme des courroies de transmission du pouvoir) mais sur le fait qu'ils menacent la transition pacifique au capitalisme!
Mais, après les élections, les attaques contre le mouvement syndical seront encore plus dures et, en raison du désarroi des travailleurs, ils auront encore plus de mal à se défendre. Le vrai débat porte donc sur la nécessité de créer une nouvelle et réelle structure syndicale qui défende les intérêts des travailleurs
C'est dans ce contexte qu'il faut analyser le mouvement des conseils ouvriers. Historiquement, les conseils ouvriers ont toujours été un dernier recours de la classe ouvrière, quand elle n'arrivait plus à faire entendre sa voix autrement ; c'est la situation dans la Hongrie d'aujourd'hui.
Avant tout, le gouvernement et les dirigeants de l'économie s'apprêtent à vendre les usines et les entreprises du pays à l'étranger. Beaucoup de travailleurs ont des réticences face à ce volet économique de la transition pacifique, face aux privatisations et au bradage de la propriété d'Etat. Il y a bien sûr quelques différences notables entre le magnifique capitalisme abstrait et le capitalisme réellement existant. Par ailleurs, dans la plupart des cas, les nouveaux capitalistes locaux ou les nouveaux managers ne sont autres que les anciens bureaucrates enrichis ou les anciens directeurs, dont la gestion avait conduit l'économie et les entreprises à la faillite ! Ce qui n'est pas non plus sans poser quelques problèmes dans la conscience des gens...
Les travailleurs se rendent compte que leurs usines vont être vendues à des prix très bas et, qu'à l'avenir, ils ne vont avoir aucun droit de participation aux décisions dans l'entreprise. Ils veulent donc prendre les devants et créer un contre-pouvoir : c'est une des raisons de la création des conseils ouvriers.
Un autre facteur, spécialement dans les petites villes, est que les travailleurs ne veulent plus que leurs usines soient de simple filiales des grandes entreprises. et souhaitent donc prendre en main la gestion de ces petites entreprises.
Deux conceptions et objectifs sont sous-jacents à la création des conseils ouvriers. Initialement, il s'agissait de se substituer aux syndicats défaillants et de prendre leur place. Ces premiers conseils étaient dirigés par des partisans du Forum démocratique. Cela rentrait en effet dans leur stratégie de destruction du mouvement syndical. Une seconde conception est alors apparue, qui pensait que les conseils ouvriers devraient coexister avec les syndicats et jouer un rôle complémentaire. Actuellement cette conception semble l'emporter dans la plupart des conseils existants.
Le mouvement des conseils ouvriers est en plein essor en Hongrie, leur nombre
• Quelle est l'attitude de la classe ouvrière face aux privatisations, aux réformes du marché et aux tentatives d'auto-réforme de la bureaucratie ?
Laszlo ANDOR : En Hongrie, il nous serait difficile de parler de "réformes de marché"... C'était encore valable dans la période précédente, lorsque le Parti communiste avait initié ces réformes. Mais, aujourd'hui, on devrait plutôt parler de la restauration totale du capitalisme et du marché !
L'attitude des travailleurs est restée assez neutre. La politique se faisait en effet au-dessus de leur tête et seuls les états-majors des partis avaient la possibilité de s'exprimer là-dessus. Les travailleurs n'ont donc pas eu réellement l'occasion de se rendre compte de ce qui se passait dans le pays autrement qu'à travers la chute des salaires et la hausse des prix et du taux d'inflation !
Milka TYSZKIEWICZ: En général, le problème des réformes de marché a toujours été lié à l'attitude de la classe ouvrière face à la bureaucratie et à la planification bureaucratique. Deux types d'attitudes existent sur la façon de traiter le problème de la bureaucratie. Un premier groupe dans l'opposition appuie certains secteurs de la bureaucratic, en espérant ainsi la diviser et faire jouer un sec-
EUROPE DE L'EST = ne cesse d'augmenter, surtout depuis ces derniers mois. La première rencontre nationale des conseils ouvriers s'est tenue en décembre 1989, avec une vingtaine de délégués syndicaux, ainsi que des représentants de partis politiques et d'autres mouvements.
La seconde rencontre, qui s'est déroulée en février dernier, a rassemblé plus d'une cinquantaine de délégués et a institué un conseil national et un bureau d'information des syndicats. Ce bureau fonctionne avec des intellectuels proches des travailleurs qui ont un rôle non pas de propagande directe en faveur de la création de nouveaux conseils, mais plutôt d'aide et d'assistance aux travailleurs qui veulent créer des conseils dans leurs usines. * Quelle attitude face au marché ? teur contre l'autre. Cette première tendance veut arriver à réaliser les réformes de marché et la privatisation de l'industrie polonaise, "au nom de la classe ouvrière" Je ne parle pas ici de la position de groupes d'intellectuels mais bien de celle de groupes d'ouvriers. C'est ainsi que ces premiers groupes expliquent la politique de Walesa, qu'ils soutiennent.
De l'autre côté, il existe aussi un très fort mouvement à la base contre la bureaucratie. La bureaucratie s'est scindée en deux partis "sociaux-démocrates" qui sont dirigés par les personnes qui avaient imposé la loi martiale au début des années 80! En conséquence, des gens, comme Kuron et Modzelewski, qui se référaient à la social-démocratie, sont désormais assez gênés car le concept même est discrédité. Modzelewski a même dû écrire un article assez critique pour clarifier son attitude par rapport à ce concept.
La nouvelle social-démocratie de la République de Pologne (SdRP) se réfère aux idées nationalistes et antisémites, elle joue sur la peur de la réunification allemande, dénonce « certains Juifs qui ont joué un rôle néfaste dans la période stalinienne » et appuie Monseigneur Glemp, le primat de Pologne, dans le conflit autour du couvent des carmélites à Auschwitz. C'est la première fois dans l'histoire des relations entre le Parti communiste et l'Eglise, qu'un discours d'un haut dignitaire catholique est intégralement publié dans le journal du PC !
Quant aux réformes, les porte-parole
EUROPE DE L'EST de la bureaucratie — et surtout Rakowski — se vantent d'un côté de les avoir initiées, de l'autre, ils n'hésitent pas à dire que le gouvernement actuel est un gouvernement de Solidarité (et non une coalition PC/Solidarité) et que, par conséquent, c'est Solidarité qui porte l'entière responsabilité des mesures (impopulaires)... La bureaucratie utilise les syndicats staliniens officiels (OPZZ) pour attaquer le gouvernement Mazowiecki.
Une partie des bureaucrates continue à ș'enrichir, notamment avec des spéculations sur le change du dollar et du zloty, par des contacts avec des entrepreneurs étrangers. Elle monte des affaires avec des capitalistes étrangers en leur servant de couverture politique. En échange, ces derr. urs apportent 99 % des capitaux... mais les profits sont divisés à parts égales. Ils achètent les entreprises — comme en Hongrie — dont ils sont directeurs ou ingénieurs techniques, et qu'ils ont dirigées dans le passé avec tant d'incompétence ! Dans certains cas, ils sabotent la production pour faire baisser le prix d'achat des usines et, après leur privatisation, ils empochent d'énormes profits.
Le marché est devenu une alternative universelle à la planification bureaucratique. Quand vous allez dans les usines demander aux travailleurs s'ils souhaitent l'introduction du marché, ils vous répondent positivement à la quasi-unanimité. Mais si vous leur demandez ce que signifie concrètement le marché pour eux, ils répondent que c'est l'absence d'inflation, des prix bas, des salaires élevés, l'enrichissement et le bien-être pour tout le monde ! C'est, pour le moins, une vision très idyllique du capitalisme...
Mais l'essentiel, c'est le processus de prise de conscience de la réalité du capitalisme. Au fur et à mesure que les informations à ce sujet arrivent de l'Occident et que les gens réalisent que la Pologne n'a aucune chance en cas d'ouverture totale à la concurrence du marché mondial, la classe ouvrière se met à chercher d'autres issues. Mais, pour le moment, aucune alternative crédible de masse n'existe face au plan Balcerowicz.
Il y a une absence réelle d'initiatives de la classe ouvrière. Les travailleurs sentent qu'ils peuvent se lancer dans des mouvements de grèves — ce qui est facile ; ils savent comment le faire — mais ils n'ont pas de projet alternatif. Cela entraîne une certaine paralysie.
Il est intéressant de voir comment se développe la discussion sur l'autogestion dans ce contexte. Il existe une réelle tradition d'autogestion en Pologne, avec des structures à l'échelle nationale, dont le Forum de l'autogestion, qui fonctionnent depuis près de dix ans. Il s'agit de structures mixtes, basées essentiellement sur les travailleurs originaires de Solidarité. Solidarité et les structures d'autogestion ont déjà essayé de se débarrasser des bureaucrates dans les usines, notamment en les remplaçant par leurs propres cadres. Mais ils ont alors rencontré de sérieuses difficultés : il leur était impossible de résoudre la crise à l'échelle des seules usines. Ainsi, le projet de Solidarité (datant de 1980-81) de République autogérée a été progressivement abandonné, et nombreux sont ceux qui se sont tournés vers d'autres modèles, notamment américain ou ouest-allemand, de cogestion ou d'actionnariat ouvrier dans les usines. Mais tout cela n'est pas encore très concret. J'ai trouvé une bande de travailleurs immigrés qui parlent allemand et détestent les syndicats...
PESSiN
Poul LARSSON : En URSS, il faut prendre en compte le sentiment égalitaire et certaines valeurs socialistes beaucoup plus ancrés dans la conscience des travailleurs que dans d'autres pays de l'Europe de l'Est. Malgré toutes ses critiques envers le régime, la classe ouvrière est déterminée à défendre son plein emploi et la stabilité des prix de certains biens de consommation et des loyers. Mais, les partisans radicaux du marché jouent un rôle très important au niveau idéologique, notamment au niveau des
L'introduction des coopératives privées, il y a près de trois ans, a représenté le premier test important sur la réaction aux réformes de marché. Dans le contexte d'anarchie générale qui caractérise l'économie soviétique, ces coopératives ont eu l'occasion de réaliser d'immenses profits, en achetant des produits à très bon marché et en les revendant très cher, grâce à la pénurie généralisée d'une série de biens de première nécessité. Cela a entraîné une violente réaction des travailleurs. L'une mineurs, par exemple, était l'abolition pure et simple des coopératives, ou du moins l'application de mesures de restriction à leur égard (voir Inprecor numéro 296 du 30 octobre 1990). Ces restrictions existent déjà, par le biais de régulations et de commissions, y compris au niveau national. Cette anarchie économique a créé de nouvelles contradictions dans la société, dont certains groupes de travailleurs ont pu tirer profit. Grâce aux réformes libérales, certaines usines ont pu se recycler dans la production de biens plus coûteux en réalisant d'importants gains financiers dont les ouvriers ont aussi bénéficié.
La pénurie des biens de consommation engendre une réelle pression en faveur du marché, avec tout son lot d'illusions. Mais le danger est qu'à travers ce genre de mécanismes se répande l'idée que l'introduction du marché permettrait une redistribution plus équitable grâce à la loi de l'offre et de la demande. Des tensions se développent entre les régions qui s'accusent mutuellement d'exploitation ou d'accaparements de produits.
Annett SEESE : Est-ce bien nécessaire de parler encore de ce que les ouvriers est-allemands pensent du marché ?
Ceci dit, le slogan à la mode, actuellement, est : « Toute liberté au marché... mais un marché social et écologique ! » Tout le monde y croit et c'est absurde. En fait, ces problèmes n'ont jamais été réellement discutés : qu'est-ce que le marché ? Comment peut-on avoir un marché écologique ? etc. Le marché est abusivement identifié à la liberté et le plan à une prison. Si on dit aux gens que le capitalisme est en fait encore plus planifié, et encore plus "désorganisé" que la planification bureaucratique, on se fait immédiatement traiter de stalinien, de pro-SED, etc. Les gens croient même que le marché supprimera toute bureaucratie administrative, toute procédure formelle et bureaucratique liée au fonctionnement de l'Etat.
Pire encore, la revendication du marché est perçue par les travailleurs comme essentiellement progressiste. Beaucoup d'entre eux disent que des hausses de prix et un certain chômage sont inévitables le marché, voire même nécessaires... mais aucun n'est prêt à perdre son propre emploi ! Donc, dans l'absolu, les gens veulent le marché, tout en étant prêts à se battre contre ses manifestations concrètes, comme les hausses de prix ou le chômage.
On s'oriente donc vers une situation à la polonaise. En RDA aussi, une partie de la bureaucratie, des directeurs, se "privatise", profite des nouvelles libertés pour se ruer à l'Ouest et fait des affaires avec les capitalistes. *
13 mars 1990 Propos recueillis par Erdal Tan