poursuit au Kurdistan de Turquie, depuis l'été 1984, entre la guérilla du Parti ouvrier du Kurdistan (PKK) et l'Etat turc. Plus de 1 700 personnes (selon les chiffres officiels) y ont trouvé la mort (militants du PKK pour un tiers, police et soldats pour un autre tiers et population civile pour le reste). Les combats se sont essentiellement concentrés dans la région de Mardin et Siirt, près de la frontière
Le 14 mars dernier, les funérailles d'un militant du PKK se sont transformées en faisant un mort. Deux jours plus tard, toujours lors d'obsèques, à Nusaybin, des enfants ont jeté des pierres aux forces de l'ordre. Les commerçants ont fermé boutique en guise de protestation et les manifestations se sont étendues à toute la région, à Cizre, Silopi, Idil, Siirt, Batman, avec des centaines d'arrestations, et plusieurs morts. C'est donc à un véritable début de soulèvement, à une "intifada
Créer deux, trois...
plusieurs intifada
D ans l'indifférence totale des médias internationaux, une véritable guerre se syrienne.
manifestation spontanée et l'armée a dû tirer en l'air pour disperser la foule, affrontements ont eu lieu entre la police et la population ; les femmes et les kurde", que l'Etat ture doit désormais faire face.
Fuat ORÇUN
LES EMEUTES du
Kurdistan ont fait souffler un vent de panique dans les états-majors politiques turcs. Le Conseil de sécurité nationale (assemblée commune des hautes sphères de la bureaucratie militaire et politique) a été convoqué de toute urgence. Oubliant leurs querelles internes, les dirigeants des trois principaux partis, le Parti de la Mère-patrie (ANAP, au pouvoir), le Parti populiste socialdémocrate (SHP, d'Erdal Inönü) et le
Parti de la juste voie (DYP, de Süleyman
Demirel) se sont réunis sous l'égide du président de la République Özal, afin de trouver un consensus et une réponse "nationale" à la situation.
Le 10 avril, le gouvernement a rendu public son nouveau train de mesures pour le Kurdistan, qui est une totale réorganisation administrative et juridique de la région, une sorte de "loi martiale permanente" qui ne dit pas son nom. Deux villes, Batman et Sirnak, sont élevées au rang de préfecture, afin d'assurer une meilleure centralisation administrative
(autrement dit, mieux organiser la répression). 50 000 postes de fonctionnaire et
KURDISTAN
40 000 d'ouvrier seront créés dans cette région. Les pouvoirs du préfet extraordinaire de la région seront encore accrus Désormais, ce "super-gouverneur" pourra décider d'éloigner de la région et d'envoyer en exil intérieur quiconque menace juges, les procureurs et le personnel militaire, sans possibilité de recours juridique. Le droit de grève est soumis à autorisation de la préfecture. La censure sur la presse est accrue, des peines allant de lourdes amendes jusqu'à la fermeture des imprimeries — même si elles ne sont pas dans la région — sont instaurées. Par ailleurs, les salaires des fonctionnaires pourront être (selon les cas) multipliés par deux ou cinq, instaurant ainsi des privilèges de type colonial.
Le bâton
En résumé, le gouvernement a décidé de privilégier la solution militaire et répressive. Ainsi, en instaurant un régime totalement à part dans cette région, il a en fait "proclamé" lui-même la création officielle du Kurdistan !
En réalité, l'Etat turc a renoncé de longue date à maîtriser le problème par la "conviction" et ne mise que sur la répression. Alors que le sud-est du pays est la région la plus pauvre en terme de revenu par habitant, c'est tout l'inverse en terme de "forces de l'ordre par habitant" : pour près de deux millions de personnes, on y trouve 65 000 gendarmes, plusieurs régiments de fantassins, une division de commandos (13 régiments) et une division de l'armée de terre. A cela, il faut surtout ajouter les 1 500 rambos de "l'unité spéciale" chargée de la "contre-guérilla" contre le PKK.
Au-delà des forces "régulières", l'Etat turc a décidé d'armer une partie de la population contre l'autre, en créant des "unités de protection des villages" (UPV), sortes de milices civiles hautement rémunérées par l'Etat. Alors qu'à Mardin et Siirt, le revenu moyen annuel par habitant est de 280 dollars (la moyenne générale en Turquie est de 1 400 dollars), les "protecteurs de villages" touchent un salaire mensuel de l'ordre de 200 dollars.
Les nouvelles
«divisions de lamidiye"
Cette politique n'est pas sans conséquences sociales. 200 000 personnes vivent grâce au salaire des 18 000 "protecteurs". Mais surtout, les UPV sont organisées sur la base de la hiérarchie sociale traditionnelle des clans (asiret). Ce sont donc les chefs de clan qui s'enrichissent et renforcent ainsi leur pouvoir. Ce système, qui n'est qu'une caricature des "divisions de Hamidiye" de l'Empire ottoman, ne fait que renforcer les inégalités sociales en créant une couche de privilégiés dévoués à l'Etat turc. Selon certaines rumeurs, une partie de l'argent serait néanmoins détourné au profit du PKK.
Plus que provoqué par tel ou tel courant politique, le récent soulèvement est le produit direct de la politique de répression de l'Etat turc pour qui toute la population locale est ennemie, hormis ses propres agents. Une "contre-identité" nationale radicale s'est ainsi créée au sein de la population kurde.
Le Kurdistan est aussi l'une des régions les plus pauvres et arriérées du pays. A Siirt et Mardin, il n'y a que cinq entreprises employant plus de dix ou vriers. Le taux de chômage est le triple du reste de la Turquie. 40 % de la population est analphabète. Historiquement, c'est aussi la région où l'identité nationale kurde est la plus forte : le refus de la langue turque est le plus élevé de tout le Kurdistan, et la population avait fortement réagi à la mort de Barzani (1).
1) Mustafa Barzani est le principal dirigeant nationaliste kurde qui a été à la tête de la révoite kurde des années 60 et 70. Barzani s'était allié à l'époque au Shah d'Iran. L'accord conclu par ce dernier avec l'Irak, en 1975, a largement contribué à sa défaite.
Tiré du quotidien turc Cumhuriyet
Depuis un an, une série de manifestations nationalistes kurdes ont vu le jour dans la région et à Istanbul (2). Mais c'est la première fois que la situation devient aussi explosive, même si la tension est inégale dans les différentes parties du Kurdistan. Par exemple, à Diyarbakir, la ville la plus développée du Kurdistan, les manifestations de protestation n'ont pas pris une telle ampleur et la grève des commerçants (à l'appel de quatre groupes politiques sous le sigle "Alliance démocratique") n'a été suivie qu'à moitié. 50 000 boutiques étaient cependant fermées.
Le mouvement national kurde
Le cheminement du mouvement national kurde en Turquie est assez différent de celui des autres parties du Kurdistan (3). En fait, à part la dimension nationale, l'intelligentsia kurde — même dans ses secteurs les plus avancés — porte les mêmes caractéristiques — et les mêmes défauts — que l'intelligentsia turque, à laquelle elle a été intimement mêlée depuis sa formation. Le discours idéologique a été privilégié par rapport aux études sérieuses sur les problèmes concrets sociaux, économiques et politiques du Kurdistan. Les seules études sérieuses en ce domaine sont paradoxalement l'œuvre d'un
Turc, Ismail Besikçi, qui s'est totalement dévoué et identifié à cette cause et a passé dix ans en prison, en raison de ses écrits ; il vient encore d'être arrêté à deux reprises pour ses deux derniers livres.
Dans les années
60, les intellectuels kurdes ont rejoint le premier parti socialiste légal turc de l'époque, le Parti ouvrier de Turquie (TIP).
Ils ont réussi à imposer une sorte "d'autonomie"
au sein du parti pour leur groupe,
"orientaux"
disposaient d'un "quota" implicite tion. Vers la fin de cette décennie, les premières organisations indépendantes kurdes se sont créées au sein de la jeunesse, notamment le
Foyer révolutionnaire de culture de l'Est
(DDKO). La jeune intelligentsia kurde a eu du mal à se définir politiquement et à trouver une orientation programmatique claire, mais elle se revendiquait du socialisme. En effet, les idées socialistes ont trouvé un écho favorable au Kurdistan, essentiellement en raison du radicalisme des aspirations démocratiques.
A partir des années 70, une nouvelle génération de militants radicaux est arrivé à la tête du mouvement national kurde, fondant ses propres organisations indépendantes, en dehors de la tutelle des organisations turques. Beaucoup de ces jeunes avaient eu l'occasion de mûrir leurs idées en prison, après l'intervention militaire de 1971. La défaite du mouvement de Barzani, en Irak, les a également marqués. Malgré une différenciation politique assez avancée, à l'instar de celle de la gauche turque plusieurs mouvements pro-Moscou ou pro-Pékin, etc.), la gauche kurde a réussi à renforcer la cons-
KURDISTAN = cience nationale, même au sein des secteurs les plus arriérés de la population. A tel point que les partis bourgeois traditionnels ont désormais été incapables de maintenir une quelconque influence dans la région, sans faire d'importantes concessions aux forces locales. Dans les années 80, la question nationale kurde est réellement devenue l'une des pierres angulaires de la vie politique en Turquie.
Après le coup d'Etat de 1980, si l'écrasement de la gauche en général et du mouvement ouvrier semble avoir eu des effets prolongés et durables, la situation du Kurdistan a été différente. La répression, qui s'est accentuée sous prétexte de l'apparition de la guérilla déclenchée par le PKK en 1984, n'a pas maté la population, bien au contraire.
Entre l'Etat et le PKK
Les politiques menées par la dictature militaire et le gouvernement d'Özal (qui n'en est qu'une prolongation civile), ont rendu la vie quotidienne de la population kurde insupportable. Ainsi, toute la population, y compris ceux qui n'étaient peutêtre même pas initialement des sympathisants du PKK, s'est retrouvée propulsée de fait du même côté de la barricade. Beaucoup de femmes et d'enfants qui sont descendus dans la rue pour protester contre la répression de l'Etat au risque de leur vie, ne savent certainement ni lire ni écrire, et n'ont probablement aucune idée du programme ou des mots d'ordre du PKK. Mais, ils savent que les soldats qui tiennent les fusils sont leurs ennemis. Ainsi, dans la région, il est désormais devenu impossible de rester neutre entre l'Etat et le PKK.
Cette clarification politique n'est pas uniquement due aux actions menées par le PKK. On assiste depuis trois décennies à un réveil progressif de la conscience nationale kurde, semblable à celui du début du siècle. Par ailleurs, dans la mesure où toute répression efficace contre les kurdes suppose aussi l'application de mesures anti-démocratiques en Turquie même, cette situation a engendré une certaine réaction dans l'opinion publique turque, au moins pour le respect des droits de l'homme élémentaires du peuple kurde.
Avec le temps, même certains secteurs des partis bourgeois turcs ont compris que toute libéralisation du régime, sans parler d'une réelle démocratisation,
2) Notamment au mois mars, pour le Newroz (le nouvel an kurde) et pour l'anniversaire du massacre de Halabja (en mars 1988, l'Irak avait bombardé à l'arme chimique six villages kurdes, dont Halabja, faisant plus de 5 000 morts).
3) Le peuple kurde est divisé entre quatre Etats : 12 millions vivent en Turquie, 6 millions en Iran, 4 millions en Irak, un million en Syrie et 250 000 en URSS.
KURDISTAN est impossible si elle ignore la question kurde. Mais aucun d'entre eux n'a su développer un projet concret capable de conci- TURQUIE lier sa défense intransigeante de l'intégrité de l'Etat turc et la prise en compte de l'existence des Kurdes.
Par ailleurs, alors que sur la Gaziantep. scène internationale la Turquie s'érige en défenseur des minorités turques opprimées en Bulgarie, en Grèce, à Chypre, voire
Beyrouth même au Caucase ou en Asie centrale, sa position classique qui consiste à nier l'existence des Kurdes comme entité nationale distincte, devient de plus en plus intenable et ridicule. Et en effet, officieusement, le pouvoir comme l'opposition semblent avoir renoncé à qualifier les Kurdes de "Turcs montagnards" et la langue kurde de "dialecte du turc". Mais si les représentants de l'Etat reconnaissent le droit des gens à parler la langue qu'ils veulent, à condition que le turc reste la langue officielle, la langue kurde est toujours officiellement interdite et l'affirmation de l'existence des Kurdes toujours passible de la prison.
Une situation complexe
C'est dans la partie "turque" du Kurdistan que les problèmes se posent de façon plus complexe. D'abord, cette région est la principale voie de communication de la Turquie avec l'Orient et l'islam; par ailleurs, non seulement le taux de natalité est beaucoup plus fort chez les Kurdes mais, en plus, des villages, voire même des villes entières du Kurdistan, émigrent à l'ouest, vers les grandes villes turques. Ainsi, la question kurde déborde largement les limites du Kurdistan. Cette situation favorise ceux qui veulent lier libération nationale et question sociale.
Pour le moment, la gauche turque est totalement hors jeu, embourbée dans d'interminables discussions et redéfinitions. Aucun mouvement massif de solidarité, capable de renverser l'équilibre des forces, ne semble apparaître du côté turc - en tout cas à court terme — à l'exception de quelques tracts ou actions "d'avant-garde" limitées, à l'initiative de quelques groupuscules.
En revanche, les projets programmatiques des groupes kurdes — en premier lieu, celui du PKK — ont un poids certain. Le PKK est un mouvement nationaliste d'origine stalinienne, particulièrement sectaire. Avant le coup d'Etat de 1980, il apparaissait comme un groupe assez isolé, en raison de ses méthodes au-
MER-NOIRE
U.R.S.S. Erzurum DIYARBAKİR Tabriz ad Ourmia Lac Kirkouk SYRIE IRAN #Damas IRAK
Bagdad Régions de peuplement kurde toritaires, et de l'usage de la violence physique pour régler les différents politiques au sein du mouvement national et avec la gauche turque, ainsi qu'à l'encontre de ses propres militants, voire même contre les secteurs populaires qui lui étaient op posés. A sa décharge, on peut dire qu'il n'était pas le seul groupe à agir de la sorte ! Mais quel que soit le contenu de son action politique, le PKK a réussi à gagner une hégémonie totale sur le mouvement kurde et à devenir une alternative politique. Ses actions ont également forcé le régime à accélérer un processus d'autoréforme.
Le principal tenant de cette ligne d'auto-réforme limitée du régime est le Parti populiste social-démocrate d'Inönü. Il a récemment fait une déclaration qui préconisait une solution d'autonomie régionale "à l'espagnole". Ceci dit, le même Inönü n'a pas hésité à exclure sept députés kurdes de son parti, qui avaient commis le "crime" d'assister — contre son avis — à une conférence à Paris, à la mi-octobre 1989, sous l'égide de l'Institut kurde de Paris et de l'association FranceLibertés de Mme Mitterrand.
Quant au Parti de la juste voie de centre-droit de Demirel, même s'il ne parle pas de solution "espagnole" ou "irres Pour neton de fraic
*, il a abandonné sa position tragligence apportée au développement éconière décennie est la principale raison des événements du Kurdistan.
Mais ces deux partis ont apporté leur soutien au gouvernement pour « répondre aux armes par les armes, et apporter de l'affection au peuple » ... Le gouvernement de l'ANAP ne connaît d'autre recette que la répression militaire. Il est fortement affaibli par ses querelles intestines entre fractions "nationaliste-conservatrice" et "conservatrice-nationaliste" et le statut d'Özal, devenu président de la République dans des circonstances MER controversées. Par ailleurs, cette faiblesse du gouvernement va compliquer son contrôle de la bureaucratie civile et militaire. Face à la guérilla et au mouveCASPIENNE ment de masse, l'Etat a choisi de réaffirmer sa force, malgré le coût élevé de la solution militaire, qui fait déjà grincer les dents de certains secteurs de la Téhéran bourgeoisie.
Mais l'irruption de la population civile, des femmes et des en300 fants, dans le conflit entre le
PKK et l'Etat, remet à l'ordre du jour la dimension sociale de la question et modifie la nature du problème. Bülent Ecevit (3) l'a très bien compris, en déclarant : « Nous sommes face à une explosion sociale ». Et le "transfert social" effectué par le gouvernement en faveur des forces claniques traditionalistes de cette région ne fait qu'approfondir militairement le fossé social et fourvoyer la question dans une impasse.
Le point de non-retour
Pour chercher une amorce de solution, les partisans d'une auto-réforme du ré gime doivent avant tout faire tomber le gouvernement de l'ANAP. Ensuite, ils devraient trouver des interlocuteurs politiques dans la région. Car même si les forces indépendantistes, révolutionnaires, sont loin d'être majoritaires dans la région, de simples mesures administratives ne pourront certainement pas ramener le calme.
En réalité, toute réforme nécessite aussi des restructurations profondes et "révolutionnaires", tant dans la région que dans la vie politique turque. Mais quelles forces sociales sauront réaliser cette "révolution démocratique dans la révolution démocratique" ? Il faut rappeler que tous les grands partis bourgeois, même le SHP, s'appuient sur les forces claniques traditionnelles au Kurdistan. De plus, le Parti du bien-être (RP, islamiste) possède une force non négligeable dans la région.
Les récents événements et la lutte de guérilla se sont déroulés dans les régions les plus arriérées du Kurdistan, mais la vague va inévitablement atteindre les autres villes kurdes. Il ne sera plus possible de faire marche arrière sur la question nationale kurde. *
Istanbul, 11 avril 1990
4) Bülent Ecevit, ancien Premier ministre et ex-leader charismatique de la gauche populiste turque ; actuel président du 4è parti d'opposition, le DSP, Parti démocratique de gauche.