Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SYRIE

Un régime isolé

· Inprecor n° 307, 20 avril 1990 · p. 18-19 · 1 739 mots

Palestine et Israël URSS et Russie Golfe et Irak Maghreb

D es centaines de femmes syriennes, mères de détenus politiques appartenant à l'opposition de gauche, ont manifesté à plusieurs reprises dans les rues de Damas,

SYRIE LA DICTATURE syrienne, sœur jumelle et ennemie de celle d'Irak, est une des plus anciennes de la région arabe : Hafez El-Assad se maintient au pouvoir depuis 1970 par la suppression des libertés démocratiques, au nom de la confrontation avec l'Etat d'Israël. Au cours des années 80, la crise économique et sociale est venue aggraver la situation d'une Syrie de plus en plus isolée dans un contexte régional dominé par l'impérialisme (voir Inprecor numéro 254 du 30 novembre

Cette crise est le produit de la combinaison d'une politique gouvernementale d'austérité et de la généralisation de la corruption dans les sphères du pouvoir, tandis que l'aide apportée à la Syrie par les pays arabes pétroliers se réduisait considérablement du fait du contre-choc de l'or noir. Se montant auparavant à deux milliards de dollars par an, l'aide arabe constituait un facteur essentiel de la relative stabilité du régime syrien.

Depuis 1985, l'inflation tourne aux alentours de 30% par an, selon les chiffres officiels ; le déficit du budget de l'Etat ne cesse d'augmenter, ainsi que la pénurie chronique de certains produits de première nécessité. Le secteur d'Etat, principale source de la légitimité et de l'enrichissement de l'appareil bureaucratique bourgeois du Parti Baas (1), s'est progressivement paralysé. Selon le premier ministre, « pouvoir faire fonctionner le secteur public à 14 % de sa capacité globale en 1988, est un exploit » !

La lutte contre le mouvement intégriste, qui était soutenu par une partie du secteur privé, a été l'occasion d'un renforcement et d'un durcissement du régime, après la défaite écrasante des intégristes lors du massacre de Hama (février 1982).

Mais la lutte entre différentes fractions du régime s'est poursuivie et amplifiée à partir de 1984, en une lutte intestine entre intérêts privés et secteur d'Etat.

Un régime isolé

ces derniers mois. Cette protestation, dont aucun écho n'a été répercuté à l'extérieur, témoigne de la crise grandissante du régime syrien.

Samir LADKANI C'est ce dernier qui a eu le dessus. Entre temps, la répression de tout mouvement politique ou social indépendant a continué. Des milliers de prisonniers croupissent toujours dans les prisons syriennes.

La "forteresse assiégée"

Les déboires de l'intervention syrienne au Liban ont contribué à affaiblir le régime de Damas. Les concessions faites par la direction de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) aux EtatsUnis ont abouti à l'isolement de la Syrie, seul régime arabe à s'y opposer. La fin de la guerre entre l'Iran et l'Irak a accru le retranchement de la dictature syrienne qui jouait un rôle tampon entre l'Iran et les pays arabes du Golfe. La reprise des relations entre la plupart des Etats arabes et l'Egypte, expulsée de la Ligue des Etats arabes à la suite des accords de Camp David conclus avec Israël en 1978, a encore aggravé cette situation.

Damas est tenu à l'écart des grandes structures économiques et politiques régionales : le Conseil de coopération du Golfe (créé en 1981 avec tous les Etats du Golfe), le Conseil de coopération arabe (créé en 1989, qui comprend l'Egypte, l'Irak, la Jordanie et le Yémen du Nord) et enfin l'Union du Maghreb arabe.

Depuis 1989, l'isolement du régime syrien est entré dans une phase critique, par suite de la chute des dictatures bureaucratiques en Europe de l'Est. Ces Etats étaient les alliés principaux du régime baasiste (2), notamment l'URSS qui a déjà commencé à réviser son aide à la baisse. Moscou a annoncé qu'il exigerait

1) Le Baas, parti de la "résurrection socialiste arabe", est un parti d'origine nationaliste petite-bourgeoise, fondé il y a un demi-siècle, et dont des fractions rivales sont au pouvoir en Syrie et en Irak.

2) En 1986, 33,4 % des exportations syriennes se faisaient en direction des pays du COMECON.

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de la Syrie le remboursement de ses dettes militaires, estimées à 18 milliards de dollars (96 % des importations militaires de la Syrie proviennent d'URSS), et a expliqué que les relations entre les deux Etats devaient changer de nature (3). L'URSS semble donc décidée à abandonner son attitude de soutien inconditionnel à la dictature de Hafez El-Assad qui a d'ailleurs reporté sa visite à Moscou, prévue initialement pour octobre 1989.

L'évolution dans les autres pays de la région arabe a aussi ébranlé la Syrie. Les libertés démocratiques arrachées en Algérie, dont le régime avait des similitudes avec celui de Damas, ne peuvent qu'inquiéter Assad. Par ailleurs, la Libye, allié de poids de la Syrie, s'en est éloignée en rétablissant des relations avec l'Egypte, ainsi qu'avec la direction de l'OLP, et en modérant son discours anti-impérialiste. Le régime du Yémen du Sud, autre ami de la Syrie, a modifié aussi son cours en acceptant, en février 1990, le principe du multipartisme et du droit de grève. Même la dictature sanglante d'Irak a introduit, de façon certes tout à fait caricaturale, un simulacre de démocratie. La Jordanie a aussi organisé des élections parlementaires.

La dictature syrienne se trouve donc

AL-MITRAQA numéro 7

Mai 1989-Janvier 1990 SOMMAIRE

* PALESTINE : L'an III de l'Intifada

* MAROC : La situation et les tâches des révolutionnaires * TUNISIE: Le PC tunisien, de sa fondation à son auto-dissolution

* MARXISME : La glasnost et la crise des Partis communistes

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France de plus en plus dans l'embarras. C'est ainsi qu'elle a été amenée, le 27 décembre 1989, à rétablir ses relations diplomatiques avec l'Egypte (dont elle qualifiait auparavant le régime de "traître").

Autre signe des temps, la procédure de conciliation engagée avec la direction de l'OLP. Des entretiens ont eu lieu, à Tunis, entre le ministre syrien des Affaires étrangères et Yasser Arafat, après des déclarations faites à Damas appelant à la réunification des différentes fractions de l'OLP (4). Damas a aussi tenté de se réconcilier avec le régime irakien, mais ce dernier a posé des conditions inacceptables pour la Syrie. Enfin et surtout, la Syrie se tourne aujourd'hui vers l'Occident, et notamment vers les Etats-Unis. La rumeur de la contestation

A l'intérieur, la pression de la bourgeoisie privée pour pouvoir faire des af faires sans entraves se fait plus forte. Par ailleurs, des couches sociales de plus en plus larges (notamment l'intelligentsia) expriment leur mécontentement face à la répression et à la privation de libertés démocratiques. La mobilisation démocratique a débouché, le 19 janvier 1990, sur la création de Comités de défense des droits de l'homme qui ont un impact certain parmi les intellectuels et dans des secteurs populaires importants. Ces structures ne sont pas une alliance de partis politiques, ni une organisation de masse, mais elles constituent un facteur de pression. Certains partis, qui avaient subi de réelles campagnes de liquidation dans le passé, ont repris leurs activités.

Le mécontentement touche même des milieux appartenant à la façade pluraliste du pouvoir, le Front nationaliste et progressiste qui regroupe le parti dirigeant, le Parti communiste lié à Moscou et des groupes nationalistes. Ces partenaires du Baas osent aujourd'hui critiquer certaines mesures économiques ou sociales du gouvernement dans leurs publications. Pour la première fois depuis des années, le PC syrien a osé demander la libération des prisonniers politiques.

Au cours d'une réunion d'écrivains syriens, tenue à Damas en janvier dernier, des intellectuels ont exigé publiquement la libération des détenus, les libertés politiques et le droit d'expression de la presse d'opposition.

Mais les manifestations des familles de prisonniers politiques qui ont eu lieu fin 1989, dont une de 200 femmes, ont été l'élément majeur de la reprise de la contestation. Le 19 mars dernier, 500 femmes se sont rendues au palais présidentiel pour exiger la libération de leurs enfants emprisonnés depuis des années.

SYRIE =

Sous la pression de la bourgeoisie privée, d'un côté, et du mécontentement populaire, de l'autre, le régime syrien a été obligé de faire quelques concessions, sans pour autant abandonner sa politique de ré pression généralisée. En février, il a annoncé la promulgation d'un décret abrogeant la loi martiale, mais qui ne concerne pas les "crimes contre la sécurité de l'Etat". Des trafiquants et de gros poissons du marché noir ont ainsi été libérés.

Débat sur le secteur publie

Un débat public a lieu sur la possibilité de vendre ou de louer une partie du secteur national à des entreprises étrangères ou privées syriennes. Des tentatives avortées avaient déjà eu lieu en 1987 dans ce sens, mais le gouvernement envisage sérieusement aujourd'hui de passer « des accords avec des entreprises occidentales, par lesquels ces dernières s'engagent à importer des machines et des équipements pour le secteur public contre un partage de la production de ce secteur pour quelques années », selon la déclaration du Premier ministre syrien, le 16 janvier 1990. Les concessions de la dictature syrienne au secteur privé se font sans changements politiques fondamentaux.

La bourgeoisie, elle, aurait besoin d'élections libres pour mener à bien son projet ; pour l'instant, le régime s'y oppose catégoriquement. Mais il a entrepris de réactiver "l'Assemblée du peuple" (le parlement), dont les séances sont retransmises à la télévision et où certains députés du PC critiquent timidement le gouvernement. Un correspondant de la presse étrangère a même pu assister, pour la première fois, aux débats du "parlement", le 6 février dernier.

Les changements en Syrie seront déterminés à la fois par le rapport de forces social et par l'issue des conflits qui se déroulent dans les milieux dirigeants. Briser le silence qui touche, à l'étranger, tout ce qui a rapport à la situation intérieure syrienne peut aussi contribuer à élargir la brèche qui se dessine dans la muraille du régime. La solidarité avec les détenus de l'opposition de gauche syrienne [au total quelques centaines, selon Amnesty international, ndlr] peut aujourd'hui hâter réellement leur libération. *

10 avril 1990

3) Selon le journal arabe Al Hayat, publié à Londres (14 janvier 1990) : - Une source officielle soviétique a indiqué, fin 1989, que la capacité syrienne à payer sera un facteur important dans la coopération militaire entre les deux pays dans l'avenir. » Dans un commentaire de Radio Moscou en hébreu, on a pu entendre : - Les pays arabes doivent cesser de construire une puissance militaire pour combattre Israël. Ils doivent chercher à obtenir la paix avec ce pays. »

4) La Syrie héberge et soutient les fractions dissidentes de l'OLP

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