Au-delà des raisons particulières qui ont poussé les peuples d'Europe de l'Est à se
Ces mouvements pour l'auto-détermination voulaient plus qu'un changement de politique lui-même. Le désir des gens ordinaires de choisir eux-mêmes le système
Oliver MAC DONALD
FAUDRA-T-IL choisir le capitalisme comme futur système social à l'Est, sous une forme ou une autre, ou le socialisme de marché sous une forme ou une autre ? Et, si les gens veulent vraiment du capitalisme, désirent-ils que les secteurs les plus rentables de l'économie capitaliste soient vendus à des multinationales de l'Ouest, ou désirent-ils maintenir un contrôle national important sur leur futur développement capitaliste? Veulent-ils que leur économie fasse partie d'un regroupement économique et politique régional plus large ou veulent-ils qu'elle se retrouve dans une division du travail centrée sur Frankfurt, la Ruhr et Milan ?
A la surprise générale, la direction soviétique semble avoir permis aux populations de ces Etats de décider démocratiquement des questions fondamentales d'orientation interne et externe.
Parallèlement, les Etats d'Europe occidentale et les Etats-Unis semblent encore plus partisans de l'auto-détermination et de la démocratie ; non seule-
EUROPE DE L'EST
La ruée vers l'or?
battre l'année dernière, une aspiration a été plus ou moins universelle : la revendication du droit à décider de leur avenir.
têtes au sommet du système politique et plus qu'un changement du système social a été une des caractéristiques les plus évidentes des révolutions politiques. Le marché et le capitalisme international, envers lesquels les travailleurs de l'Est semblent entretenir beaucoup d'illusions, pourront-ils satisfaire ces aspírations... et en ont-ils la volonté?
ment ils encouragent les Etats d'Europe de l'Est et du Centre à prendre le chemin de la démocratie, mais ils les aident activement en ce sens, en leur offrant des milliards de dollars à la condition qu'ils se démocratisent. Mais est-ce bien la réalité ?
Bataille désintéressée ?
Pendant quatre décennies, l'Occident a mobilisé d'énormes ressources pour ce qu'il présentait comme une bataille pour délivrer les
"peuples opprimés et esclaves" d'Europe de l'Est et d'URSS du
"totalitarisme soviétique". Cet effort important a été effectué non pas au nom du capitalisme, mais au nom de la démocratie et de l'auto-détermination. L'Ouest a sans cesse répété que son objectif dans la
Guerre froide était que les peuples d'Europe de l'Est bénéficient des libertés démocratiques, des élections libres, du respect de la loi et des droits de l'homme.
Est-ce bien tout cela qui est aujourd'hui offert aux pays d'Europe de l'Est ? Après les élections prévues pour ce printemps et cet été, ces pays seront-ils traités comme des Etats normaux, intégrés dans l'ordre international économique et politique occidental ? Un certain nombre de questions pertinentes se posent. 1) Ces peuples seront-ils autorisés à participer pleinement au commerce international normal selon les principes du libéralisme, quelle que soit la nature de leur ordre économique et social interne ?
2) Auront-ils la possibilité de choisir démocratiquement eux-mêmes leur système social, sans tentatives coercitives d'ingérence extérieure ?
Pour comprendre la politique occidentale actuelle, il faut très brièvement passer en revue les caractéristiques des relations entre l'Europe de l'Est et de l'Ouest avant
1) Subsistance d'un embargo économique sur les exportations vers l'Europe de l'Est, à travers le Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des échanges Est-Ouest [COCOM, créé en 1949, regroupe les pays de l'Alliance atlantique et le Japon, ndlr], organisme sans statut légal mais non moins efficace pour autant, dirigé des sous-sols de l'ambassade des Etats-Unis à Paris. Bien que présenté publiquement comme un système de sanctions contre les exportations de technologies militaires vers le Pacte de Varsovie, il s'agissait d'un instrument général de guerre technologique englobant la moitié de tous les produits échangés dans l'économie mondiale. Les EtatsUnis prenaient des sanctions contre les pays occidentaux qui passaient outre ce blocus des exportations
= EUROPE DE L'EST
2) Un système de tarifications, de quotas (limitations quantitatives) et d'embargos complets sur les importations d'une très importante série de produits en provenance des pays du Pacte de VarsoVie.
3) Certains accords limités de commerce et de coopération de la Communauté économique européenne (CEE) avec des Etats d'Europe de l'Est particuliers, notoirement la Roumanie, et, en 1988, la Hongrie. Cela permettait un traitement plus favorable pour certaines des exportations vers la CEE, sans lever les barrières les plus substantielles. Ces accords donnaient aussi des droits spéciaux aux compagnies de la CEE dans ces pays, particulièrement dans le cas de l'acc rd pilote avec la Hongrie. Un accord sur le commerce industriel également conclu avec la Tchécoslovaquie, essentiellement pour permettre à certaines exportations tchécoslovaques nécessaires à la CEE d'y pénétrer.
4) La Pologne, la Hongrie, la Roumanie et la Yougoslavie adhéraient au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale.
5) Tous les pays d'Europe de l'Est — à l'exception de la Roumanie et, à une moindre échelle, de la Tchécoslovaquie — étaient lourdement endettés envers les gouvernements occi- *PLAN. dentaux et les banques pri- D'ABE vées. Les dettes les plus importantes étant celles de la Pologne et la Hongrie, qui atteignent aujourd'hui respectivement 41 et 11 milliards de dol-
6) Enfin, il y avait le terrain de la confrontation militaire. En laissant de côté les détails du rapport de forces militaire (mais il faut juste dire que l'Institut international des études stratégiques de Londres considérait, durant les années 80, qu'il existait une parité entre les forces terrestres, aériennes et maritimes sur le théâtre européen), le détournement des ressources vers les dépenses militaires représentait une charge plus lourde pour le Pacte de Varsovie que pour l'Ouest, pour la simple raison que le Produit national brut (PNB) de ces Etats était inférieur à celui de l'Occident (près d'un tiers).
Vous avez dit
"réciprocité" ?
Jusqu'à quel point l'Occident est-il prêt, à l'heure actuelle, à proposer des principes de commerce et des relations commerciales normalisés à l'Europe de l'Est, c'est-à-dire conformes à l'approche libérale du commerce international ?
1) Après des débats très houleux entre les Etats-Unis et différents Etats d'Europe occidentale, tout particulièrement RFA, les pays du COCOM semblaient prêts à diminuer environ de moitié le quota de produits interdits à l'exportation vers l'Europe de l'Est. Cet accord ne sera cependant pas entériné avant une rencontre au sommet du COCOM, en juillet. Les Etats-Unis semblent prêts à un infléchissement important du blocus technologique envers les pays d'Europe de l'Est — mais pas envers l'URSS - à condition que ces derniers leur permettent d'avoir un contrôle sur leurs économies
L'EST
EUROA
pour éviter que les produits exportés excédentaires ne soient réexportés vers
Mais il faut préciser que le COCOM demeure tout à fait opérationnel et que les Etats d'Europe de l'Est sont encore loin de pouvoir participer pleinement à l'économie capitaliste mondiale dans le domaine des importations occidentales. On peut se demander pourquoi. Que devront faire les gouvernements démocratiquement élus d'Europe de l'Est pour que l'Ouest cesse sa guerre technologique
2) L'Occident pourrait aider de façon urgente les Etats d'Europe de l'Est en appliquant réellement les principes libéraux internationaux du marché qu'il préconise, c'est-à-dire en supprimant tous les blocus et embargos qui frappent les importations d'Europe de l'Est. Selon les principes économiques néo-classiques du marché capitaliste, une telle attitude ne serait pas une preuve d'altruisme, mais une mesure efficace et salutaire pour l'Europe de l'Ouest elle-même.
Pour l'instant, une telle libéralisation du commerce n'a pas vu le jour. Pour illustrer cela, on peut se référer à l'accord de commerce le plus libéral pratiqué pour l'instant avec un pays d'Europe de l'Est : celui qui est en vigueur avec la Pologne, signé en octobre 1989 entre la CEE et le nouveau gouvernement de Solidarité du Premier ministre Mazowiecki. Au lieu d'ouvrir largement la CEE aux exportations de l'économie polonaise étranglée par la dette, ce traité engage uniquement la CEE à « supprimer ou libéraliser les restrictions quantitatives qu'elle applique aux exportations polonaises à partir du 31 décembre 1994 au plus tard, mais avec des possibles exceptions ».
De plus, l'Article 3 de ce traité stipule clairement que les produits concernant la Communauté européenne du charbon et de l'acier ne seront pas inclus dans les mesures de libéralisation : en d'autres termes, les exportations polonaises de charbon et d'acier continueront à faire l'objet de restrictions. L'Article 4 indique que des restrictions sur le textile seront Quant à l'ampleur de l'embargo sur les exportations polonaises vers la CEE 1994, il sera fixé à ce moment-là par des négociations entre la Pologne et la CEE. 3) La partie de l'accord concernant la coopération économique a pour but d'«appuyer les changements structupolonaise » — c'est-à-dire, la privatisation.
Entre temps, la Pologne doit accepter une série de mesures de libéralisation : il ne doit pas exister de discrimination contre les compagnies de la CEE dans l'octroi des licences d'importation pour les biens qui entrent en Pologne ; pas de discrimination contre les compagnies de la CEE qui opèrent en Pologne en raison de l'absence de devises fortes pour payer les importations. Une aide doit être fournie aux firmes de la CEE désirant s'établir en Pologne et des appels d'offres internationaux doivent être proposés à des firmes de la CEE (Article 16).
Enfin, le gouvernement polonais ne doit pas chercher à promouvoir un commerce de comptoirs (autrement dit des accords de troc, très avantageux pour les pays souffrant de forte pénurie en devises et largement utilisés dans le commerce avec le Tiers monde, comme dans les relations entre les différents pays d'Europe de l'Est dans le passé). La Pologne doit, elle, aider les firmes occidentales avec
« des promotions à l'investissement et des protections, y compris le transfert des profits et le rapatriement des capitaux. » (Article 18)
Comme la base légale du traité n'est pas simplement l'Article 113 du Traité de Rome (1) mais également l'Article 235, le Parlement européen a dû être consulté ; aucun changement aux termes du traité n'a été imposé à ce niveau.
Un accord similaire de coopération économique et commerciale a été signé avec la Hongrie en 1988, et la commission espère en faire de même avec la Bulgarie, la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, dans le courant de l'année.
Le nœud coulant de la dette
L'Europe de l'Est est majoritairement endettée auprès des institutions gouvernementales occidentales : seulement 9 des 41 milliards de dollars de dettes de la Pologne reviennent à des banques du secteur privé. A l'Ouest, personne ne souffrira donc de façon significative de l'annulation de la majeure partie de cette dette.
Les dettes ont été accumulées par les anciens régimes : les peuples d'Europe de l'Est vont-ils être obligés de payer pour les erreurs de gestion de gouvernements que l'Occident avait traité pendant de années d'''usurpateurs" ? En outre, on ne doit pas oublier que l'Ouest a prêté de l'argent à l'Europe de l'Est pour permettre une augmentation du commerce Est-Ouest dans les années 70, et qu'il a ensuite érigé lui-même de nouvelles barrières contre un développement du commerce qui aurait permis de réduire la dette.
Pour l'instant, peu a été fait pour alléger le fardeau de la dette. Le problème de la Hongrie, qui a une dette de 11 milliards de dollars pour une population de 10,5 millions d'habitants, n'est pas résolu ; même un rééchelonnement de sa dette, pour ne pas parler de son annulation, ne semble pas être à l'ordre du jour.
Au début février 1990, le Premier ministre polonais a demandé aux membres du Parlement européen, à Bruxelles, que la Pologne soit entièrement dégagée de son obligation de payer les échéances de la dette ; il a aussi demandé instamment que les créditeurs de la Pologne réduisent considérablement le montant de la dette.
Le 16 février, l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) (2) a accepté que la Pologne arrête, jusqu'en mars 1991, le paiement du principal ou du service de la dette contractée envers des organismes publics occidentaux. Il a aussi demandé aux banques du secteur privé d'en faire de même, du moins en ce qui concerne les intérêts.
Mais le service de la dette n'a pas été pour autant annulé ; la Pologne devra le rembourser sur un délai de quatorze ans. L'OCDE s'est également mise d'accord sur le rééchelonnement de 3,4 milliards d'arriérés de la dette, vers la fin 1989. (3) Pourquoi une telle rigueur ? L'avidité, compréhensible de la part des banques privées et de leurs actionnaires, peut difficilement expliquer le comportement des gouvernements. C'est une question de volonté. Il est effectivement très intéressant de maintenir le nœud coulant de la dette autour du cou des pays faibles : cela permet de les contrôler politiquement, en les rendant extrême- BID ment dépendants de crédits supplémentaires et de prêts relais et donc tout disposés à prendre des mesures drastiques pour les obtenir. N'est-ce pas un motif plus que vraisemblable ?
Le FMI pose ses conditions
Mais les Etats criblés de dettes d'Europe de l'Est, désespérément à la recherche de nouveaux prêts, doivent se tourner vers le FMI et la Banque mondiale pour obtenir de l'argent supplémentaire. La Hongrie, par exemple, a essayé d'obtenir un modeste prêt d'un peu plus de 400 millions de dollars du FMI. Elle ne pouvait pas en attendre plus, car l'octroi d'un autre prêt d'un milliard de dollars par la CEE à la Hongrie est lié à la condition que le gouvernement hongrois entérine les conditions du prêt du FMI.
Le FMI se plaint, entre autre, du bas niveau des loyers payés par la plupart des Hongrois ; il refuse d'accorder un prêt tant que le gouvernement hongrois n'aura pas supprimé les allocations au logement. Le gouvernement hongrois, lui, se refusant à mettre fin à ces subventions, le FMI a insisté et finalement le gouvernement, ne sachant plus à quel saint se vouer pour règler l'échéance de la dette, a présenté au Parlement hongrois un projet de loi pour supprimer les allocations. Mais le parlement a rejeté la loi ; le FMI a alors refusé de ratifier l'accord de prêt.
Il faut peut-être insister sur le fait que de telles ingérences de la Banque mondiale et du FMI n'ont aucun lien avec des questions techniques de gestion économique efficace, ni avec les équilibres quantitatifs de l'économie nationale ou autre. Une telle attitude constitue tout simplement une ingérence dans des questions
EUROPE DE L'EST = clairement politiques touchant à la base de l'organisation sociale.
La Banque mondiale fait preuve d'une volonté similaire d'ingérence dans les affaires intérieures des pays d'Europe de l'Est. En février 1990, elle a annoncé un plan pour prêter 5 milliards de dollars à l'Europe de l'Est durant les trois prochaines années, dont la moitié irait à la Pologne. Mais son président, M. Barber Conable, a dit clairement que cet argent « sera principalement destiné à restructurer tous les aspects de l'économie et à un changement orienté vers le marché » et il a souligné que la Banque mondiale étudiait un nouveau système pour l'Europe de l'Est « qui prévoit le transfert des centres de décision économique aux entreprises individuelles et privées ». M.
Conable veut tout particulièrement ouvrir les économies d'Europe de l'Est au commerce et aux investissements occidentaux, et qu'une législation et des institutions réglementant les marchés libres, les faillites et le chômage s'installent dans ces pays. (4)
Il faut aussi souligner que l'adhésion à ces organismes ou l'entretien de rapports d'affaires avec eux, n'a jamais été assujetti à une obligation légale d'adopter une économie capitaliste. Il existe deux critères clés pour devenir membre de ces organisations : le pays mène-t-il une politique étrangère indépendante ? Peut-il fournir des informations statistiques adéquates sur son économie ? La Roumanie de Ceausescu, par exemple, a longtemps été membre de ces organisations comme la Hongrie de Kadar et la Pologne de Jaruzelski. Les plans de la Banque mondiale pour une ingérence interne importante dans les choix sociaux fondamentaux qui se présentent aux peuples de l'Europe de l'Est sont nouveaux.
Le même schéma d'ingé. rences internes a été adopté par la CEE dans sa politique de crédits vis-à-vis de l'Europe de l'Est. La CEE prévoit d'offrir des crédits de son propre budget aux Etats d'Europe de l'Est, ainsi que des prêts de la Banque curopéenne d'investissements comme de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, qui seront garantis par le budget de la CEE.
Mais la Commission est en train de revoir la structure antéricure de ces crédits
1) Le Traité de Rome, signé en 1957, consacre la fondation de la CEE.
2) L'OCDE, fondée en 1960, regroupe les 24 pays occidentaux les plus industrialisés.
3) Financial Times, 17 janvier 1990.
4) Financial Times, 23 février 1990
----- photo credits and running heads -----
B M
EUROPE DE L'EST pour les lier, du moins en ce qui concerne l'Europe de l'Est, à un appui aux « réformes orientées vers le marché » (5).
La nouvelle Banque européenne pour la Reconstruction et le Développement — dont le projet, suggéré par le gouvernement du Parti socialiste français, a été approuvé lors de la réunion au sommet de la CEE des 8 et 9 décembre 1989 — a adopté la même approche. Une fois de plus, l'un de ces objectifs centraux précisait qu'elle viserait à « aider aux changements vers des économies de marché et à des ajustements structurels » en Europe de l'Est. L'OCDE en a également discuté, lors d'une réunion la semaine suivante. Il a accepté que l'URSS puisse bénéficier d'une aide spéciale, y compris de la Banque européenne pour la Recherche et le Développement, dans la mesure où les « pré-conditions économiques pour la démocratie » soient établies (6). Il est vrai que les Etats-Unis, lors d'une rencontre en mars pour planifier la mise sur pied de cette banque, se sont opposés au fait que les prêts de la banque soient partiellement orientés vers le secteur public pour des investissements en infrastructures, au lieu d'être exclusivement consacrés au privé. Les Etats-Unis craignent en réalité que les Européens de l'Ouest tentent de transformer la nouvelle banque en rivale de la Banque mondiale (dominée par les EtatsUnis) pour financer des projets d'infrastructure. Sinon, il n'existe pas de désaccord fondamental sur la mission de privatisation de la banque.
Qui sème la zizanie ?
Normalement, les embargos sur les exportations ou les barrières contre les importations, aux niveaux planifiés dans les relations économiques Est-Ouest, vont engendrer d'intenses conflits entre les Etats en question. C'est le reflet du désir d'une partie d'exercer une pression politique sur l'autre. Cela ne facilitera pas la vie des gouvernements de la partie la plus faible, qui souffre déjà du maintien du fardeau de la dette. Il en va de même en ce qui concerne les tentatives d'utiliser l'outil des prêts afin d'empiéter sur les décisions démocratiques des politiques sociales.
L'OCDE a décidé, le ler août 1989, de donner à la Commission de la CEE le pouvoir de coordonner l'aide à l'Europe de l'Est. A cette époque, l'aide devait être limitée à la Pologne et à la Hongrie. Le 26 septembre, la Commission a présenté son plan d'action lors de la seconde rencontre de coordination de l'OCDE. Ce plan, dénommé Opération "Phare" (pour : Pologne, Hongrie : assistance pour la restructuration économique), envisageait un budget total de quelques 600 millions d'écus pour 1990, dont 200 proviendraient du budget de la CEE, ₩ 100 des Etats membres de la CEE et les 300 RB millions restants des autres membres de l'OCDE. Le 9 octobre, le Conseil des ministres de la CEE a amendé son budget de 1990 pour permettre d'allouer les 200 millions d'écus auxquels elle s'était engagée.
Mais les documents de la CEE ont révélé qu'il ne s'agissait pas d'une somme destinée aux économies hongroises et polonaises dans leur ensemble, sauf dans une très faible mesure. Le Règlement de la CEE qui s'y rapporte déclare que les projets financés « doivent bénéficier en particulier au secteur privé ».
De plus, le Règlement précise explicitement que le but de cette aide est surtout de constituer des fonds de contre partie ; en d'autres termes, pour recevoir l'aide, la Pologne et la Hongrie doivent destiner des parties de leurs propres ressources budgétaires vers des projets appuyant le secteur privé de leurs économies.
Finalement, alors que le plan envisage de prendre en compte les préférences des pays bénéficiaires, « la Commission prendra des mesures pour définir les secteurs où une telle aide pourra être la plus utile ». Autrement dit, en dernière instance, la décision d'allocation de l'aide restera aux mains de la CEE et non de celles des gouvernements élus d'Europe
Durant les premières semaines de 1990, les autres pays d'Europe de l'Est ont demandé à bénéficier de l'aide de TOCDE, à travers le programme "Phare". Mais, le ler février, la Commission a établi clairement, qu'une telle aide ne pourrait être accordée tant que les pays concernés ne se seraient pas pliés à « une libéralisation économique dans le but d'introduire une économie de marché ».
En résumé, cette aide est une tentative de peser pour renforcer un des pôles du clivage politique actuel qui va en s'approfondissant et joue un rôle central en Hongrie, Pologne, et même en Tchécoslovaquie : le marché doit-il être capitaliste ou dans une large mesure non-capitaliste.
Pour parachever cet effort, la CEE offrira des "stages de formation" qui sont des stages pour les « cadres, les instruc teurs, les gestionnaires, et les étudiants » ayant un rapport étroit avec les besoins vitaux de la "réforme économique", ce qui est « tout particulièrement urgent » dans le domaine de la banque et de la finance.
Quelle générosité ?
Au cas où il subsisterait une quelconque illusion sur la générosité de l'OCDE vu, qu'en dernière instance, il a daigné accorder quelques fonds pour l'aide, il faut rappeler que l'immense majorité de l'aide offerte jusqu'à présent n'est pas constituée de nouvelles ressources mais tout simplement des sommes initialement allouées au Tiers monde. Ainsi, les 3,7 milliards de dollars offerts à la Pologne par la Banque mondiale, le FMI, la CEE et l'OCDE sont retirés du budget pour le Tiers monde. Le capital de la CEE pour la nouvelle Banque européenne pour la Reconstruction en Europe de l'Est proviendra des fonds régionaux de la CEE. Et les deux milliards de dollars du Japon pour l'Europe de l'Est viennent de son budget destiné à l'aide au Sud (7). Les 500 millions de dollars que la GrandeBretagne donnera à la Pologne lors de la prochaine année budgétaire proviendront aussi de ressources déjà existantes destinées à l'aide (8).
Les 8 et 9 décembre, la réunion du Conseil européen des chefs de gouvernement de la CEE a demandé à la Commission de préparer les conditions des futurs accords d'association individuels entre la CEE et les différents Etats d'Europe de l'Est. Selon eux, de tels accords devraient aider à « promouvoir la stabilité politique » en Europe de l'Est. Ils ont aussi estimé que l'URSS ne devait pas bénéficier d'un tel accord d'association.
Il a été souligné que le statut d'asso-
5) Communiqué de la commission, ter février 1990
6) Europe, janvier/février 1990.
7) The Guardian, 23 janvier 1990
8) The Independent, 19 janvier 1990.
ciation n'est pas un prélude à l'entrée des Etats d'Europe de l'Est et du Centre dans la prétendue "Communauté européenne". Au contraire, il s'agit bien d'une alternative, car, selon un membre de la Commission de la CEE, ces Etats sont trop arriérés pour être partie prenante de l'Europe dans un futur proche.
Mais le statut d'Association n'est en aucun cas automatique. Il comporte des contraintes : la CEE « attendra que des pas décisifs aient été effectués vers des systèmes basés sur... les libertés économiques ». Alors que l'aide de l'OCDE sera valable pour les pays qui s'engagent à pratiquer le capitalisme, le statut d'association sera « autant lié aux performances qu'aux engagements ».
Un autre point, très important, concernant le statut d'association doit être mis en évidence. La CEE fait tout son possible pour s'assurer que les Etats d'Europe de 1'Est soient liés individuellement à la division internationale du travail en Europe de l'Ouest. Des tentatives d'Etats est-européens pour organiser de manière collective leurs relations avec l'Ouest ou pour réorganiser collectivement leurs relations économiques régionales ne sont nullement encouragées. Le statut d'association sera purement bilatéral entre chaque Etat et la CEE, cette dernière ayant le dernier mot quant à l'allocation de fonds à des projets dans chaque Etat, renforçant encore de telles tendances.
Coercition économique
Il est possible que les peuples d'Europe de l'Est se prononcent majoritairement en faveur du capitalisme. Mais il faut souligner que toute la politique de la CEE et d'autres institutions occidentales est, de manière évidente, dirigée vers une diplomatie économique coercitive pour conduire les gouvernements de l'Est à prendre des mesures pro-capitalistes, quel que soit le choix démocratique de la population. Tout le credo de la politique occidental réside, en fait, dans le principe selon lequel la diplomatie coercitive est nécessaire pour forcer les populations de ces pays à adopter un développement interne capitaliste.
Cette pression se ressent déjà de manière aiguë à l'intérieur, et autour, des gouvernements de Hongrie, Pologne et Tchécoslovaquie. En RDA, il ne s'agit plus de pression, mais bien d'un rouleau compresseur...
Pour l'instant, en Occident, les partis socialistes semblent complètement inconscients du fait que plusieurs de leurs dirigeants sont tout à fait complices de ce
PROSITI
processus, quand ils ne jouent pas un rôle dirigeant, comme le français Jacques Delors, président de Commission de la CEE.
Si cette complicité continue et se développe, elle apportera la preuve que les cinquante ans de lutte de ces partis contre le communisme n'étaient pas fondamentalement une bataille pour la démocratie et que, dans une certaine mesure, ils se sont transformés en une bataille pour le capitalisme.
Pour les gens éduqués dans la vieille tradition libérale, l'idée selon laquelle l'utilisation des ins-truments économiques par les Etats peut être coercitive est difficile à appréhender. Cette tradition limite la coercition aux agissements de la police et des armées, et tout particulièrement à leur utilisation sous un régime d'exception : ce que les staliniens ont pratiqué pendant des décennies en Europe de
La notion expliquant que les allocations de ressources, les politiques financières et économiques peuvent aussi être coercitives est mise en doute. Cette naïveté, qui ignore l'énorme capacité des puissants d'exercer une coercition par l'excluprenant poliques a sond truments politiques et économiques, est un grand danger pour les nouvelles démocraties d'Europe de l'Est.
Quelle neutralité ?
Un autre secret du succès des percées occidentales actuelles réside dans les institutions qui les mènent. Il ne s'agit pas d'organismes ouvertement politiques qui sont à la pointe : ce ne sont ni les Thatcher ni les Bush de ce monde. Au contraire, ce sont des organismes apparemment neutres, des corps technocratiques d'experts non politiques ; el la grande majorité, même ceux qui font de la politique, les comme le FMI et la Banque mondiale, le comme la Commission de la CEE.
EUROPE DE L'EST = Un banquier new-yorkais très influent, Felix Rohatyn, a récemment présenté cela d'une façon relativement explicite en parlant de la pénétration en Europe de l'Est : « Les institutions économiques, tout spécialement celles qui sont considérées comme politiquement inoffensives et non politiques par essence car elles sont internales efforts sont perçus comme ayant amélioré le bien-être des bénéficiaires (...) peuvent demander des changements dans le cadre d'un programme de développement économique », ce que d'autres organismes plus partisans ne peuvent faire, « les structures internationales qui opèrent entre le secteur privé et le secteur public peuvent servir de tampons et être des négociateurs très utiles pour une quantité de choses qui devra être réalisée. » (9). Dont acte.
Sous prétexte de prendre des mesures techniques nécessaires à la préparation des pays d'Europe de l'Est au marché mondial, de tels organismes peuvent faire pression sur les bouleversement sociaux internes, dans le dos des populations désorientées et non-averties. Sous prétexte de la nécessité d'une politique austérité dans tel ou tel pays, certaines mesures sont destinées à préparer la voie au bradage des biens des Etats, à des prix ridiculement bas, aux grandes multinationales occidentales. Et si les gouvernements et les parlements essayent de résister, ils se trouveront entre le marteau et l'enclume échéances de la dette et des gels des prêts.
En réalité, le capital et les gouvernements de l'Ouest sont parfaitement en mesure, si cela leur convient, de développer le commerce et de normaliser les relations économiques avec les pays où l'Etat détient le gros de l'industrie. Les relations avec la Chine en sont le meilleur exemple. Selon le Rapport Hindley de 1985, sous la direction du Comité sur les relations extérieures de la CEE (10), concernant les Chine : « Le développement des relations entre la Communauté et la Chine (...) montre que des systèmes économiques ne sont pas incompatibles pour le développement de relations économiques et politiques, s'il y a une volonté politique suffi-
9) Europe, janvier/février 1990.
10) Document du Parlement européen, A2-74/75.