Inprecor 1974–2004

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UNION SOVIETIQUE

Gorbatchev en quête de légitimité

· Inprecor n° 306, 6 avril 1990 · p. 4-6 · 2 512 mots

URSS et Russie Syndicalisme

Le 14 mars dernier, un Congrès des députés du peuple spécialement convoqué abstentions) pour créer une présidence forte. Le président aura le pouvoir, entre autres, de décréter la loi martiale, d'exercer un droit de veto sur les décisions du d'urgence. Le congrès a ensuite procédé à l'élection de Mikhail Gorbatchev à ce rédacteur en chef du magazine libéral de large diffusion Ogoniok, a déclaré sous forme de boutade, mais en partie seulement, qu'aujourd'hui, Gorbatchev est

= UNION SOVIETIQUE

Gorbatchev en quête de légitimité a amendé la Constitution soviétique par un vote de 1 817 contre 133 (61

Soviet suprême (ce qui pourrait être modifié par un vote des deux tiers), de proposer des lois et de les faire adopter au parlement par des procédures poste par un vote de 1 542 contre 368 (76 abstentions). Vitalii Korotich,

« officiellement dictateur » (1).

David SEPPO

AU PREMIER abord, ces développements ont de quoi rendre perplexe.

S. Sergeev, le président du Comité de révision constitutionnel du

Congrès a justifié ce changement par la « paralysie du pouvoir » (2). Mais dans les faits, Gorbatchev possédait déjà ces pouvoirs. Alors que les problèmes des nationalités en Union soviétique sont souvent cités pour expliquer la nécessité de pouvoirs exceptionnels, le fait est que si

Gorbatchev a tant attendu avant d'intervenir contre le blocus de l'Arménie par l'Azerbaïdjan, ce n'était pas parce qu'il ne pouvait pas le faire, mais à cause d'une décision ou d'une indécision personnelle.

Une fois qu'il a décidé d'intervenir, il l'a fait avec rapidité et en force et n'a rencontré aucune opposition de la part du parlement soviétique. En ce qui concerne les

Républiques baltes, les dirigeants soviétiques eux-mêmes ont écarté l'usage de la force, tant que cela ne résolvait rien et serait peu appuyé par le reste de la population.

Une autre raison souvent mentionnée pour justifier les pouvoirs exceptionnels est l'économie soviétique. Bien sûr, il est vrai que, à la colère et à l'épouvante de la majorité de la population ordinaire, celleci prend de plus en plus un aspect de "far west" et de brigandage généralisé. Le scandale impliquant l'entreprise ANT, joint-venture entre l'Etat et une coopérative, qui a été révélé à la fin 1989 est typique de la scène économique soviétique actuelle. Cette entreprise, employant plus de 5000 personnes dans 150 branches différentes à travers l'Union soviétique, avait été créée à l'origine pour aider l'industrie de la défense à se reconvertir en production civile. Mais, en tant qu'entreprise cherchant à réaliser des profits, ANT a trouvé qu'il était bien plus facile et plus lucratif d'acquérir les produits et les matériaux militaires soviétiques à bas prix, puis de les revendre à l'étranger, souvent à titre de "feraille", contre des devises fortes. ANT a été prise sur le fait alors qu'elle essayait d'exporter à l'Ouest douze tanks T-72 et 200 tonnes de titane stratégique. Dans le sillage de ce scandale, plusieurs fonctionnaires gouvernementaux haut placés ont été démis de leurs fonctions ou sévèrement réprimandés. Des accusations sont portées maintenant contre le Premier ministre lui-même (3).

Le cas de l'ANT n'est que le sommet de l'iceberg du processus social, qui s'intensifie, de fusion de l'économie souterraine avec les producteurs du secteur d'Etat jouissant de monopoles. Mais le problème ne réside pas dans un manque de pouvoir gouvernemental. Car c'est le gouvernement lui-même qui a donné une autonomie plus grande aux entreprises

1) New York Times, 14 mars 1990.

2) New York Times, 13 mars 1990.

3) G. Lomonosov, "Vse na prodazhy », Pravitel stvennyi vestnik numéro 6, 1990. New York Times, 15 mars 1990:

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dans leur recherche du "revenu aux prix coûtants" C'est également le gouvernement qui a légalisé en grande partie l'économie souterraine. Cela représente une accumulation primitive dans tous les sens du terme. L'on peut se demander jusqu'à quel point il s'agit d'une politique consciente ou de stupidité, mais cela n'a pratiquement rien à voir avec un manque de pouvoir. Personne dans le gouvernement n'a la volonté d'installer de nouveau une planification et une régulation centrales fortes de l'économie. Au contraire, Gorbatchev a formalisé et accéléré leur démantèlement, ce qui était déjà en bonne voie sous Brejnev.

Précipitation

Alors, pourquoi cette précipitation pour établir un nouveau système présidentiel avec des pouvoirs extraordinaires ? Une réponse à ce mystère réside dans le fait qu'au moins une partie très significative des députés libéraux, comme Vitalii Korotich, appuie un pouvoir présidentiel fort. Ainsi, Nikolai Shmelev, sans doute le plus connu des économistes libéraux, n'a pas seulement approuvé ces mesures, mais a exprimé sa crainte que Gorbatchev ne soit pas « assez ferme » dans l'utilisation de son pouvoir pour « augmenter drastiquement le rôle de l'entreprise privée dans l'économie » (4).

Ces personnes, dont la plupart sont unies autour du Groupe inter-régional du Congrès, se sont posées en démocrates de choc. Ce sont eux qui ont appelé à une grève générale à la veille du second Congrès des députés du peuple, en novembre dernier, pour demander l'abolition de l'article 6 de la Constitution, qui consacrait le "rôle dirigeant" du Parti. La déclaration de leur mouvement d"action démocratique", publiée dans Ogoniok, appelait tous les opposants au totalitarisme à les rejoindre (5).

Mais déjà vers le milieu de 1989, quelques uns des intellectuels libéraux les plus radicaux ont commencé à déclarer en public ce que beaucoup de leurs collègues s'étaient jusqu'alors contentés de dire en privé : leur réforme du marché, qu'ils affirment être la seule base économique pour une démocratie politique, ne peut être introduite par des moyens démocratiques. « Imaginons que notre leader décide d'introduire le marché » demande l'historien et écrivain libéral I. Kliamkin,

Le camarade Gorbatchev ne peut répondre au téléphone.. il est en réunion avec le président, le premier secrétaire, le dirigeant et d'autres officiels... « peut-il le faire avec l'appui des masses ? Assurément non ! Notre population y serait opposée à 80 % . Le marché signifie la différentiation des revenus et des intérêts. Il faut travailler durement pour gagner sa vie » — notez le jugement implicite, très répandu dans l'intelligentsia libérale, selon lequel les travailleurs sont opposés au marché parce qu'ils sont paresseux et envieux. « Le problème — continue Kliamkin — est la classe ouvrière : elle est socialiste, or la revendication fondamentale du socialisme c'est l'égalité. Pour les travailleurs, la réforme économique est un moyen d'attaquer la justice sociale. »

Les travailleurs face aux réformes

La grève des mineurs a été interprétée à l'unanimité par les porte-parole officiels et par les journalistes comme un mouvement d'appui à la réforme économique. Mais, même sans une connaissance particulière de l'attitude des travailleurs, la façon routinière dont cette déclaration a été rabâchée suffisait pour émettre des doutes quant à sa validité. Mais Kliamkin n'a a pas participé à cette litanie. Il a admis que les travailleurs veulent réellement moderniser la gestion économique, mais qu'ils exigent aussi la justice sociale. Pour Kliamkin, ces deux revendicaincompatibles. conclut-il, le démantèlement des vieilles structures politiques qui freinent les changements nécessaires est essentiel, « non pas pour développer la démocratie, mais pour renforcer le pouvoir du dirigeant de la réforme » (6).

Lors du second Congrès des députés du peuple, Eltsine, l'un des plus intelligents des politiciens libéraux, a attaqué la timidité du programme économique gouvernemental, le traitant de compromis entre les intérêts de l'appareil et ceux du

UNION SOVIETIQUE peuple. Certes, il existe une opposition conservatrice dans l'appareil. Mais elle est divisée et en plein désarroi comme l'atteste la relative facilité avec laquelle Gorbatchev a aboli l'article Donc, je (nous) suis 6. Durant les neuf derniers d'accord... mois, les conservateurs ont commencé à jouer avec le populisme, mais ils n'espèrent pas gagner une base de masse significative, étant donné qu'ils sont discrédités par leur passé et manquent d'un programme en DANZIGIR positif. Et, à côté de cela, ils craignent qu'un mouvement populiste ne se retourne à terme contre eux.

Ce qui sous-tend réellement la réforme, c'est la peur d'une "explosion sociale", que le nouveau pouvoir présidentiel a pour fonction d'empêcher. Cette crainte n'est pas nouvelle. causé le report répété de la réforme des prix, qui est sans aucun doute l'élément clé de la réforme de marché du gouvernement. Une libération des prix conduirait à une inflation galopante et à une chute très importante du niveau de vie, en touchant durement ceux qui peuvent le moins y faire face. On annonce maintenant que cette réforme sera appliquée en 1991.

L'opposition populaire est également l'obstacle principal à l'établissement d'un secteur privé sur une large échelle. L'hostilité aux coopératives, qui sont de vraies entreprises privées utilisant en général du travail salarié, est extrêmement répandue. En juillet, les mineurs ont revendiqué la fermeture des coopératives de biens intermédiaires et, après la grève, leurs comités de travailleurs ont commencé à les fermer

En résumant les résultats d'une enquête d'opinion sur la propriété privée, un sociologue libéral a conclu que « la propriété privée sous la forme la plus répandue dans les pays ayant une économie de marché n'est soutenue que par 25 à 30 % des gens. La majorité, tout en n'étant pas opposée à la propriété privée, veut qu'elle reste sur une échelle strictement limitée, dans des formes et des sphères d'activité tout aussi délimitées ». Il suggère qu'on introduise tout d'abord des formes de propriété groupée, basées sur le bail des travailleurs, les rachats d'entreprises par les travailleurs, et un actionna-

4) New York Times, 13 mars 1990.

5) Ogoniok numéro 8, 1990.

6) Cité dans E. Berard-Zarzicka, "Pour une perestroïka autoritaire", Les temps modernes, février 1990.

7) Voir Inprecor numéro 293 du 18 septembre 1989.

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UNION SOVIETIQUE riat, afin que les gens s'habituent à la propriété privée, parce que « des transformations plus radicales portent en elles-mêmes un risque d'explosion sociale. La conscience des masses est peut-être tout simplement incapable de supporter un tel bouleversement ». (8)

Le spectre de l'anarchie

Comme l'indiquait Kliamkin, l'obstacle principal à l'introduction des relations de marché est la conception de la justice sociale qu'ont les travailleurs. Un problème particulier est la conception populaire du "revenu non acquis", qui se traduit en russe par "revenu non travaillé". Le revenu qui provient de l'emploi de salariés et de la "spéculation", c'est-à-dire l'achat et la vente, sans apport de travail supplémentaire significatif justifiant la différence de prix, est donc considéré comme non gagné. De nombreux travailleurs, même ceux d'entre eux les plus tentés par le marché, qui disent soutenir les libéraux, rejettent fermement la dérégulation des prix, "le revenu non acquis", le chômage, la pauvreté, et la privatisation des services fondamentaux.

La grève des mineurs de juillet a intensifié de manière significative les craintes du gouvernement et de l'intelligentsia libérale quant à une "explosion sociale". Presque immédiatement, ont commencé à paraître des articles avançant le spectre de l'anarchie, du bain de sang et de la guerre civile. Cette campagne a réussi, de façon assez importante, à engendrer un sentiment d'anxiété et de crainte, tout particulièrement chez la population qui ne travaille pas. Le but était de préparer psychologiquement le terrain pour la "main de fer". La grève des mineurs était, en fait, extrêmement pacifique, organisée et consciente, démentant les préjugés les plus courants selon lesquels les travailleurs représentemasse ignorante, déclassée et fascisante. Mais cela n'a fait que les effrayer davantage, car une telle classe ne pourra pas être désarmée par des manipulations et des manœuvres de division. La grève a montré Kliamkin, que l'incessant barrage idéologique des libéraux envers la classe ouvrière durant les trois dernières années n'a pas réellement réussi à « libérer les ouvriers de leurs stéréotypes du KARAVAEVI passé », c'est-à-dire à leur enle-

Over leurs valeurs et leurs attitudes socialistes.

Si les nouveaux pouvoirs du président ne sont pas vraiment nouveaux en euxchev. Ce n'est pas par hasard que la même session qui a voté pour un système présidentiel a aussi aboli l'article 6 de la Constitution. Le système présidentiel est conçu comme une légitimation de l'usage du pouvoir d'Etat pour faire avancer la réforme économique du gouvernement.

Gorbatchev ne veut plus baser sa légitimité sur le parti. Car la légitimité du parti a non seulement été sévèrement érodée, mais elle est basée sur une idéologie socialiste qui n'existe pas dans la réforme de Gorbatchev. En tant que président, Gorbatchev peut affirmer posséder un "mandat démocratique" (bien que le Congrès qui a créé la présidence soit loin d'être un organe démocratique. Seulement deux tiers de ses membres ont été élus par le suffrage universel et ceci dans un contexte de parti unique). Bien sûr, Gorbatchev veut également se libérer des conservateurs de l'appareil du parti. La réhabilitation et l'éloge par l'Etat de l'Eglise russe - les prêtres dispensent cours d'éducation religieuse dans certaines écoles — fait partie de la même opération. Récemment, Eltsine, qui a toujours du flair, a même flirté avec le nationalisme russe qui, jusqu'à présent, était resté l'apanage des conser-

Les pouvoirs présidentiels doivent être appréciés dans le contexte de la tentative de Gorbatchev d'interdire les grèves durant quinze mois en octobre 1989. Le Soviet suprême l'a accepté dans les secteurs miniers fondamentaux, dans l'énergie, les transports, l'industrie chimique et la métallurgie. Cela s'est produit juste après que le Soviet suprême gèle les salaires dans toutes les branches de l'industrie lourde. Parallèlement, il promulgait une loi sur la "solution des conflits du travail", que les travailleurs ont ressenti comme une loi sur "comment ne pas faire grève". Le gouvernement présentera bientôt un nouveau projet de loi sur les entreprises d'Etat qui restreindra la plupart des larges pouvoirs démocratiques donnés par la loi de 1987 aux collectifs de travailleurs, dont le droit d'élire leurs gestionnaires (mais il faut ajouter que ce droit à l'autogestion n'a été appliqué que

Cela contraste de manière aiguë avec la position originelle de Gorbatchev, il y a trois ans, quand il déclarait que « le bien-être des travailleurs dépendra des capacités des gestionnaires. Les travailleurs devraient, donc, avoir les moyens réels d'influencer les choix des directeurs et de contrôler leurs activités » (10). Cela montre que le gouvernement s'est rendu compte que sa réforme du marché est incompatible avec l'autogestion. Le pouvoir des travailleurs, même limité au niveau de l'entreprise, représenterait un obstacle majeur à la fermeture des entreprises, aux licenciements et à la tentative de lier les salaires aux profits de l'entreprise.

Vérité politique

Gorbatchev a annoncé qu'il entendait utiliser ses pouvoirs présidentiels pour faire avancer rapidement la réforme économique. Cela devrait aider les travailleurs soviétiques à décider si leur situation sociale de plus en plus mauvaise — inflation, pénuries, corruption galopante — est le résultat d'une réforme insuffisamment avancée, comme le disent le gouvernement et les libéraux, ou le résultat de la réforme elle-même. Le moment de vérité politique approche rapidement en Union soviétique. Quelle que que soit son issue finale, il tracera enfin clairement les lignes politiques et dissipera toute illusion chez les travailleurs soviétiques sur qui sont leurs vrais amis et sur quels sont les objectifs réels de la perestroika par en haut. *

28 mars 1990

8) Nedelya numéro 52, 1989.

9) New York Times, 14 mars 1990.

10) Pravda, 28 janvier 1987.

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