APRES avoir pris le contrôle des principales installations économiques, ainsi que de la plupart des postes de commande et points névralgiques du territoire lituanien, les troupes du Kremlin ont mis le pays en quarantaine, tandis qu'elles y installaient un climat d'intimidation par la multiplication des barrages et des fouilles. La chasse aux
"déserteurs", refusant de servir dans l'armée soviétique et désireux de mettre sur pied une armée nationale, et l'ordre donné aux citoyens de la République de remettre les armes en leur possession, manifestaient la ferme intention de Moscou d'empêcher les Lituaniens de se doter des attributs de la souveraineté réelle. Il ne leur était laissé que la liberté d'expression politique :
en somme, le statut d'un peuple en résidence surveillée.
Ainsi donc, les Lituaniens apprenaient à leurs dépens quelles étaient les limites gorbatchevien. Beaucoup d'entre eux s'étaient faits des illusions, croyant ne pas être concernés par le message de l'intervention en Azerbaïdjan, adressé en fait à l'ensemble des nationalités périphériques de l'URSS. Illusions nourries par une autre, grande illusion :
celle que l'Occident chrétien impérialiste ferait au moins pour les Lituaniens ce qu'il avait fait pour leurs frères catholiques polonais. Leur déception à cet égard est déjà amère. C'est à peine, en effet, si les capitales occidentales n'expriment pas ouvertement leur irritation face au chef du
Sajudis, ce "professeur de musique" qui se mêle de politique et dont le quichottisme met en péril les rapports entre grandes puissances !
Les trois millions de Lituaniens "de souche" ne pèsent pas lourd en comparaison de l'enjeu que représente leur défi à Moscou. Ils ouvrent la voie au démembrement de l'URSS et, par réaction, au de renversement tout le processus de libéralisation enclenché avec Gorbatchev
- c'est du moins ce que prétend ce dernier à qui veut l'entendre.
C'est ainsi que les "durs" du
Kremlin s'avèrent de plus en plus utiles au Président-Bonaparte : après avoir été l'obstacle ils sont devenus l'arà vaincre,
LITUANIE / URSS et avenir de PURSS
C' progressive d'un régime d'occupation, que la Lituanie est confrontée depuis que son parlement, son Soviet suprême, a proclamé l'indépendance nationale, le 11 mars. Certes, les choses se passent relativement en douceur, "pacifiquement", dans ce nord-ouest européen de l'URSS pour lequel l'Occident autres "musulmans" d'Asie centrale. Mais le résultat n'est guère différent : seul le degré de brutalité des troupes de choc de l'Intérieur et du KGB qu'en Azerbaïdjan — est modulé en fonction des impératifs de la diplomatie gorbatchevienne.
Salah JABER gument passe-partout contre les radicaux de tous poils.
server sa crédibilité, joindre la carotte au bâton. Prêchant la modération et le changement dans l'ordre, de sorte à faire paraître les Lituaniens comme des têtes brulées, ayant même recours contre eux à des qu'un référendum soit organisé en Lituanie, conformément au nouveau projet de loi constitutionnelle réglementant le droit de sécession des républiques de l'URSS.
l'auto-détermination nationale est confinée dans des limites draconiennes par le nouveau projet : la majorité des deux tiers est requise pour l'indépendance, avec une période "transitoire" de cinq ans avant sa mise à effet. A cette interprétation singulière du droit des peuples à disposer dond'eux-mêmes, par rapport à laquelle même la décolonisation bourgeoise a été le plus souvent moins restrictive, s'ajoute le
Les résultats du vote sont unanimes, chers
Lituaniens..
HI est à une véritable invasion rampante, l'instauration bourgeois a beaucoup plus de sympathie que pour les Azéris et
Moscou — les mêmes corps d'armée, troupes du ministère de
Gorbatchev doit néanmoins, pour pré-
"démocratiques", plique en
Cette pierre de touche du droit à perdue.
.. nous sommes indépendants!
spectre agité sans relâche de que... de Moscou !
Selon les Izvestia, la facture dont la Lituanie devrait s'acquitter l'Union, avant de larguer les amarres, s'élèverait à 12,5 milliards de roubles ! Sans compter les mesures de rétorsion promises, telles celle qui consisterait à traiter la nouvelle république indél'amitié et l'aide dues après un divorce à l'amiable faisant suite à un demi-siècle de vie commune, mais comme une "étrangère" de qui on exige le prix fort pour lui fournir les matières premières et les biens dont elle a besoin (la
Lituanie dépend de l'URSS pour 97% de
Il faut d'ailleurs, à ce propos, faire justice d'une idée fort répandue, selon laquelle l'indépendance serait un choix "absurde" économiquement, alibi facile du non soutien aux peuples qui font ce choix.
Du point de vue économique, tout Etat qui ne couvrirait pas la planète ou une large portion de celle-ci serait une absurdité réactionnaire... s'il devait vivre en autarcie. Or, l'indépendance politique n'imaucune manière l'isolement économique; elle est seulement une des conditions qui permettent de choisir souverainement et librement les rapports économiques qu'on veut établir avec le reste du monde, à commencer par les anciens tuteurs. Encore faut-il que ceux-ci ne cherchent pas à substituer leur suzeraineté économique à leur suzeraineté politique
Les Lituaniens seraient sûrement preneurs d'une étroite coopération économique avec une Union soviétique, ou une Russie, bien disposées à leur égard. Une autre attitude de
Moscou aurait ménagé la possibilité qu'ils choisissent plus tard, après une phase d'indépendance, de rejoindre une URSS remodelée sur une base confédérale réellement égalitaire. En ce domaine, comme en beaucoup d'autres, Lénine décidèment est plus que jamais d'actualité, n'en déplaise à ceux qui croient pouvoir proclamer sa nouvelle mort.
Dans son "testament" de décembre 1922, il soulignait que,
dans les conditions qui prévalaient, « il est tout à fait naturel que la "liberté de sortir de l'union", qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l'invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu'est au fond le bureaucrate russe typique ».
Face à cet état de choses, Lénine formulait des propositions qui paraissent aujourd'hui prémonitoires : « Il faut introduire les règles les plus rigoureuses quant à l'emploi de la langue nationale dans les républiques allogènes faisant partie de notre Unioni (...) Un code minutieux sera nécessaire, et seuls les nationaux habitant la république donnée sont capables de l'élaborer avec quelque succès. Et il ne faut jamais jurer d'avance qu' à la suite de tout ce travail on ne revienne en arrière au prochain congrès des Soviets en ne maintenant l'Union des républiques socialistes soviétiques que sur le plan militaire et diplomatique, et en rétablissant sous tous les autres rapports la complète autonomie des différents commissariats du peuple. »
La seule possibilité de maintenir l'URSS sur une base internationaliste est aujourd'hui de la remodeler dans le sens indiqué par Lénine, en rétablissant y compris les unités nationales dont se composait l'armée soviétique avant qu'elles n'aient été dissoutes sous Staline, en 1938, au profit d'une armée ethniquement mêlée, et donc russophone et dominée par les Russes. Ce qui se passe depuis le 11 mars, en Lituanie, montre toute l'importance de ce dernier facteur pour une souveraineté nationale réelle.
Nationalisme étroit
Hélas, ce n'est pas l'option internationaliste qui gagne du terrain aujourd'hui en URSS, mais bien le nationalisme le plus étroit d'esprit, tel celui des dirigeants du Sajudis qui n'ont même pas pris la peine de coordonner leur action avec celle des autres mouvements nationaux baltes, pour ne pas parler des autres nationalités opprimées de l'Union et encore moins de l'opposition russe anti-bureaucratique.
Mais la raison fondamentale n'en est autre que la faiblesse de l'internationalisme véritable en Russie même, l'absence sur la scène de l'URSS d'un puissant mouvement ouvrier autonome capable d'en être porteur, et le fait que ce ne sont pas des léninistes qui sont aux commandes à Moscou, mais bien « ce chauvin, ce gredin, cet oppresseur qu'est au fond le bureaucrate russe typique ». *
7 avril 1990