La victoire du Frente amplio (FA, Front large) aux élections municipales du 26 développement de la conscience, l'auto-organisation et la mobilisation populaire.
réaliser un "bon gouvernement municipal" qui préparerait le terrain pour une victoire du Front au niveau national, lors des élections de 1994. Dans tous les réformes ou accumulation des forces dans une perspective de pouvoir populaire.
LE PARTI NATIONAL (PN) et son principal candidat, Luis A. Lacalle (un politicien bourgeois de 48 ans, d'inspiration néolibérale et profondément anti-ouvrier), sont arrivés au gouvernement principalement grâce aux votes de l'intérieur du pays, où leur victoire a été écrasante.
Mais le triomphe des Blancos (1) connaît déjà ses limites et ses obstacles. Le nombre important de voix obtenu par le Mouvement national (MN, secteur dissident du PN) de Rocha impose des conditions et des restrictions au projet de Lacalle de poursuivre la politique économique appliquée par l'actuel gouvernement. Dans ce sens, le triomphe de Lacalle n'est pas celui de Sanguinetti en 1984 qui était, alors, soutenu par une grande majorité de son parti. Le rapport de forces au sein du PN va exiger des concessions mutuelles, des compromis et des négociations pour aboutir à la stabilité et à une cohérence minimale du gouvernement.
Le projet anti-populaire et pro-impérialiste du nouveau gouvernement (dans lequel les entrepreneurs liés au grand capital financier et industriel, ainsi que les directeurs des entreprises multinationales ont un poids prépondérant) s'annonce sous de mauvais auspices. La montée de la gauche rendra difficile l'application de la "Réponse nationale" tant vantée : paiement de la dette extérieure, privatisation des entreprises d'Etat, réforme de l'éducation, réglementation du droit de grève. Le cadre politique est différent : le bipartisme a été fortement affecté ; les Colorados traversent une crise sans précédents (2), et la gauche gouverne la capitale.
Cohabitation ou confrontation ?
novembre 1989, à Montevideo, ouvre d'énormes perspectives pour le
Parallèlement, elle renforce les illusions réformistes quant à la possibilité de cas, la nouvelle situation politique va créer à l'intérieur de la gauche une dichotomie entre deux stratégies : accumulation des forces pour de possibles
Ernesto HERRERA
Gustave VASQUEZ
Sur le plan économique, les symptômes ne sont pas plus encourageants.
Durant l'année 1989, l'inflation a été de
90%. Le Produit intérieur brut (PIB), qui a connu une relance durant les premières années du gouvernement de Sanguinetti, s'est ralenti en 1987. Le service de la dette, qui équivaut à presque 30 % des exportations, est redevable à court terme, sans que la négociation avec les banques internationales ait modifié la situation générale. L'unique issue à moyen terme pour les économistes bourgeois semble être un "plan d'ajustements" de type fondomonétariste.
L'hebdomadaire Busqueda, porte- parole du capital financier, est très clair quant à ses prévisions sur ce qu'il attend du nouveau gouvernement: « L'administration Lacalle aura à affronter un cadre difficile. Il devra faire face à un ensemble d'attentes populaires fortement stimulées durant la campagne électorale par la majorité des candidats ; attentes qu'il ne pourra satisfaire parce que l'économie du pays ne pourrait pas le suppor-
«Il rencontrera, en même temps, l'incrédulité et la résistance d'une bonne partie de l'électorat du Front qui a entendu ses dirigeants lancer des attaques systématiques contre Lacalle et ses proposi-
1) Nom donné aux adhérents du Parti national. Le PN et le
Parti Colorado alternent au pouvoir depuis des années.
2) Le Parti Colorado a perdu 200 000 votes par rapport à
1984.
tions économiques. La "lune de miel" dont bénéficiera le nouveau gouvernement sera infiniment plus brève que celle dont a bénéficié le gouvernement actuel » (3)
En un mot, cela signifie qu'il reconnaît que, loin d'exprimer de la résignation, le vote populaire reflète des attentes et des aspirations en ce qui concerne les conditions de vie, d'emploi, de subsistance, de santé et d'éducation. Il faut donc s'attendre à une résistance très solide et étendue envers toute tentative pour avancer un projet néo-libéral qui porterait un coût aux intérêts des exploités. Lacalle sait que son triomphe est, avant tout, le résultat d'un vote de sanction au gouvernement et du refus de la démagogie et de la prépotence du principal candidat colorado, Jorge Batlle. Il sait aussi qu'il ne peut pas compter sur un chèque en blanc, comme celui dont a bénéficié Sanguinetti à la sortie de la dictature militaire.
Le système de domination traditionnel, fortement remis en cause durant les années 60 et au début des années 70, a été réinstauré par la dictature comme unique manière de sauver le régime capitaliste. Pour cela, il a été nécessaire d'avaliser les formes de domination historico-politiques traditionnelles de l'Uruguay. Le retour à l'"Etat de droit" à partir des élections de 1984 impliquait un changement substantiel des formes institutionnelles de domination politique antérieures à la dictature. Il s'agissait cependant de maintenir le rapport de forces conquis par le régime militaire. Et cela, non seulement en ce qui concerne la remise en cause des acquis et des conquêtes des travailleurs, et du peuple en général, mais de plus, en ce qui concerne la domination de quelques secteurs de la bourgeoisie sur d'autres.
Pour cela, la classe dominante compta sur la confusion créée par la gauche réformiste qui, face à la nouvelle situation, préconisait de façon tactique, une alliance contre la dictature, qui fonctionna effectivement dans les dernières années de la dictature. Les appels à "sortir tous ensemble" du régime autoritaire et à faire confiance à un plan économique commun aux exploités et aux exploiteurs (CONAPRO) semèrent la confusion et retirèrent tout contenu anti-impérialiste et anticapitaliste à la mobilisation populaire. La bourgeoisie profita de la dichotomie entre "dictature ou démocratie" pour réaffirmer son hégémonie. En dernière analyse, comme l'affirme Perry Anderson, le message des nouveaux gouvernements était clair : « Si nous respectons le capitalisme, nous pouvons avoir la démocratie, et si nous ne l'acceptons pas, nous resterons sans démocratie et nous devrons continuer à le supporter de toute façon. » (4)
D'une certaine façon, le résultat électoral déstabilise le système institutionnel si laborieusement échafaudé durant la transition conservatrice. Le système bipartite, mis en échec au début des années 70 et qui connut un nouveau printemps durant la transition, est resté en arrière. Le parti, identifié avec le pouvoir, avec l'Etat et avec les forces armées, représentant préféré des intérêts impérialistes et des plus hauts intérêts des secteurs dominants, a perdu le gouvernement et, par conséquent, le contrôle des leviers exécutifs de l'Etat. Il est évident, aussi, que le résultat électoral implique un rejet des
Forces armées et les oblige à un réajustement pour pouvoir continuer dans leur rôle de "tutrices de la démocratie".
Recomposition
Nous assistons à une redéfinition de pratiquement tout le paysage politique du pays. Le triomphe du néo-libéral Lacalle a eu comme contrepartie la conquête de la municipalité de Montevideo par la gauche. La moitié de la population du pays se trouve sous le gouvernement départemental du FA qui, à partir de maintenant, dirige la capitale, lieu où se concentrent les deux tiers du PIB, où agit la plus grande partie des organisations sociales et où s'effectue le gros de l'activité politique de l'Uruguay. Le système de partis a connu un changement substantiel, non seulement par la montée du FA, mais aussi par l'émergence d'un quatrième gligeables, le Nouvel espace (5)
qui, pour le moins, complique le panorama politique.
Dans l'ensemble, le résultat électoral implique pour les secteurs dominants une série d'interrogations et d'incertitudes sur le futur des institutions telles qu'elles furent conçues par durant la transition. Nous sommes face à un événement historique.
A travers le vote, les secteurs populaires ont exprimé leur nouveau niveau de conscience et leurs intérêts économiques et sociaux qui vont jusqu'au changement. Les attentes populaires sont placées dans une gauche qui, aujourd'hui, peut compter sur un nouvel espace pour ses initiatives, ses propositions et ses réalisations. Il dépend de l'action du Front que cette conscience se transforme en une accumulation de forces révolutionnaires.
La victoire du FA à Montevideo constitue le fait politique fondamental du processus électoral à cause de ce qu'elle signifie au niveau de la conscience des travailleurs et du peuple et de ses intérêts politiques et sociaux, et à cause des conséquences qu'elle aura certainement sur le système politique de domination.
Un instrument populaire
La nouvelle équation politique — où la gauche est un facteur qui gouverne au niveau départemental — ouvre de grandes possibilités pour développer l'auto-organisation, la mobilisation et la création d'instances de participation et de décision populaire parallèles à celles de l'Etat bourgeois. Il serait donc possible d'imaginer une situation où elle disputerait la conduite de la société aux secteurs dominants, c'est-à-dire, où il y aurait une lutte pour l'hégémonie.
Le FA s'est réaffirmé comme instrument populaire et une menace pour le système. C'est sur lui que se sont portées toutes les apirations de changement dans un sens populaire, démocratique, antiimpérialiste et avec un contenu socialiste - contenu donné par les courants du FA qui proposent une rupture révolutionnaire, comme c'est le cas du Mouvement de participation populaire, MPP (6). C'est également lui qui est porteur de la conscience politique accumulée durant la longue bataille du référendum (7). Le vote pour le Front est loin de constituer une approbation de la conciliatrice qui domina les actions de la coalition sous le gouvernement Colorado. Au contraire, la foi en l'instrument que représente le Front a été retrouvée à partir de l'arrivée des organisations antérieurement exclues, de la candidature de nouvelles têtes et du ferme profil d'opposition qu'a pris la campagne.
3) Busqueda du 30 novembre 1989.
4) Dictature et démocratie en Amérique latine, Ed. Cuadernos del Sur, Buenos Aires, 1988.
5) Organisme intégré par le Parti pour le gouvernement du peuple, le Parti démocrate chrétien et l'Union civique.
6) Le Mouvement de participation populaire a obtenu 45 000 voix, deux députés et deux maires. Il est composé de militants sociaux indépendants, du Mouvement de libération nationale, du Mouvement révolutionnaire oriental, du Parti pour la victoire du peuple et du Parti socialiste des travailleurs (section uruguayenne de la IVe Internationale).
7) Suite à une initiative populaire, un référendum a été organisé, le 16 novembre 1988, pour décider d'abroger ou non la "Loi de la caducité" qui accordait l'amnistie aux militaires pour les crimes commis sous la dictature. Les partisans du maintien de l'amnistie pour les militaires l'ont cependant emporté avec 57 % des voix (voir Inprecornuméro 288 du 15 mai 1989).
La "désaccumulation" sur le plan social (la longue suite de défaites syndicales) elle-même ne se reflète pas de manière mécanique sur les résultats électoraux de la gauche. Une série de combats populaires (celui des jeunes contre la répression policière et tout particulièrement la grève des instituteurs qui a secoué le pays pendant presque deux mois) a rompu le sentiment de résignation et a renforcé les propositions de transformation, exprimant ainsi un niveau de conscience contradictoire. Pour l'essentiel, celle-ci se manifeste en faveur du changement à travers la voie institutionnelle (les élections).
D'une façon ou d'une autre, la victoire du Front détermine dès maintenant l'alternative entre deux politiques à l'intérieur du mouvement ouvrier et populaire. C'est ce que, précisément, on a appelé la "politique de cohabitation ou politique de confrontation". Pour les secteurs majoritaires du FA — le Parti communiste (PCU) et le Parti socialiste (PSU) — il s'agit de convertir l'administration de Montevideo en grande "vitrine" avec en point de mire les élections de 1994. Ils prennent en exemples les mairies de Barcelone et de Rome... en oubliant un petit détail, c'est que nous sommes ici dans un pays semi-colonial, pauvre et endetté, où la bourgeoisie fera feu de tout bois pour que l'administration du Front soit un échec.
La "cohabitation
Le réformisme (appuyé par la Vertiente Artiguista, troisième force électorale du FA) vise à un gouvernement municipal "responsable" qui ne remette en question d'aucune manière les institutions et l'Etat bourgeois. La "cohabitation" (une nouvelle version de la néfaste "concertation"') entre le FA et le PN prend la forme d'une commission de coordination entre le gouvernement national et le gouvernement municipal. Dans ce cadre, les intentions de Lacalle et de ses assesseurs apparaissent claires : ils veulent gagner du temps pour dessiner les contours les plus agressifs de leur projet économique et aussi, neutraliser le Front en enlevant son espace politique et social d'intervention (les transports, les produits de première nécessité, la santé, l'emploi) au gouvernement municipal. Le gouvernement cherche à enfermer le FA dans une "cohabitation" pour pouvoir enlever tout contenu aux aspirations de décisions et de participation populaires.
Le pourcentage de voix obtenu par le Mouvement de participation populaire le situe comme force centrifuge de la gauche et partie prenante de la situation politique nationale. A l'intérieur du Front et des mouvements sociaux, il a récupéré un révolutionnaire apparait comme une réalité et se construit en tant que mouvement avec une audience de masse (fondamentalement parmi les jeunes et les travailleurs).
Dans ce sens, le défi que rencontre le MPP est double. En premier lieu, il doit approfondir son développement en tant qu'instrument révolutionnaire avec un véritable projet stratégique de pouvoir. Il doit aussi combattre tout ce qui pourrait au contraire le convertir en un simple cadre d'alliance, en une pseudo-coalition. Il doit enfin s'opposer à toute conception hégémonique au sein du FA, tout en cherchant à s'implanter dans les mouvements sociaux et en participant aux luttes quotidiennes. En second lieu, il doit agir comme force homogène et efficace dans le cadre de l'intendance du Front sans se compromettre avec les illusions réformistes d'une administration "exemplaire" (au sens bourgeois).
Dans le cadre de la crise économique et sociale (qui s'est accentuée sous le gouvernement blanco), un gouvernement municipal du Front doit viser, avant tout, à modifier les coordonnées sur lesquelles se base le pouvoir de la classe dominante et de l'impérialisme dans notre pays. C'est-à-dire, aider les embryons du futur pouvoir populaire à se développer. Le MPP a déjà commencé à le faire en demandant que les futurs Centres communaux de zones aient non seulement un caractère participatif mais puissent prendre des décisions sur tous les plans et centraliser toutes les revendications ouvrières et les luttes des syndicats, des jeunes, des femmes et des chômeurs. Cela ne signifie pas. qu'on passe par dessus le niveau de conscience et d'organisation.
Dans tous les cas, il serait tout aussi dangereux de « tomber dans l'erreur d'appuyer sur l'accélérateur à fond, en s'écartant ainsi de la conscience et de la compréhension du peuple...[que de] vivre avec le pied sur le frein, en pensant que de cette manière on s'économise pour les élections de 1994. » (8)
Les groupes sociaux et les courants politiques intégrés au FA sont loin de jouer un rôle neutre dans la détermination de la direction qu'il prendra. Certains sont le résultat d'un processus de conscientisation, d'organisation et de radicalisation de larges couches du mouvement populaire. D'autres y sont entrés, attirés par le discours démocratique et participatif du Front, et fatigués de toute la corruption et de la trahison des partis bourgeois traditionnels. Entre réforme et révolution La victoire à Montevideo (et la possibilité d'être un gouvernement qui améliore le niveau de vie de la population) tendra à renforcer la composition hétérogène d'un point de vue social et idéologique - du Front et approfondira de manière plus complexe et contradictoire la vieille dichotomie historique entre réforme et révolution.
Le grand défi qu'affronte le MPP est, en définitive, d'élaborer une ligne d'intervention unitaire dans les luttes du mouvement ouvrier et populaire et de s'implanter dans les Centres communaux de zones dans une perspective de confrontation avec le gouvernement bourgeois de Lacalle. En même temps, il est obligé de se battre contre toutes les conceptions réformistes qui, d'un point de vue stratégique, mettent en danger l'extraordinaire victoire populaire du 26 novembre et font obstacle à la modification substantielle du rapport de forces.
Montevideo, Février 1990
8) Editorial de Tupamaros, journal du MLN, numéro 17.