Inprecor 1974–2004

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PCI : la "chose"

· Inprecor n° 306, 6 avril 1990 · p. 24-25 · 2 027 mots

Italie Syndicalisme

C'est devenu une sorte de tradition : tous les congrès du Parti communiste italien dirigeants comme des tournants majeurs. Mais pour une fois, il faut admettre que le XIXe congrès du PCI, qui s'est tenu à Bologne du 7 au 10 mars dernier, ouvre un nouveau chapitre dans son histoire. En effet, son enjeu était la continuité ou

PCI : la «chose"

(PCI), surtout depuis la mort d'Enrico Berlinguer, sont présentés par ses non du parti tel qu'il a existé pendant presque soixante dix ans. Livio MAITAN

FORMELLEMENT, le congrès de Bologne ne devait pas trancher sur la transformation du Parti ni sur son changement de nom. Mais les délégués devaient se prononcer sur la question de savoir si le parti devait s'acheminer dès maintenant vers une phase constituante qui, selon son secrétaire général Occhetto, doit aboutir à la formation d'une nouvelle force politique. La majorité des délégués s'est prononcée en faveur de cette transformation (67% pour la motion présentée par Occhetto et la majorité du Comité central contre 33 % pour la motion Ingrao-Natta et 3 % pour la motion Cossutta).

D'après le projet de résolution majoritaire, l'objectif est « de construire une force capable de remettre en mouvement un processus d'agrégation des courants réformateurs de la société italienne et ce, sur la base d'un programme de renouveau social et politique visant à redéfinir l'identité de la gauche au seuil de l'an 2 000 » et « de refonder la politique sur la base d'une distinction programmatique et idéale entre progrès et conservatisme ». Dans son rapport au congrès, Occhetto a précisé que « le processus de construction de la nouvelle formation politique se développera non par la fusion d'autres partis, mais par l'apport d'individus, de groupes, de secteurs de la société, qui opèrent dans la production, dans les professions libérales, dans le monde de la culture, dans les institutions et veulent s'associer et participer à notre pro-

Le PCI doit, en dernière analyse, se transformer en une sorte de parti progressiste luttant contre le bloc conservateur pour la direction de la société dans une optique réformiste gradualiste.

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Même si une telle approche n'a rien de nouveau et a déjà été adoptée par le PCI depuis des années (voir Inprecor numéro 286 du 17 avril 1989), il ne faut pas sous-estimer la portée du changement projeté. Ce dont il s'agit aujourd'hui, c'est de "dépasser" même l'approche traditionnelle des partis sociaux-démocrates et de remplacer l'opposition entre partis et organisations du mouvement ouvrier et, partis et organisations bourgeois, par l'opposition entre "progressistes" "conservateurs".

Les références au rôle fondamental que les travailleurs devront jouer dans la nouvelle formation politique, et qui apparaissent comme une concession partielle aux tendances minoritaires, ne changent rien à la substance. Occhetto ne peut pas ignorer que sans le soutien — avant tout électoral — des travailleurs aucune force "progressiste" ne peut s'imposer. Mais cela n'implique guère à ses yeux qu'il faille réaffirmer l'indépendance politique de classe des travailleurs et de la lutte qu'ils doivent mener pour leur hégémonie. Le concept même d'hégémonie a disparu de la problématique actuelle du PCI.

Politique "nouvelle"

Cette conception politique "nouvelle" comporte au niveau idéologique le parachèvement de la rupture avec les conceptions marxistes, voire tout simplement matérialistes. Cela amène, tout d'abord, Occhetto et les siens à privilégier systématiquement les thèmes politico-idéologiques par rapport aux contenus sociaux-économiques. En second lieu, cette approche se traduit par une dilution extrême de la critique de la société capitaliste et même de l'opposition entre les différentes forces politiques. Occhetto explique qu'« il ne s'agit pas aujourd'hui d'opposer antidémocrates-chrétiens et anticommunistes. [...] Il s'agit d'unir, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, deux grands idéaux qui, dans notre siècle, sont restés divisés et opposés : l'idéal de liberté et celui d'égalité ». Finalement, pour compléter le tableau, le PCI va demander son admission à l'Internationale socialiste. Des démarches pour atteindre ce but ont été déjà faites immédiatement après le congrès.

Comme toute la presse internationale l'a souligné, le projet d'Occhetto s'est heurté à une opposition assez forte au sein du parti. Pour la première fois depuis les années 20, on a assisté à la formation de véritables tendances qui se sont opposées non seulement dans le débat interne, mais aussi publiquement, et qui sont maintenant représentées proportionnellement dans le nouveau comité central.

Deux tendances oppositionnelles

La principale tendance d'opposition, celle du vieux dirigeant Pietro Ingrao et de l'ancien secrétaire Alessandro Natta, s'est efforcée de maintenir une approche lutte de classes et de défendre la conception réformiste gradualiste traditionnelle, dans une perspective — très vague, il est vrai — de "dépassement" du capitalisme. Son rapporteur au congrès, Aldo Tortorella, a explicitement dénoncé la tendance de la majorité à enterrer toute idée d'antagonisme social et politique. Il a reproché au parti d'avoir pris position avec retard vis-à-vis du mouvement qui a secoué pendant plus de deux mois les universités italiennes (voir Inprecor numéro 303 du 23 février 1990), et aux syndicats leurs méthodes peu démocratiques. Ces méthodes ont provoqué le rejet par des secteurs ouvriers significatifs des plates-formes que les bureaucrates avaient proposées en vue des négociations des nouvelles conventions collectives. De leur part, aussi bien Ingrao que Luciana Castellina (une des principales dirigeantes de l'opposition interne) ont critiqué les orientations du parti en matière de politique étrangère qui, d'après eux, ne se différencient pas suffisamment de celles du gouvernement.

Toutefois, ces critiques sont substantiellement affaiblies par le fait que les signataires de la motion Ingrao-Natta ne cessent de se réclamer des conceptions que le PCI a défendues pendant des décennies, aussi bien à l'époque de Togliatti qu'à l'époque d'Enrico Berlinguer. Par ailleurs, ils partagent le jugement favorable et sans réserves de la majorité sur la politique du groupe dirigeant soviétique actuel. A propos de l'Internationale socialiste, au delà de quelques critiques de Luciana Castellina, ils ne contestent pas la proposition d'Occhetto et ne tirent pas

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eux non plus un bilan historique de cette organisation ni de ce qu'elle représente aujourd'hui. Sur ce terrain aussi, ils restent donc prisonniers de leur passé. En effet, au congrès de 1986, ils avaient accepté l'idée de l'intégration du PCI dans la "gauche européenne", en clair dans le courant international social-démocrate.

Des considérations analogues peuvent être faites à propos de l'autre minorité, celle de Cossutta. Lui et ses camarades ont justement souligné que le PCI subissait désormais un déclin depuis plus de dix ans, en formulant des critiques pertinentes à l'approche défendue par la majorité. « Il y a, au fond, une vision superficielle, édulcorée de la réalité, une absence de toute analyse non seulement de classe, mais tout simplement matérialiste des phénomènes de l'époque actuelle » a expliqué Cossutta dans son rapport. Et il a ajouté : «Il existe une théorisation selon laquelle désormais il n'yaplus d'ennemi. »

Sur le terrain syndical, il a avancé aussi des critiques correctes de même que des revendications qui pourraient représenter une base pour des actions unitaires. Mais, comme il l'avait déjà fait lors des congrès précédents, il a présenté sous un jour favorable l'époque de Togliatti avec sa stratégie réformiste gradualiste, et a exprimé lui aussi un jugement favorable à l'encontre de Gorbatchev. Quant à l'Internationale socialiste, ce troisième courant n'est pas allé non plus au-delà de quelques critiques partielles.

Quels interlocuteurs ?

Les opposants ont eu beau jeu de souligner qu'Occhetto n'a pas trouvé jusqu'ici beaucoup d'interlocuteurs disponibles pour participer à la construction d'une nouvelle formation politique, à part quelques radicaux et partiellement des secteurs restreints des Verts. Seuls se sont prononcés en faveur du projet d'Occhetto des intellectuels et des indépendants de gauche qui, avant et après le congrès, ont commencé à former des clubs et des comités pour la fameuse "phase constituante", en se référant parfois explicitement aux clubs qui avaient préparé la "refondation" mitterrandienne du Parti socialiste français, avant le congrès d'Epinay.

Comme Ingrao l'a fait justement remarquer, le « véritable interlocuteur de l'initiative d' Occhetto, c'est le Parti socialiste italien [PSI] ». Or, le secrétaire de ce parti, Bettino Craxi, a répondu en proposant "l'unité socialiste" (1) — ce qui semblerait impliquer le "retour" du PCI dans la "maison commune" d'antan —, alors qu'Occhetto rejette, du moins pour l'instant, une telle perspective. En effet, il prétend miser sur un objectif plus ambitieux, c'est-à-dire, pour paraphraser ses propres mots, aller « au-delà de l'opposition traditionnelle entre mouvement communiste et mouvement socialiste », en englobant dans son opération des forces "progressistes" plus larges. On verra probablemement dans les mois à venir dans quelle mesure il ne s'agit pas simplement d'une démarche tactique conjoncturelle. Toujours est-il que les dirigeants du PSI, tout en apparaissant plus souples que par le passé, ne sont pas du tout disposés à paver le chemin d'Occhetto.

Entre désirs et réalité

Finalement, au-delà des vicissitudes du processus qui devrait amener à la fameuse constituante, quelle sera la nature et la dynamique de cette nouvelle formation politique, si elle voit effectivement le jour? PCO PANC HO

Il faut distinguer, d'un côté, les intentions du nouveau groupe dirigeant du PCI et son approche idéologique et, de l'autre, la pratique politique réelle. Si de cette constituante naît effectivement une formation politique fondamentalement nouvelle dont le PCI ne serait qu'une composante, bien que la plus importante, cela voudrait dire qu'un parti "progressiste" aux contours qualitativement différents des contours traditionnels d'une organisation du mouvement ouvrier se serait constitué en Italie. A notre sens, il s'agit d'une variante peu probable.

Si, au contraire, la nouvelle formation est essentiellement un nouvel avatar du PCI, avec des traits idéologiques liberalsocialistes ou libéral-democrates, au profil politique plus flou et plus éclectique, elle jouera en fait un rôle similaire à celui des partis sociaux-démocrates d'autres pays d'Europe capitaliste. Sa force réside-

ITALIE ra toujours dans le soutien électoral des salariés et dans l'influence qu'elle maintiendra, plus ou moins directement, dans le mouvement syndical.

Quel que soit le cas de figure, l'opération d'Occhetto se heurtera à des obstacles sérieux, voire à des contradictions difficiles à surmonter. Sur le papier, il est facile d'être œcuménique et de proposer de larges ouvertures. Dans la pratique, les choses ne se passent pas exactement de la même façon. Ainsi, quelques semaines avant son congrès, le PCI s'est trouvé dans une mauvaise posture face au mouvement des étudiants. En effet, l'un des principaux objectifs de ce mouvement était le retrait d'un projet de loi que le parti n'avait pas combattu. La rectification qu'il a opérée au congrès, en s'alignant en partie sur le mouvement, a provoqué immédiatement des tensions avec des secteurs d'intellectuels et des professeurs pourtant favorables à la constituante, et la crise n'a pas non plus épargné le "shadow-cabinet" (2).

Sur le terrain syndical, le PCI se prononce dans ses textes en faveur de la démocratie syndicale, mais il a parmi ses membres les plus influents la fine fleur des mandarins syndicaux que les ouvriers rejettent de plus en plus. D'autre part, le parti veut gagner la sympathie des pacifistes et, plus généralement, de ceux qui ont animé les mouvements antiguerre. Certaines fédérations importantes avaient même adopté des ordres du jour pour le retrait de l'Italie de l'OTAN. Mais, soucieux de son image de marque internationale respectable, le congrès a rejeté tous les points allant dans ce sens. Finalement, même si le rôle que le "nouveau" PCI jouera dans la pratique pourra s'écarter de ses proclamations idéologiques, la régression idéologique ne sera pas sans conséquences. En effet, elle fera des ravages encore plus graves que par le passé, en entravant davantage la prise de conscience politique de larges secteurs de la classe ouvrière et donc, en créant des obstacles supplémentaires sur le chemin de la reconstruction du mouvement ouvrier italien sur des bases révolutionnaires. *

26 mars 1990

1) En réalité, la perspective de l'unité socialiste" est partagée sans doute par certains partisans de la tendance majoritaire.

2) Le PCI a formé il y a un an environ un "shadow-cabinet" sorte de gouvernement parallèle, présidé par Occhetto lui-même. Le "ministre" de ce gouvernement qui s'occupe des questions universitaires, un indépendant de gauche, a démissionné pour protester contre la rectification apportée par le congrès à propos du projet de loi gouvernemental combattu par le mouvement des étudiants.

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