Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

JAPON

Crise de perspectives

· Inprecor n° 306, 6 avril 1990 · p. 13-17 · 4 107 mots

Japon et Corée Syndicalisme Femmes France

Durant l'année 1989, la vie politique japonaise a surtout été marquée par les scandales de corruption et de sexe qui ont agité les hautes sphères. Malgré les sondages qui le donnaient perdant et la poussée du Parti socialiste (PSJ), le Parti libéral démocratique (PLD, au pouvoir depuis 35 ans) a réussi à remporter les élections législatives (Chambre basse)

En revanche, le recul du mouvement syndical combatif s'est accentué par la fusion syndicale de l'automne dernier, qui a donné naissance à une nouvelle centrale droitière, le Rengo no Kai. En dehors du mouvement des femmes qui est en plein essor, la gauche et l'extrême gauche japonaises sont entrées dans une période de crise de perspectives.

la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section japonaise de la IVe Internationale)

FIEL

Meor ment peut-on expliquer l'apparent paradoxe entre la crise du PDL et sa victoire électorale, alors qu'il était donné perdant dans les sondages?

Osamu HINO : Aux élections sénatoriales (Chambre haute) du 23 juillet 1989, le PLD a perdu la majorité qu'il y détenait depuis les années 50. Par la suite, toute la politique japonaise s'est donc focalisée sur le résultat des élections législatives de février 1990. Durant toute la campagne, le PLD a martelé que l'enjeu était le choix entre capitalisme et socialisme.

En revanche, le Parti socialiste (PSJ) a formé une alliance avec le Komeito — un parti bouddhiste petit-bourgeois — et le Parti socialiste démocratique (PSD) droi-

JAPON du 18 février dernier (1). Inprecor a rencontré Osamu Hino, membre du Bureau politique de pour faire le point sur la situation politique. Com- tier, basant sa campagne sur la formation d'un gouvernement de coalition entre ces forces en cas de victoire. triples. En premier lieu, plusieurs de ses dirigeants de haut niveau ont été impliqués dans l'affaire de corruption de Recruit (2) et dans des scandales sexuels. Deuxièmement, l'introduction d'un nouvel impôt sous forme de TVA a été fort mal accueilli par la base du PLD. Et finalement, le projet de libéralisation des prix du riz, à la suite d'un conflit aigu entre les Etats-Unis et le Japon, a attisé la colère de la majorité de la paysannerie. Un nombre significatif de paysans, qui étaient auparavant le pilier du PLD, lui a retiré sa confiance. En fait, le PLD a officiellement annoncé qu'il s'opposerait à cette mesure, mais les paysans savaient parfaimanœuvre. Tôt ou tard, le gouvernement

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Les raisons de la crise du PLD sont avec 4,8 % des voix.

s'agissait que d'une sera obligé de faire des concessions aux Américains. D'ailleurs, cette question des prix du riz sera tranchée en novembre prochain, lors d'une réunion du

GATT [Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, institution liée aux Nations-

Unies].

Au-delà de ces raisons immédiates, d'autres facteurs plus profonds expliquent le recul du

PLD. Le principal est le développement d'un nouveau mouvement des femmes au Japon.

Le PSJ a élu une femme, Mme

Doi à la tête de son parti et, en conséquence, les voix de nombreux groupes de femmes se sont reportées sur le PSJ.

• Mais le PLD a réussi à remonter la pente...

Dans les six mois qui ont suivi sa défaite aux élections sénatoriales, le PLD a révisé le système de TVA, de manière à protéger certains petits boutiquiers. Par ailleurs, il a remplacé sa tête de liste, trop compromise dans les scandales. Il a également dépensé

3 milliards de yens (!) pour sa campagne électorale.

En revanche, l'opposition a été incapable de présenter une alternative claire.

Le Komeito et le PSD ont fait une campagne de plus en plus droitière et, en réalité, il n'y avait pas de réel consensus entre ces partis et leur allié, le PSJ, dont la campagne était on ne peut plus floue.

C'est ainsi que le PLD a pu éviter la défaite. Cependant, grâce au soutien des femmes et des groupes critiquant la nouvelle TVA, le PSJ a pu progresser, alors

1) Lors de ces élections, le PLD a obtenu 46 % des voix et garde la majorité absolue avec 275 députés sur 512, malgré un recul de 25 sièges par rapport aux élections de 1986. Le Part socialiste a obtenu 24,3 % des voix et a progressé de 51 sièges ; le PC a obtenu 8 % et a perdu 10 sièges ; le Part bouddhiste a également obtenu 8% des voix et perd 11 sièges ; le Parti social-démocrate perd quant à lui 12 sièges,

2) Scandale politico-financier et de corruption dans lequel de nombreux ministres et personnalités du PLD — et de l'opposition - ont été impliqués, ainsi que le Premier ministre Takeshita qui aurait touché la bagatelle de 151 millions de yens (1 dollar = 159 yens). Celui-ci a dû démissionner en avril 1989.

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JAPON que le Komeito et le PSD reculaient. La situation politique reste néanmoins instable, puisque le PLD, majoritaire à la Chambre basse, est minoritaire à la Chambre haute. Le PLD a appelé tous les partis à un "consensus national", compte tenu de la sévère concurrence économique avec les Etats-Unis. Le PSJ n'ayant aucun argument à opposer à ce genre de démagogie, on n'assiste pour le moment à aucune confrontation sérieuse entre le gouvernement et l'opposition ; au contraire, des négociations secrètes se déroulent.

• Quelle est la situation dans le mouvement ourier, après la fondation de la centrale syndicale Rengo ?

Rengo no Kai, la Fédération des syndicats de tout le Japon, a été fondée en automne 1989, à la suite de la fusion entre la centrale syndicale Sohyo, proche du PSJ, et la centrale Domei, proche du PSD. ainsi que Churitsu Roren (syndicat indépendant non lié à une centrale nationale). Rengo possède huit millions d'adhérents et organise l'écrasante majorité des travailleurs. C'est un événement historique qui marque la fin du syndicalisme réformiste traditionnel, tel qu'il a existé depuis les années 50.

Aujourd'hui, il existe deux autres centrales nationales outre Rengo. Zenroren, proche du PC, regroupe un million et demi de membres, alors que Zenrokyo, un courant indépendant de gauche, possède près d'un demi million de membres. Zenrokyo n'est pas une fédération nationale officielle, mais plutôt un regroupement de syndicats indépendants qui sont restés extérieurs aux deux principales fédérations. Il regroupe aussi des partisans du PSJ et du PC. Le Syndicat des travailleurs de la municipalité de Tokyo, par exemple, a décidé de rejoindre Zenrokyo, car il n'a pas pu trancher entre Rengo et Zenroren, la moitié de ses membres étant pro-PC, l'autre moitié pro-PSJ. Ce n'est pourtant pas un syndicat très combatif. Le réel courant lutte de classe au sein de Zenrokyo ne regroupe que près de 50 000 militants.

Les origines de cette situation remontent en fait aux années 60, lorsque la majorité des syndicats du privé ont quitté, sur une base droitière, le syndicat réformiste de gauche Sohyo, proche du PSJ. Sohyo a donc été essentiellement limité au secteur public. Par la suite, lors de la "crise du pétrole" de 1974-1975, qui a posé de sérieux problèmes à l'économie japonaise, la bourgeoisie a lancé une offensive de grande envergure, avec des restructurations, des rationalisations, et de nombreux licenciements. Le mouvement syndical a été incapable d'y résister et a dû constamment reculer. Sohyo a perdu tout ce qui lui restait dans le secteur privé. En automne 1981, un processus de fusion a eu lieu dans le secteur privé, prélude a la formation

Mais après cela, cette offensive anti-ouvrière, menée par le gouvernement japonais avec le soutien des bureaucrates syndicaux, s'est aussi étendue au secteur public. Un des points forts de cette offensive a été la privade la compagnie nationale des chemins de fer, où était organisé un puissant syndicat combatif. Le Syndicat des cheminots, l'un des derniers piliers du syndicalisme réformiste de gauche, comptait 250 000 membres en 1980, mais est réduit aujourd'hui à 35 000 adhérents. L'écrasante majorité des syndicats de ce secteurs est affiliée à Rengo.

Le Syndicat des cheminots, désormais minoritaire, essaye toujours de résister aux licenciements et a organisé une série de grèves, mais n'a plus désormais la possibilité de paralyser l'ensemble de l'économie, comme par le passé. La situation des syndicats indépendants est donc très difficile.

• Quelles sont les particularités de

Rengo?

Les dirigeants de Rengo sont particulièrement liés aux grandes entreprises privées et aux multinationales, par exemple dans l'industrie automobile. Dans ces secteurs, les bureaucrates syndicaux soutiennent totalement leurs entreprises. Ils se sont notamment prononcés pour la libéralisation des prix du riz, non pas par internationalisme, mais parce que, selon eux, un tel accord avec l'impérialisme américain permettrait aux compagnies japo naises d'exporter plus de voitures sur le

Cette direction syndicale a également organisé des plates-formes de collaboration avec les dirigeants réactionnaires des syndicats de pays asiatiques où leurs compagnies étaient implantées. Ils se sont opposés aux résolutions de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) condamnant les dictatures de certains pays asiatiques, parce que cela pourrait compromettre les affaires de leurs entreprises dans ces pays.

Les structures syndicales de Rengo sont liées aux comités de direction des entreprises et les bureaucrates syndicaux se recyclent souvent dans l'encadrement. Autrement dit, il n'existe pas de réelle structure syndicale au niveau des usines. Les entreprises accordent certains avantages à leurs employés, notamment en

* Les femmes élèvent de plus en plus la matière de logements, mais sans réelle activité syndicale à l'usine. Si des militants syndicaux s'y aventurent, ils sont immédiatement exclus des syndicats. On a notamment connu des exemples d'agressions physiques violentes des bureaucrates syndicaux contre des militants.

D'ailleurs, si les exportations japonaises ont pu s'étendre à un tel niveau sur le marché mondial à partir de 1974-1975, c'est en grande partie grâce au succès de l'offensive anti-syndicale. Cela a donné un avantage certain aux patrons japonais par rapport à leurs homologues ouest-européens. Ils ont eu les mains libres pour les rationalisations et les licenciements. La seconde raison essentielle qui explique le "miracle japonais" est l'établissement d'une zone économique en Asie avec une structure hiérarchique, au profit du Japon.

• Dans quelle mesure le PSJ réussit-il à organiser les travailleurs ?

La dirigeante du PSJ, Mme Doi est très populaire. Elle était professeur de Droit constitutionnel et s'est battue contre les nouveaux projet de militarisation. Elle est donc très connue dans le mouvement pacifiste. En tant que femme, elle a su également attirer le soutien des groupes de femmes. Mais, en réalité, elle n'est qu'une figure de proue au sein du PSJ et ne détient aucun pouvoir réel.

La plupart des réels dirigeants du PSJ sont liés à la bureaucratie de Rengo, tout particulièrement dans le secteur privé. Cinq ans auparavant, le courant réformiste de gauche avait près d'un tiers des mandats au sein du PSJ. Aujourd'hui, il n'en regroupe qu'un dixième. Un des ef-

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roix, tant à l'usine qu'à la maison » (DR) fets des réformes de Gorbatchev est que, désormais, la plupart des militants estiment que le socialisme est dépassé. D'ailleurs, en pleine campagne électorale, Mme Doï a annoncé qu'une phrase du programme officiel du PSJ, prônant la révolution socialiste, serait supprimée au prochain congrès.

Le PSJ peut certes gagner encore des sièges aux élections, mais n'a pas un réel mouvement derrière lui. Même au niveau des groupes de femmes, si certains le soutiennent ouvertement, d'autres ont décidé de rester indépendants.

• Quelle influence les événements d'Europe de l'Est ont-ils eu sur le PC ?

Le PC est dans une crise profonde. Il ne cesse de reculer aux élections. L'une des raisons en est la situation internationale. Dans les années 80, le principal dirigeant du PC, Miyamoto a rencontré deux fois le président roumain Ceausescu. Leurs communiqués communs proclamaient qu'il n'y avait que deux partis authentiquement communistes dans le monde : les leurs ! Il ne faut donc pas s'étonner que le PC japonais ait été fort affecté par les récents événements en Europe de l'Est...

Lors des élections, le PC a centré sa campagne sur un seul thème : il a martelé que le PC avait été l'unique parti à défendre la liberté durant la Seconde Guerre mondiale. Mais il n'avait rien à dire sur la situation actuelle.

Dans le mouvement syndical, ils ne sont pas très militants. Par exemple, lors du mouvement des enseignants, les militants du PC ont expliqué que les enseignants n'étaient pas des travailleurs ordinaires et qu'ils ne devraient pas faire grève. Dans les municipalités, les militants communistes sont aussi opposés aux grèves sous prétexte que la tâche première des employés municipaux est de servir la population... Le

PC soutient aussi le programme nucléaire. Certes, il a dû un peu modifier sa position après Tchernobyl, mais ses militants n'ont aucune influence dans le mouvement anti-nucléaire.

Le fonctionnement interne de ce parti est aussi totalement archaïque et monolithique. Tous les votes sont unanimes et ils appellent cela le vrai centralisme démocratique. Mais, aux yeux des masses, cela ressemble fort au régime de Ceausescu. Le PC est opposé aux réformes de Gorbatchev... car il estime qu'elles dénaturent le "communisme scientifique"...

• Quelle a été l'attitude du PC face au massacre de Tiananmen?

Le PCJ a rompu avec le PC chinois depuis la révolution culturelle. Il a donc pu condamner la répression en disant que « nous critiquons ce parti depuis 1968, et l'histoire a prouvé que nous avions raison ».

• Quelles sont les activités de la gauche syndicale?

L'extrême gauche travaille essentiellement au sein des syndicats indépendants. Le principal syndicat combatif lié à Zenrokyo est le Syndicat des cheminots avec ses 35 000 membres. Les autres groupes sont de petits syndicats de petites et moyennes entreprises. Certains d'entre eux ont été exclus de Rengo, d'autres se sont vus refuser l'adhésion au Rengo. Il existe aussi certains syndicats du secteur public qui se sont opposés à la formation de Rengo. Mais, il existe un courant de droite même au sein du Syndicat des cheminots ; la gauche est cependant majoritaire à Tokyo.

La principale activité de la gauche syndicale est la lutte contre les licenciements des cheminots. En deuxième lieu, une campagne de solidarité internationale avec les travailleurs du continent asiatique a été lancée, spécialement orientée vers la Corée du Sud où beaucoup de travailleurs ont été licenciés par des firmes japonaises. Des délégués sud-coréens sont venus au Japon pour organiser des actions contre ces compagnies. Nous essayons de construire une plate-forme internationale pour soutenir ces actions. Une autre préoccupation de la gauche syndicale est d'organiser les travailleurs

JAPON non-syndiqués, surtout les femmes qui travaillent à mi-temps, etc.

Le problème des travailleurs immigrés a également été pris en charge. Beaucoup de travailleurs du Bangladesh, des Philippines, de Thailande, et d'ailleurs ont émigré au Japon. Ils sont en général clandestins et n'ont donc aucun droit. Il arrive même que les patrons refusent de les payer après exécution du travail, sachant parfaitement que ces travailleurs n'ont aucun recours légal. Un problème spécifique dans ce contexte est la prostitution des femmes venues de différents pays asiatiques.

ces immigrés vivent et vaillent dans des conditions effroyables, souvent entassés à dix dans des petites pièces dépourvues du moindre confort. Un fort sentiment nationaliste et raciste contre les immigrés a commencé à se répandre également au Japon. Rengo notamment s'oppose à l'immigration et préainsi défendre les intérêts des

En général, les syndicats indépendants ont les moyens de lancer des campagnes centrales sur ces questions considérées comme marginales, mais n'ont pas les moyens de prendre en charge des problèmes comme celui du logement ou de la crise agraire, ou encore d'autres problèmes clés de la vie sociale et politique qui sont au centre des préoccupations des travailleurs japonais. Nous aimerions pouvoir le faire, mais c'est très difficile

• Quelle est la situation de l'extrême gauche?

Elle se réduit aujourd'hui à trois courants. Le premier est celui de la Fraction marxiste révolutionnaire, les Kakumaru. Il s'agit d'un groupe particulièrement sectaire. Il soutien Rengo et ses militants en sont membres. Le second groupe est celui des Chukaku, la Fraction centrale. Ces derniers ont organisé des syndicats indépendants, avec d'autres groupes. En conséquence, ces deux premiers groupes se sont livrés à de véritables guerres intestines, se traitant d'ennemis de classe et d'agents de l'Etat, et allant jusqu'à s'entre-tuer (3)

Le troisième courant, auquel nous participons, regroupe plusieurs associations indépendantes, des scissions du PC et du PSJ de la fin des années 60. Ce courant est

3) La section japonaise de la IVe Internationale (LCR) est née d'une scission du PC japonais dans les années 50, dans le cadre de la radicalisation étudiante. Les Chukaku, les Kakamaru et la LCR étaient originellement dans le même cadre organisationnel. Ultérieurement Chukaku et Kakumaru ont connu une dégénérescence sectaire. Les Chukaku ont également mené une véritable "guerre" à nos camarades de la LCR au début des années 80 (voir Inprecor numéro 182 du 22 octobre 1984)

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JAPON essentiellement actif dans la gauche syndicale et publie un bimensuel Rodojoho (Information des travailleurs, qui est officiellement reconnu par Zenrokyo), qui a une circulation d'environ 6000 exemplaires. Ce courant est également très actif dans la campagne contre le nouvel aéroport de Narita (4). Les deux autres luttes principales menées par ce courant sont contre la revitalisation du système militariste impérial au Japon, et la solidarité internationaliste. Finalement, ce groupe tente aussi d'impulser des réflexions et des discussions sur les sujets brûlants comme l'avenir du socialisme, la perestroika et les changements en URSS, etc., avec des rencontres nationales de discussion tous les trimestres.

• Où en est la lutte contre Narita ?

Grâce à la résistance, 25 ans après le projet initial, l'aéroport international n'est toujours pas achevé. Seule la moitié a pu être construite, mais le gouvernement a réussi à acquérir 98 % du terrain sur lequel il sera bâti. Les 1 ou 2 % de lots que détiennent encore les paysans sont des petits lopins isolés en différents endroits du terrain, mais qui rendent impossible l'achèvement de deux des trois pistes d'atterrissages prévus. L'année dernière, le gouvernement a construit des barrières autour des lopins des paysans, en rendant ainsi l'accès quasi-impossible.

La loi spéciale adoptée en 1978 permet au gouvernement de détruire tout bâtiment dans cette zone. Les maisons des paysans sont donc anéanties une à une. Le gouvernement a aussi tenté de diviser les paysans et les associations de soutien, en offrant le dialogue aux premiers, et en réprimant les seconds. Il est clair que l'issue de la lutte dépend de la capacité de résistance des paysans, et le rapport de forces au niveau national est aujourd'hui négatif. Le PSJ qui avait initialement soutenu les paysans — ne serait-ce que sur papier — a maintenant une position très vague.

Les Chukaku, également actifs dans cette lutte, l'ont conçue comme une bataille de guérilla, en mettant notamment le feu aux installations de l'entreprise de construction. Ce genre de combat "d'avant-garde" les a isolés et a rendu impossible une réelle mobilisation de masse.

Sous leur impulsion, la Ligue des paysans a connu une scission en 1985. Par la suite, l'aile proche des Chukaku s'est également scindée en deux. Les perspectives sont donc très défavorables. Mais il ne peut être question pour nous d'abandonner les paysans, comme l'ont déjà fait certains, car ainsi, nous perdrions toute crédibilité et passerions pour des gens sans principe, capables d'abandonner leurs alliés en cours de route.

Le mouvement anti-nucléaire semble connaître un regain d'activité ?

Cette lutte est devenu très populaire surtout à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, puisqu'il y a eu également des retombées de nuages radio-actifs au Japon. Des groupes de femmes au foyer ont commencé à s'organiser au printemps 1988, et ont impulsé une grande manifestation nationale. Une seconde manifestation de ce type a eu lieu l'automne dernier. La moitié de la population est aujourd'hui opposée aux centrales nucléaires, alors qu'à l'origine, il ne s'agissait que d'une initiative de groupes de gauche. Les compagnies d'électricité commencent sérieusement à s'en préoccuper.

• La mémoire de Hirochima et Nagasaki joue-t-elle un rôle dans cette prise de conscience?

Dans le passé, le mouvement antinucléaire se basait essentiellement sur cette mémoire collective. Mais les gens ont fini par s'en lasser. Il y a quelques années, le mouvement déclinait sérieusement et a connu une scission entre une aile pro-socialiste et une autre procommuniste. Mais il s'est revivifié. Un débat se poursuit quant à ses perspectives. En effet, malgré son ampleur, il n'a encore obtenu aucune victoire concrète. Certains estiment qu'il faut faire des actions directes pour arrêter la construction des centrales nucléaires, d'autres sont d'avis qu'il faut une mobilisation nationale pour faire adopter une loi anti-nucléaire. • Le mouvement femme semble aussi en plein essor... L'année dernière, le problème du harcèlement sexuel au travail a connu un large écho médiatique. La politique actuelle du patronat est de canaliser l'essentiel de la main d'œuvre féminine vers le travail à mi-temps, tout en faisant de la publicité pour une petite élite très qualifiée. Tout cela a conduit à une renaissance massive du mouvement des femmes, qui s'est notamment manifesté par le vote massif pour la candidate du PSJ. Les femmes élèvent davantage la voix dans les entreprises et à la maison. Cet essor contraste avec le déclin du mouvement syndical.

Le mouvement féministe est très important pour reconstruire un mouvement syndical combatif, ainsi qu'au sein des communes. Comme vous le savez, la tradition patriarcale est très forte dans la société japonaise. Des problèmes se sont fait jour au sein des organisations syndicales, dont les directions masculines ont été réticentes à prendre en charge la question femmes. Des problèmes similaires existent aussi dans la gauche syndicale et dans l'extrême gauche, y compris dans notre propre organisation.

• Qu'en est-il des projets de remilitarisation de la bourgeoise ?

La bourgeoisie a commencé à remettre ce projet à l'ordre du jour à partir des années 70. Elle veut restructurer toute la société japonaise selon le modèle impérial. Avant la Seconde Guerre mondiale, le militarisme japonais se concrétisait dans le système impérial et la bourgeoisie était intimement liée à la famille impériale. Après leur victoire, les américains ont imposé des changements. Mais, avec

4) En 1978, la Ligue des paysans de Sanrizuka s'est opposée à la construction du nouvel aéroport de Narita, à Tokyo, car cela aurait exproprié bon nombre de paysans de leurs terres. La lutte contre Narita a été le principal cheval de bataille de l'extrême gauche japonaise depuis plus d'une décennie avec, notamment, la spectaculaire occupation de la tour de contrôle de Narita, en 1982 (voir Inprecor numéro 129 du 28 juin 1982)

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le renforcement de l'économie japonaise et son internationalisation, la volonté de faire renaître le système impérial comme modèle de domination sur la société et de domination impérialiste sur le monde s'est fait jour. Il existe actuellement une tendance à créer de nouveau liens entre la famille impériale et la grande bourgeoisie, notamment à travers des mariages...

La question du système impérial est aujourd'hui un réel problème pour l'ensemble de la gauche qui n'a commencé à en prendre conscience qu'il y a trois ans à peine. Pourtant, cette stratégie de la bourgeoisie aura des conséquences très importantes, entre autres sur le mouvement femmes, compte tenu du caractère extrêmement patriarcal de ce modèle. Par ailleurs, il serait impossible de mener une campagne de solidarité avec les immigrés ou les autres peuples d'Asie, car ils ne font pas partie de la "famille" ! Nous devons donc absolument détruire cette image de l'Empereur "père de toute la patrie" et de ses sujets qui sont ses enfants.

• Quelles sont vos perspectives?

En général, l'extrême gauche japonaise n'a pas réussi à mener une politique réellement indépendante du mouvement réformiste de gauche. Lorsque ce mouvement a fait faillite, nous avons été incapable de nous reconstruire une nouvelle base indépendante. Un exemple typique en est la crise économique de 1974-75. Nous avions pensé que l'offensive patronale allait réveiller le mouvement ouvrier et engendrer un réel sursaut. Nous avons eu une approche typiquement spontanéiste et économiste. Nous n'avons pas réellement saisi les enjeux de la question femmes et du système impérial. Nous avons surtout été des activistes et n'avons pas accordé une attention suffisante aux questions d'orientation et de théorie.

Aujourd'hui, surtout dans un contexte international totalement nouveau, marqué par les bouleversements à l'Est, nous sommes confrontés à une campagne sur la faillite et la fin du socialisme. Par ailleurs, beaucoup de gens pensent que l'extrême gauche est lié au terrorisme. Nous devons donc nous restructurer totalement et être à même de mener une campagne efficace pour diffuser une réelle idéologie socialiste. Les principaux axes de notre travail seront, outre le travail syndical, le travail auprès des travailleuses et des immigrés, ainsi que la solidarité internationale avec les travailleurs des pays asiatiques.

Propos recueillis par Erdal Tan et Colin Meade

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