Démocratie à Prague. Les murs et les fenêtres du centre ville sont couverts de tracts. Certains proposent des petites annonces pour des services, mais la plupart formés récemment depuis l'Alternative de la gauche marxiste, libertaire, jusqu'à l'Union des républicains, qui revendique la libre entreprise et "entretient de très bons rapports avec Jacques Chirac". D'autres tracts parlent, par exemple, de
Seconde Guerre mondiale. Partout, on trouve des portraits du père fondateur de slovaques de changer le nom de la République de manière à mettre davantage l'accent sur la Slovaquie. Quoi qu'il en soit, le mot "socialiste" ne figure plus dans
Entre espoirs et suspicions consiste en appels politiques émanant d'une myriade de groupes politiques l'expulsion de la minorité allemande du territoire tchécoslovaque après la la Tchécoslovaquie, Tomas G. Masarick (voir Inprecor numéro 299 du 11 décembre 1989), et de nombreux partis se réclament de ses idées.
Dans les couloirs du métro, on fait signer des pétitions : l'une pour la mise hors-la-loi du Parti communiste, une autre contre la proposition des partis le nom du pays.
Colin MEADE
LES changements ne sont pas uniquement superficiels. Le 28 mars, le gouvernement tchécoslovaque a annoncé que les réformes suivantes prendraient effet le
12 avril : convertibilité de la monnaie ; liberté des prix et arrêt des prix subventionnés vers la fin de l'année ; suppression de la planification centrale et création d'un bureau pour la privatisation.
Dans la mesure où l'économie tchécoslovaque est entièrement nationalisée, ces mesures auront des conséquences sociales et économiques incalculables sur le niveau de vie, les services publics et l'emploi.
Il semble que des divergences soient apparues au sein du gouvernement sur la vitesse d'introduction des réformes. Le
Vice-premier ministre Valtr Komarek, populiste, était favorable à une approche lente alors que le ministre des Finances,
Vaclav Kaus, voulait aller plus vite. Ce dernier l'a emporté. Ces changement se produisent avant les élections de juin, mettant ainsi devant le fait accompli le peuple tchécoslovaque qui, qu'il le veuille ou non, aura du mal à revenir en arrière.
Quelles que soient les tensions à l'intérieur du gouvernement, il large accord, y compris de la nouvelle direction du Parti communiste tchèque (PCT), sur le fait que les graves problèmes économiques et écologiques tchécoslovaques ne pourront être résolus que grâce à une forme quelconque de réforme de marché et à une ouverture aux capitaux occidentaux. C'est également l'opinion de la population.
D'après un sondage d'opinion réalisé à la fin janvier dernier, 68 % des personnes interrogées était favorable à des réformes de marché radicales et 63 % au développement rapide du secteur privé. Seulement 10 et 18 %, respectivement, ont fermement rejeté de tels schémas. Ces chiffres expriment le très profond rejet de décennies de mauvaise gestion bureaucratique qui a conduit à une augmentation du retard technologique et au gaspillage dans tous les domaines de la vie économique, ainsi qu'à une crise écologique gigantesque, dont le degré de pollution de l'air à Prague est la manifestation la plus apparente. Chaque soir, les informations s'achèvent par les chiffres du degré de gaz toxique dans l'atmosphère, chiffres qui, la plupart du temps, dépassent les normes de sécurité nationales et internationales. Après 42 ans d'un système supposé "socialiste", l'on s'aperçoit que l'Ouest est tout simplement, plus propre !
Une brochure publiée par le Forum civique (FC) intitulée "La Tchécoslovaquie à la croisée des chemins" dresse un tableau apocalyptique du déclin économique du pays durant les dernières décennies. En 1937, la production par tête en Tchécoslovaquie était de 200 dollars contre 220 en Autriche et 255 en France. Les chiffres pour 1987 sont (selon des estimations) entre 5 000 et 8 000 en Tchécoslovaquie, 11 647 en Autriche et 12 739 en France. En outre, ces chiffres n'incluent pas le montant des ressources utilisées par chaque unité de production. Par exemple, en Tchécoslovaquie, chaque unité de production nationale consomme deux fois et demi plus d'acier qu'à l'Ouest. Chaque citoyen tchécoslovaque passe deux fois et demi plus de temps que son homologue occidental pour se procurer sa nourriture de base, et les chiffres comparatifs pour les biens électriques sont encore plus élevés. Transposés dans la vie réelle, de tels chiffres représentent davantage d'heures de travail pour un niveau de vie moindre. Pour parvenir à la prospérité occidentale, il est nécessaire d'utiliser ses méthodes. Cette simple affirmation domine toutes les discussions sur les questions économiques.
Importantes tensions
Cependant, derrière un consensus en faveur du marché, des tensions significatives existent dans la société autour des questions de démocratie, y compris de démocratie économique.
Lors de la "révolution de velours" de novembre, des millions de Tchèques et de Slovaques ont décidé de reprendre le contrôle de leur pays des mains de la clique arrogante et incompétente de bureaucrates qui l'avait dirigé pour son propre profit durant 42 ans. Chaque institution et lieu de travail a été affecté, à un degré ou à un autre, par cette révolte.
Cette vague démocratique continue à monter. Des centaines de regroupements politiques et d'intérêts sont apparus. Toute la gamme des partis politiques existe, dont les sociaux-démocrates, les chrétiens-démocrates, les Verts, les libéraux et les conservateurs. Un bon exemple de la fermentation politique est l'apparition à la fois d'une association culturelle et d'un parti politique pour représenter les intérêts de la population roumaine, minorité importante et qui a subi le plus de discriminations. Un sentiment nationaliste important est réapparu en Slovaquie, rendu plus complexe par
l'existence dans la région d'une importante minorité hongroise qui est également en train de s'organiser. Le Parti communiste —qui a souffert d'une scission très forte et a perdu plus d'un tiers de ses membres depuis novembre — a changé radicalement de programme et demande maintenant un système multipartite tout en s'opposant à la privatisation.
Défense des homosexuels
Une revue indépendante très lue a publié un article appelant à réaliser des actions pour que la "minorité oubliée" du pays, les homosexuels, obtienne des droits et soit reconnue socialement. Des grèves se sont produites, souvent à cause de questions individuelles. Une grève des conducteurs de bus et de tram s'est déroulée à Brno à propos d'une décision controversée de planification dans la ville. Cette action a été organisée par le comité d'entreprise du syndicat indépendant qui s'est créé à partir des comités d'usine mis en place lors de la mobilisation pour la grève générale du 27 novembre (voir Inprecor numéro 298 du 27 novembre 1989) qui a sonné le glas de l'ancien régime.
Plusieurs pressions ont eu lieu pour que les conditions du service militaire changent — un service alternatif a finalement été autorisé, tandis qu'ont eu lieu embryonnaires controversés vers la formation de syndicats dans la police. En janvier, le Bulletin de l'Association indépendante pour la paix (NMS), groupe actif du mouvement dissident depuis quelques années, a publié des extraits de lettres provenant des casernes et racontant comment, même après novembre, les conscrits ne pouvaient pas se procurer d'autres journaux que le quotidien du PCT, Rude Pravo et les publications officielles de l'armée. La NMS a fait écho de grèves de la faim dans l'armée pour la mise en place immédiate courte. La NMS appelle les Forums civiques locaux et les étudiants à établir des contacts avec les casernes. La revue se plaint également du fait que la direction centrale du Forum civique (FC) se soit montrée indifférente, voire même hostile, à ces développements. Le 18 décembre, le ministre de la Défense a publié un décret interdisant les activités de tous partis politiques, mouvements ou Eglises dans l'armée.
A travers tout le pays, des Forum civiques existent dans les quartiers et les lieux de travail. Ils tentent de relayer les revendications de tous les courants et groupes qui ne sont pas liés à la bureaucratie. Le Forum civique du quartier Zizkov 3 de Prague, par exemple, a organisé des commissions autour de questions comme la construction, et a entamé une enquête sur les propriétés non habitées du quartier, l'environnement et la sécurité. Il participe également à une campagne pour le déplacement d'un émetteur radio (dans le but de brouiller les émissions, dit-on) construit sur les ruines d'un ancien parc.
Le FC de Zizkov a pris au sérieux la décision de l'Assemblée fédérale d'enlever le rôle dirigeant du Parti de la Constitution, et a lancé une campagne pour la recomposition de la branche locale du Comité national. L'actuel PCT qui domine le Comité national a refusé de coopérer ; en refusant de changer de position, ils ont rendu cette assemblée formellement incapable d'agir. Le FC a invité des gens du quartier à assister en observateur à la réunion et la session s'est transformée en "assemblée de citoyens". Après des négociations, le PCT a finalement fait marche arrière et, maintenant, ne détient plus que trois des quinze sièges du comité. Les organisateurs du FC se plaignent cependant du fait que les militants ne soient pas assez nombreux et qu'à l'extérieur de Prague, les FC soient souvent dominés par des bureaucrates qui se sont recyclés. Le FC de Zizkov promeut également la pétition visant à interdire le Parti communiste.
Méfiance
Ceux qui participent à la base sont souvent méfiants par rapport à ce qui se passe aux niveaux les plus élevés du FC, en particulier en ce qui concerne les négociations avec le PCT.
La majorité des tensions sont apparues à la surface à cause d'une dispute mineure, au premier abord, entre deux dissidents de longue date, aujourd'hui membres dirigeants du FC de la ville de Brno, Jaroslav Sabata et Petr Cibulka.
Sabata est le dirigeant du Forum civique de Bro et, selon Le Monde du 28 mars, il « aurait trouvé un terrain d'entente avec les dirigeants communistes de la ville, permettant notamment au maire de l'époque, Josef Pernica, de rester au pouvoir jusqu'aux prochaines élections de juin ». Accusant Sabata de «gouverner derrière des portes fermées », Petr Cibulka a organisé des manifestations contre lui au nom de la démocratie directe. « Le Forum civique doit écouter la voix du peuple » a-t-il déclaré.
Cet incident a été largement commenté par la presse et par les principaux porte-parole du Forum civique et du gouvernement. Un meeting de la Charte 77 a applaudi Cibulka quand il a accusé les dirigeants du Forum civique de manipulation, mais la plupart des orateurs ont critiqué ses méthodes. Cibulka se présentera indépendamment du FC lors des élections de juin.
Possible frustration
Il existe un danger réel que la frustration face à la perte de vitesse des progrès de la révolution démocratique permette l'apparition d'un fort courant de radicalisme de droite, qui se reflète déjà dans la pétition pour interdire le PCT et dans les tentatives d'écarter de la vie publique ou même de leur travail ceux qui appartenaient auparavant au PCT. Il existe de nombreuses rumeurs quant à l'infiltration "crypto-communiste" des partis nouveaux ou rénovés, ce qui a probablement une part de vérité.
Les cercles des élites bureaucratique — qui ont effectué un virage à 180 degrés après novembre en élisant Havel à la présidence, avec la même unanimité qu'ils mettaient auparavant à l'accuser - sont relativement capables de trouver de nouveaux terrains d'actions à l'extérieur du PCT. La découverte du fait que nombre de nouveaux leaders en Allemagne de l'Est travaillaient pour la Stasi devrait nous rappeler que, quelles que soient leurs politiques actuelles, les vieux partis satellites des fronts nationaux dominés par les communistes étaient partie prenante de l'ancien régime. Mais ce sont précisément ces partis — le Parti du peuple et le Parti socialiste tchécoslovaque dans les Pays tchèques et le Parti démocratique en Slovaquie - pour lesquels on pronostique de bons résultats lors des élections de juin. On a même émis des soupçons à l'égard des sociaux-démocrates et des Verts, ainsi que du tout récent Parti agrarien. Cette сейт6г. inquiétude est renforcée par des rumeurs sur le fait
que la Sécurité d'Etat (Statni Bezpecnost, StB) continue à fonctionner. Dans le premier gouvernement formé après novembre, le PCT a tenté de conserver le ministère de l'Intérieur, mais il a été forcé de le céder à un non-communiste, Richard Sacher. Quinze jours après sa nomination, la StB a été abolie — laps de temps suffisant pour se débarrasser du matériel compromettant.
Opposition au revanchisme
Le danger est que la colère légitime vis-à-vis du fait qu'"'ils" puissent s'en sortir, et que des éléments vitaux de l'ancien régime soient protégés et préservés, aboutisse à une radicalisation vers la droite, qui, à son tour, redonnerait vie au PCT mourant et à son projet d'unifier la
Les éléments de l'ancienne opposition démocratique qui participent maintenant au gouvernement sont conscients de ce problème. Le nouveau président, Vaclav Havel, a exprimé son opposition à une politique revancharde envers les membres du PCT et, dans ses principaux discours, il a mis constamment l'accent sur la participation politique comme base du nouvel ordre. Dans de son message de Nouvel an, Havel a insisté sur le fait que la force qui permettra aux Tchèques et aux Slovaques de dépasser le passé était l'énergie humaine surgie en novembre : « Après des siècles, nos deux nations se sont consolidées par elles-mêmes, ne dépendant pas de l'aide d'Etats plus forts ou de l'une ou l'autre des grandes puissances. Il me semble que c'est le grand défi moral du moment : il renferme l'espoir que bientôt nous ne souffrirons plus du complexe de ceux qui doivent constamment dire merci. Maintenant, il ne dépend que de nous que cet espoir devienne réalité et que notre confiance civique, nationale et politique réapparaisse d'une façon entièrement
En outre, lors de ses visites à l'étranger, Havel n'a pas hésité à mentionner des questions telles le retrait des troupes américaines d'Europe. Cependant, sa conviction selon laquelle « la politique n'est pas simplement l'art du possible » va rapidement être étouffée par les réalités du pouvoir politique si elle n'est pas épaulée par une conception démocratique globale.
Et c'est là que les choix politiques et les questions idéologiques deviennent inséparables. Mais très imprégné des valeurs occidentales, et rejetant toute perspective socialiste globale, l'opposition de son gouvernement à la forte envie de revanche peut même apparaître comme n'étant rien d'autre que de la collaboration avec l'ancien régime. Dans le domaine économique, la conviction que le marché est une bonne mesure de la valeur de l'activité humaine exclue tout contrôle conscient de la politique économique. Cela signifie également que la spéculation et l'utilisation de postes politiques à des fins de profits privés devraient être tolérées. De plus, au niveau politique, la préservation d'un Etat libéral séparé et au-dessus de la société implique que les forces répressives ne soient pas réellement démantelées.
Quel est le rapport entre cette façon de raisonner "entièrement nouvelle" et le fait de se subordonner au marché capitaliste mondial et aux intérêts des puissances impérialistes agressives comme les EtatsUnis ou l'Allemagne de l'Ouest ? Est-ce que le gouvernement Havel — et les autres nouveaux gouvernements d'Europe de l'Est — est prêt à prendre appui sur l'opinion publique et les principes démocratiques quand cela entrera en conflit avec la politique des puissances occidentales ? Comment le gouvernement répondra-t-il à la résistance aux changements économiques venue d'en-bas ? Est-ce que la nécessité de placer l'être humain au centre de la politique, qu'Havel a exposé de manière si éloquente, prévaudra quand cela entrera en conflit avec les intérêts des investisseurs étrangers potentiels ? Et, plus concrètement, le gouvernement "ouvrira-t-il les livres" de la police pour s'assurer que les anciens réseaux ne pourront plus opérer secrètement et admettra-t-il la validité des revendications de démilitarisation de la société ?
La réponse à de telles questions ne réside pas uniquement, ni même principalement, dans le gouvernement lui-même. Les petites forces, telles l'Alternative gauche et d'autres qui croient en une réelle démocratie et ne sont pas prêtes à sacrifier les conquêtes de novembre sur l'autel de la realpolitk peuvent avoir un impact bien plus important que le nombre de leurs partisans, en éloignant la jeunesse radicalisée de la droite. Alors, une étape nouvelle et plus profonde de la révolution tchécoslovaque sera ouverte. *
3 avril 1990