Les élections colombiennes du 11 mars dernier, pour le renouvellement des
Tandis que la répression s'accentue avec l'assassinat et l'arrestation de plusieurs militants de la gauche colombienne (notamment celle de notre camarade Daniel
Libreros, arrêté le 27 mars en compagnie d'autres camarades d'A Luchar, puis relaché quelques jours plus tard), les vélléités de la "guerre totale" engagée par le gouvernement du président Virgilio Barco contre les narcotrafiquants, en juillet dernier, semblent s'affaiblir. A moins que le véritable objectif du gouvernement
Escalade de la répression organes représentatifs au niveau municipal, départemental et national ont confirmé la prédominance dans le paysage électoral du Parti libéral (PL).
Barco ne se soit enfin révélée au grand jour ?
Libardo GONZALES
A LA FIN de son mandat, le 7 août prochain, le président Virgilio Barco laissera derrière lui la série la plus surprenante de problèmes économiques, politiques et
SOciaux de l'histoire de la
Colombie.
Une économie en pleine récession;
une dette extérieure relativement lourde, de quatre milliards de dollars, obligeant à destiner chaque année 50 % du produit des exportations au paiement des intérêts et des amortissements ; les difficultés de la production du café — le principal produit d'exportation - sont quelques uns des problèmes les plus aigus que le prochain gouvernement devra résoudre court terme.
La seule solution proposée par le
Fonds monétaire international (FMI) et la
Banque mondiale (BM) est d'appliquer un plan d'ajustements et d'effectuer une ouverture économique totale. Jusqu'à mintenant, l'économie colombienne résiste à cette pression, essentiellement grâce au fait que la majeure partie de ses produits n'est pas destinée au commerce extérieur, mais est écoulée directement sur le marché national. Cependant, la nécessité d'obtenir de nouveaux crédits pour alimenter le budget a obligé le gouvernement à céder aux exigences du FMI et de la BM, et a fini par aboutir à la privatisation d'entreprises du secteur d'Etat et
COLOMBIE à l'importation tous azimuts de biens de consommation.
Dans ce. contexte général, l'argent provenant du trafic de stupéfiants a joué un rôle important pour éviter la chute des réserves et a contribué y compris à arrêter les dévaluations en cascades qui ont fait sombrer dans le chaos d'autres pays de la région. Au milieu du triste qu'offre la région, la Colombie a pu se maintenir à flot. Actuellement, le narcotrafico continue à être une importante source de revenus et les narcotrafiquants constituent le premier groupe financier du pays (voir Inprecor numéro 293 du 18 septembre 1989).
Le combat que se livrent la bourgeoisie traditionnelle et le narcotrafico est directement lié à un conflit d'intérêts entre les maîtres de la banque, du commerce et de l'industrie (qui désirent maintenir leur domination sans la partager avec les nouveaux venus) et les grands propriétaires enrichis par le trafic de la cocaine.
Accord avee le narcotrafico
Concernant le trafic de la cocaïne, et malgré ses intentions répétées, le gouvernement n'a pas eu une ligne de conduite ferme (voir Inprecor numéro 296 du 30 octobre 1989). Premièrement, il a laissé passer deux ans sans extrader aucun des narcotrafiquants arrêtés hormis Ledher. Ensuite, au début de l'année 1990, il a suspendu les extraditions en échange de la libération de certains membres de familles bourgeoises séquestrés par le Cartel de Medellin. La révélation de cet "accord" par l'ancien ministre de l'Intérieur, qui a dû donner sa démission, a provoqué le plus grand scandale de ces derniers temps et a mis en doute la réputation de combattant infaillible du trafic de la drogue acquise par le gouvernement.
Barco a joué le même jeu que ses prédécesseurs, Betancourt et Turbay Ayala. Ces présidents successifs n'ont jamais été que les simples arbitres et agents du conflit opposant la Maison blanche et la mafia de la drogue. En effet, la politique la plus répressive a été poursuivie, essentiellement contre les paysans, les travailleurs et d'autres secteurs populaires. Aujourd'hui, la démobilisation de l'insurrection armée (avec, par exemple, l'accord passé le 9 mars entre le gouvernement Barco et le Mouvement du 19 juillet, M-19), à travers des pactes comme ceux de Betancourt ou de Barco, n'est pas totalement écartée par le gouvernement. Mais ce sont des pactes qui, en fin de compte, ne comprennent aucune proposition sérieuse de pacification ni de démantèlement de la politique répressive (voir Inprecor numéro 285 du 3 avril 1989).
Course à la présidence
Les élections du 11 mars dernier ont aussi décidé du sort des deux partis traditionnels : le Parti libéral (PL) et le Parti social-conservateur (PSC).
Le PL a organisé une consultation pour nommer son candidat à l'élection présidentielle qui aura lieu à la fin du mois de mai prochain. Finalement c'est Cesar Gaviria, ancien ministre du gouvernement Barco, qui l'a emporté sur Hernando Duran Dussan, représentant fidèle de la droite et des propriétaires du Magdalena medio, et sur Hernesto Samper, davantage lié au secteur financier et à la social-démocratie internationale. Gaviria, représentant des propriétaires des grandes plantations de café, du capital agraire traditionnel et des secteurs du moyen capital, s'est imposé comme étant le candidat du compromis.
Le candidat du Parti social conservateur (PSC) sera Rodrigo Lloreda, représentant des petits et moyens industriels. Sa candidature est marquée par deux faits qui joueront contre le PSC : l'industrie se trouve dans le pire moment de son histoire (sa participation au Produit intérieur brut a chuté de 22 à 19 % durant les trois dernières années) et le PSC a perdu le dynamisme qui le caractérisait à d'autres époques (au point qu'aujourd'hui, il ne représente que 30 % de l'électorat).
Ainsi donc, le PL semble prêt à se convertir en une sorte de Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) mexicain, parti qui, au moins jusqu'aux élections présidentielles de 1988, revenait à chaque fois au pouvoir sans grande opposition. Mal-
gré ses dissension internes — qui soulignent des oppositions très fortes - le PL se trouve fortement unifié autour du contrôle bureaucratique qu'il exerce sur les postes décisifs du pouvoir.
En ce qui concerne la gauche, représentée au niveau électoral par l'Union patriotique (UP), elle a perdu plusieurs sièges parlementaires et sept des seize mairies qu'elle avait gagnées en 1988. De plus, une aile de tendance socialdémocra-te s'est séparée du Parti communiste de Colombie (PCC), aile à laquelle était lié Bernardo Jaramillo, le candidat présidentiel de l'UP récemment assassiné.
Les dilemmes de la gauche
D'un autre côté, le Mouvement du 19 avril (M-19) a franchement déclaré ses sympathies pour la social-démocratie. Les secteurs du PL liés à Samper Pizano (postulant malheureux à la candidature de son parti) et même le candidat officiel, César Gaviria, ont fait de même, ainsi que le président de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), Jorge Carillo.
Dans ces conditions, la gauche est divisée entre la social-démocratie et les courants traditionnels qui cherchent à s'unifier autour des propositions de la CUT et autour d'un programme de gouvernement. C'est précisément de cette possibilité que discutent aujourd'hui le PC, le Parti communiste de Colombie marxiste léniniste (PCC -ML) et A Luchar (1).
La situation colombienne est changeante et peut créer plus d'une surprise. Car aujourd'hui, à la différence d'autres époques, les cartes sont sur la table : sans se cacher derrière le prétexte du combat contre le narcotrafico, les militaires organisent des "disparitions", des assassinats ciblés et des massacres aveugles à l'extérieur et à l'intérieur des casernes ; d'un autre côté, les narcotrafiquants ont signalé qu'ils ne veulent pas continuer à jouer le rôle de sbires du régime pour assassiner les dirigeants de la gauche.
La gauche traditionnelle se trouve face à un dilemme: ou bien prendre le chemin que lui indique la social-démocratie et aller vers le libéralisme, ou se maintenir à l'intérieur des cadres habituels, ceux-là mêmes qui ont conduit à sa stagnation politique actuelle.
Mais il reste une autre alternative : l'unification des forces qui continuent à lutter autour des revendications des travailleurs et des paysans et qui sont toujours disposées à disputer le pouvoir à la bourgeoisie et à l'impérialisme. Cette voie est ouverte aujourd'hui par la conviction généralisée qu'il est impossible que les organisations continuent à fonctionner chacune de leur côté. Cela doit se concrétiser rapidement, avant même que les options social-démocrates prennent de la force, avec la prétention de déborder la guérilla et les appareils bourgeois traditionnels.
L'abstention lors des élections du 11 mars s'est maintenue à son taux traditionnel : entre 60 et 65 % de l'électorat. Ce pourcentage englobe ceux qui n'ont pas réussi à s'intégrer au système clientéliste des chefs régionaux et ceux pour qui les candidats en lice ne représentaient aucun avenir politique. Mais il inclut également ceux qui ont décidé de ne pas voter par rejet d'un processus électoral qui s'est déroulé en période d'état de siège, de la corruption des libéraux et des conservateurs et de l'inefficacité parlementaire de l'UP qui, avec le Front populaire (FP) et le M19, représente la gauche traditionnelle. Les trois groupes ont fini par se jeter dans les bras des "barons" électoraux, ôtant ainsi toute crédibilité à leurs propositions.
Campagne d'A Luchar
Pour dénoncer cela et l'absence d'une alternative populaire sérieuse lors de la prochaine élection, A Luchar a lancé une campagne pour le boycott du vote. Cette campagne a reçu un certain écho dans les quartiers populaires des grandes villes et dans les villages. Elle a aussi provoqué une réaction importante des militaires qui tive de quatre jours dans une enceinte militaire de Daniel Libreros, et par le récent assassinat de l'employé de banque Léon Dario Jimenez.
Les circonstances de la mort de Jaramillo, candidat de l'UP sont assez confuses, et ont même été jusqu'à provoquer
COLOMBIE = une crise ministérielle avec le remplacement de Carlos Lemos par Horacio Serpa au ministère de l'Intérieur. Quelques jours avant l'assassinat, Lemos avait accusé l'UP d'être le bras politique des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Il a, en outre, porté cette accusation à une période où plusieurs militants et candidats appartenant à cette organisation politique venaient d'être assassinés. Tant Diego Montana, président de la UP, que Jaramillo lui-même, avaient accusé Lemos d'attiser la vindicte des paramilitaires contre eux. Les assassinats ont confirmé ces craintes, tandis que
Lemos a parlé d'une « coïncidence malheureuse ». L'opinion politique, cependant, a attribué cette action à une stratégie contre la gauche, coordonnée depuis le Palais de Marino.
Face à cette situation, Barco a dû rompre avec son ministre et déclarer que l'UP n'était pas le bras politique des FARC. Pour sa part, Lemos a présenté sa démission avec une lettre rageuse dans laquelle il accusait le gouvernement de négocier des accord avec les narcotrafiquants pour qu'ils arrêtent de réaliser des enlèvements et des attentats contre des notables. De cette manière, il a révélé au grand jour un fait resté occulté jusqu'alors et que, pour l'instant, le président ou ses ministres n'ont toujours pas éclairci.
Finalement, tout ce qu'ont affirmé Lemos et le général Miguel Haza, directeur du Département administratif de la sécurité (DAS), selon lequel le Cartel de Medellin serait responsable de l'assassinat de Jaramillo laisse planer de nombreux doute quant à la véritable responsabilité du gouvernement. Immédiatement, Pablo Escobar, le principale dirigeant du Cartel a démenti l'accusation, et avec lui tous les chefs du narcotrafico qui n'ont pas voulu qu'on leur impute ce crime.
Par ailleurs, Barco a aussi retiré son appui à Lemos parce que celui-ci ne lui garantissait pas ce que Serpa va pouvoir lui apporter : la récupération d'un large secteur de la gauche, dont la direction de l'UP, le FP, le M-19 et d'autres groupes qui se définissent comme civils et démocratiques, dans l'accord qu'ils viennent de signer en appui à la candidature présidentielle de Carlos Pizarro, chef suprême du M-19.
Bogota, 6 avril 1990
1) Sur les organisations de la gauche colombienne, voie Inprecor numéro 285 du 3 avril 1989. Les militants de la IVe Internationale sont regroupés dans A Luchar.