Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Le grand écart de Solidarité

· Inprecor n° 308, 4 mai 1990 · p. 3-5, 5-7 · 4 886 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme Stalinisme

Lech Walesa a été triomphalement réélu avec plus de 78 % des voix à la tête de Solidarité lors du second congrès du syndicat, tenu à Gdansk du 19 au 25 avril, près de neuf ans après le premier congrès. C'est un Solidarité profondément transformé, et marqué par l'expérience traumatisante des années de répression au nom de la "défense du socialisme" par le régime dictatorial du général Jaruzelski, qui achève ainsi son processus de re-légalisation. D'abord, Solidarité ne compte plus que deux millions de membres, au lieu de près de dix millions en 1981. Ensuite, le programme adopté par le syndicat cette année n'a qu'une vague ressemblance avec le projet de "République autogérée" voté en automne 1981. Enfin et surtout, aujourd'hui le mouvement syndical polonais doit faire face non seulement à la résistance d'un pouvoir bureaucratique encore présent, mais surtout à une attaque sans précédent contre le niveau de vie et les acquis structurels de la société post-capitaliste, de la part d'un gouvernement qu'il a contribué à installer et au sein duquel le premier rôle est joué par

UN BREF RETOUR historique est indispensable, pour qui veut appréhender les éléments de la crise

« Solidarite a vaincu. Il a gagné la plus longue guerre dans la partie communiste de l'Europe. L'effondrement du système totalitaire en Pologne et le début de la construction d'un nouvel ordre démocratique constituent la mesure de son succès. Cette incroyable victoire a aussi eu son prix : le crépuscule de Solidarité » écrivait à la veille du second congrès l'hebdomadaire central de Solidarité. Il concluait par ces mots : « La nécessité d'une nouvelle autodétermination et du choix de sa propre voie politique, à laquelle sont confrontés tous les courants idéologiquedifférenciés regroupés ment jusqu'aujourd'hui au sein d'un même antimouvement totalitaire, donne naissance à sérieuse crise d'identité.

une

Cette crise touche également le syndicat indépendant autogéré

Solidarité. » (1)

Solidarité est directement issu de la coordination, en septembre 1980, à l'échelle nationale des comités de grève régionaux, eux-mêmes issus d'un processus similaire à l'échelle des villes ou des régions. Ainsi, il est devenu dès sa fondation l'organisation sociale hégémonique dans les entreprises — où, en général, il regroupait près de 90 % des salariés — et aussi à l'échelle de la société dans son ensemble, car tous les groupes socio- professionnels opprimés (et tous, à l'exception des sommets de la bureaucratie, avaient des raisons de se considérer

Cyril SMUGA de Solidarité. permette de concrétiser leurs aspirations. dément marquée par cette origine. régions, dont l'étendue est marquée par grèves apparus en août 1980 et non par les frontières administratives du pays. lidarité se reflète dans la politique financière du syndicat : les commissions d'entreprise gardent à leur disposition la part

POLOGNE quelques uns de ses plus prestigieux dirigeants et conseillers. comme tels) voyaient en lui la seule force capable de créer un rapport de forces qui

La structure de Solidarité est profon-

Un syndicat auto-organisé

Les commissions d'entreprise y jouissent d'une réelle autonomie envers les instances supérieures; elles sont coordonnées horizontalement à l'échelle des celle des coordinations des comités de

La structuration de bas en haut de Sodu lion des cotisations (80 %) et les régions à leur tour n'en versent qu'une faible partie au centre (5 %).

La grève d'août 1980 fut un exemple de démocratie ouvrière, en particulier dans la région de Gdansk où elle a duré 18 jours. Les travailleurs avaient obtenu que les négociations se déroulent dans l'enceinte du chantier naval de Gdansk, où siégeait le comité de grève interentreprises, elles furent entièrement publiques grâce à un système de diffusion par haut-parleurs dans l'ensemble du chantier. Les délégués de plusieurs centaines d'autres entreprises enregistraient l'ensemble de ces débats qui était rediffusé aux ouvriers sur d'autres lieux de travail. Ainsi, chaque gréviste avait la possibilité de contrôler ses représentants et d'intervenir pour modifier leur comportement lors des assemblés générales de comptes rendus des négociations. Le mécanisme démocratique ainsi éprouvé par l'issue victorieuse de la grève a été repris dans les règles de fonctionnement du syndicat. Lors premier du congrès national de Solidarité en

1981, de septembre-octobre larges comptes rendus étaient diffusés par télex à l'ensemble des régions et des grandes entreprises du pays où les militants syndicaux avaient la possibilité d'intervenir en retour pour influer sur le comportement des délégués.

La naissance de Solidarité doit beaucoup à l'activité menée depuis 1976 par l'opposition polonaise — et, en particulier, par le courant de celle-ci regroupé

1) Tygodnik Solidamasc, n° 16 du 20 avril 1990, p. 3.

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POLOGNE autour du Comité d'autodéfense sociale (ex-Comité de défense des ouvriers, KSS-KOR) — qui popularisa les formes d'auto-organisation et mena une agitation en faveur du mot d'ordre de syndicats libres ; ses militants jouèrent un rôle important durant la grève d'août 1980 à Gdansk. Les principaux dirigeants de l'opposition n'en devinrent pas pour autant (2) dirigeants du syndicat. Au contraire, la très grande majorité de ces derniers étaient des travailleurs du rang, sélectionnés au travers de la grève. Ils représentaient ainsi les préoccupations et le niveau de conscience de la grande majorité des travailleurs polonais. De ce fait, Solidarité fut durant la première période de son existence assez peu différencié, que ce soit sur le terrain idéologique ou sur celui des projets politiques.

Ce n'est qu'au cours des débats de son premier congres, en septembre-octobre 1981, que les prémices d'un débat stratégique ont fait leur apparition — entre les défenseurs de la stratégie de révolution auto-limitée formulée par Jacek Kuron et ceux d'une lutte pour le pouvoir, issus à la fois de l'aile combative du mouvement pour l'autogestion et de courants qui renouaient avec les traditions politiques d'avant-guerre. Les divisions apparues autour de cette question n'ont cependant pas conduit à la cristallisation de tendances au sein de Solidarité avant sa défaite du 13 décembre 1981, sous les coups de boutoir de l'état de guerre.

Le cheminement tortueux de la conscience ouvrière

Le caractère largement spontané du développement de Solidarité en 19801981 permet ainsi d'observer l'évolution de la conscience de classe des travailleurs polonais, les obstacles qu'elle rencontre et les formes particulières qu'elle prend.

Dans les formations sociales issues de la dégénérescence de la révolution russe, le processus de la formation de la conscience de classe est marqué par certaines spécificités. D'une part, du fait de la centralisation des décisions politiques entre les mains d'une bureaucratie elle-même hiérarchisée et centralisée à l'extrême, les luttes collectives des travailleurs sont porteuses d'une rapide dynamique d'affrontement avec l'appareil d'Etat et posent donc objectivement la question du pouvoir à brève échéance. D'autre part, ces formations étant le résultat d'une défaite de la classe ouvrière dans sa première tentative historique d'entamer l'édification d'une société socialiste, l'appropriation par les travailleurs de l'horizon historique de leur lutte est particulièrement difficile.

De plus, du fait du parasitisme de la bureaucratie et de son manque d'insertion dans les rapports de production, l'affrontement dont elle est la cible est le fait non de la seule classe ouvrière, mais de la quasi-totalité de la société. Même si, comme ce fut le cas en Pologne en 19801981, cet affrontement est marqué par 'hégémonie des formes de lutte propres à la classe ouvrière (grève d'occupation), l'identité ouvrière a tendance à se dissoudre dans l'amalgame de l'opposition apparente entre la "société" dans son ensemble et le "pouvoir". D'autant plus que les décennies d'enfermement autarcique de ces pays ont totalement effacé de la mémoire collective l'opposition de classe qui marque le monde actuel, à savoir la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat, ainsi que toute la tradition historique du mouvement ouvrier.

Enfin, ces régimes ont échoué dans la compétition historique avec le capitaété incapables de « rattraper et dépasser l'Europe et l'Amérique ». Le caractère flagrant de cet échec, massivement identifié après des décennies de propagande bourgeoise et stalinienne qui traçait un signe dégalité entre ces formations sociales et le socialisme, marque en retour le processus de la formation de la conscience de la classe ouvrière.

La bureaucratie n'est jamais parvenue à se doter d'une idéologie dominante qui lui soit propre, c'est-à-dire qui puisse justifier aux yeux des masses son pouvoir et ses privilèges. L'idéologie stalinienne était faite d'emprunts grossièrement falsifiés à la tradition socialiste, qu'elle rafistolait au fur et à mesure que la réalité perçait sous les falsifications par des emprunts de plus en plus tenaces aux idéologies autoritaires et élitistes classiques (c'était en particulier le cas lors de chaque révolte de masse — la Pologne en a connu quatre avant 1980).

Le caractère totalement illégitime de son pouvoir produisait de manière croissante le rejet du langage autojustificateur de la bureaucratie et contribuait à la réhabilitation et à l'idéalisation des idéologies

Jozef Pinior a parfaitement saisi ce processus : « Depuis sa naissance, Solidarité n'a pas été capable de dépasser la barrière du langage dans lequel il aurait pu exprimer son message. En s'organisant contre la nomenklatura, en rejetant le système existant, les travailleurs ont rejeté en outre le vocabulaire de la gauche qui dans la conscience courante — dégradée par des années d'endoctrinement bureaucratique — était identifié à la novlangue du pouvoir. De cette manière, toute la tradition de gauche, socialiste, a été rendue responsable du stalinisme et le mouvement a rejeté le langage naturel grâce auquel il pouvait parvenir à sa propre conscience.

«Les dirigeants du syndicat, perplexes, ont été chercher leur inspiration dans les endroits qui échappaient au contrôle de l Etat et du parti : à l'Eglise et chez l'intelligentsia libérale qui évoluait de plus en plus à droite et oubliait ses racines. Cela a produit une dissonance entre la pratique de Solidarité, les perspectives qu'il ouvrait pour toute la société et la conscience de ses dirigeants. Après l instauration de l'état de guerre, ce processus s'est approfondi d'année année à la suite de l'éloignement des dirigeants de leur insertion dans les entreprises, inévitable dans les conditions de la clandestinité, des déformations liées à une telle activité et de la dépendance envers la propagande de l'environnement capitaliste » (3).

Le prix de la défaite

La défaite de la classe ouvrière polonaise, consécutive à l'instauration de l'état de guerre en décembre 1981, a signifié la liquidation de la plupart des conquêtes démocratiques d'août 1980 : la remise en cause de la liberté d'organisation, celle de la liberté de la presse (relative il est vrai, la censure n'ayant jamais été supprimée), celle du droit d'expression et de voyager. Le recul a été aussi grave en matière de niveau de vie des masses et de législation sociale. Ainsi, à la suite des hausses de prix proclamées en janvier 1982 et régulièrement renouvelées par la suite, le salaire réel moyen a baissé de près de 30 %. On a assisté au démontage du système de sécurité sociale (en particulier au non-paiement des premiers jours d'arrêt maladie) et du Code du travail (la journée de huit heures a été, de fait, abolie à travers une loi sur la flexibi-

2) A l'exception d'Andrzej Gwiazda et de Bogdan Borusewicz de Gdansk, de Karol Modzelewski de Wroclaw et de quelques militants ouvriers liés à l'opposition de l'époque - tels Lech Walesa ou Anna Walentynowicz de Gdansk et Zbigniew Bujak de Varsovie — les opposants furent cantonnés dans des roles d'experts ou des rôles techniques (journalistes et imprimeurs) dans Solidarité en 1980.

3) Nowa Lewica n° 6, novembre 1989.

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lité du travail, et le nombre maximal autorisé des heures supplémentaires dans l'année a été doublé). Enfin, les prérogatives réelles des conseils d'autogestion ont été largement limitées par le biais, notamment, de la militarisation d'un grand nombre d'entre-

Ainsi, les acquis sociaux immédiatement perceptibles, dont l'origine remontait au renversement du système capitaliste à la suite de la Seconde Guerre mondiale, ont été, pour une large partie, liquidés au moment même où, sous la pression du mouvement ouvrier, en Europe capitaliste on assistait à leur stabilisation, voire même à leur élargissement (temps de travail, congés payés). Sur ce terrain aussi, les régimes bureaucratiques n'ont pas réussi à « rattraper et dépasser l'Europe » et ont été vaincus dans la compétition avec les régimes capitalistes les plus développés. Ces défaites ont eu un effet désastreux sur la conscience ouvrière en minant tout espoir de construction d'une société capable de concurrencer victorieusement le régime capitaliste.

Depuis 1982, la bureaucratie a tenté d'instiller les mécanismes de marché dans son système économique. Elle l'a fait à sa manière, c'est-à-dire dans le but d'accroître la part du produit social disponible pour ses besoins parasitaires et non pour développer la circulation des marchandises (4). Baisse de l'activité syndicale

On a ainsi assisté à un paradoxe : le début de rupture avec le système de gestion centralisée de l'économie (qui constituait, sur le terrain de la production et des échanges, la forme la plus extrême de l'aventurisme stalinien) s'est accompagné non pas d'un élargissement, mais d'une réduction de la circulation des marchandises et d'une limitation des relations économiques entre l'économie rurale et l'industrie. Les théoriciens de Solidarité en ont tout naturellement conclu qu'il ne peut y avoir de rétablissement de relations marchandes sans rétablissement de la propriété privée des moyens de production. L'offensive idéologique néo-libérale trouvait ainsi sa pâture dans la pratique gestionnaire de la bureaucratie.

Cette évolution a été renforcée par la baisse d'activité syndicale dans les entreprises, après la répression consécutive au coup de décembre 1981, et l'incapacité de Solidarité à se doter d'une stratégie d'auto-organisation et d'auto-activité des

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masses adéquate à la nouvelle situation. Bogdan Borusewicz, un des membres de la direction clandestine provisoire (TKK) disait en novembre 1982 : « Les membres de la TKK avaient un dilemme — d'un côté, les attentes de la société, convaincue qu'il est possible de vaincre la junte, de l'autre, la conscience du prix à payer pour cette victoire ou pour une défaite. En l'absence d'une claire, les hésitations au sein de la TKK sur le choix des méthodes de lutte (grève générale ou activité à long terme), la peur de la responsabilité, etc., autant ments qui ont permis au WRON (5) de casser la résistance et de Après l'échec de l'appel à la grève générale lancé par la TKK le 10 décembre 1982, la ligne de la résistance à long terme et de la recherche du terrain de compromis avec la bureaucratie a pris le dessus au sein des équipes dirigeantes de Solidarité. Ce choix a contribué à affaiblir les structures d'entreprise du syndicat, confrontées à une répression peu spectaculaire, mais très efficace (7).

La conviction de la majorité des dirigeants de Solidarité que seule l'introduction à une large échelle de la propriété privée des moyens de production peut permettre l'accroissement de la circulation des marchandises et, par là-même, stimuler le décollage de la production (8) a sonné le glas du projet de "République autogérée" que le syndicat avait commencé à élaborer en 1981 (voir encadré ci-dessus). Dès septembre 1985, la direction provisoire clandestine de Solidarité rendait public un document intitulé Les revendications économiques de la TKK qui constituait une rupture fondamentale avec les choix du premier congrès de Solidarité. La TKK y postulait l'introduction d'un marché de capitaux, la privatisation des entreprises et des garanties pour les investisseurs étrangers en Pologne. On pouvait y lire également que « notre syndicat n'est pas favorable au gel des prix » et que « les investissements devraient être soumis aux critères d'efficacité déterminés par le marché » (9).

Cette orientation économique représentait aussi l'aboutissement de l'évolu-

4) Voir Inprecor n° 170 du 2 avril 1984.

5) WRON : Conseil militaire de salut national qui prit le pouvoir le 13 décembre 1981.

6) Cité par M. Lopinski, M. Moskit et M. Wilk, Konspira, rzecz o podziemnej Solidamosci, Paris 1984, p. 73.

7) Par exemple, dans la région de Basse-Silésie, Solidarité avait dû reconstruire totalement son réseau d'entreprises à quatre reprises en 1982 à la suite des arrestations et des licenciements des militants responsables et de leurs équipes...

8) Après s'être effondrée en 1978-1981, la production a connu une stagnation durant une décennie avant de recommencer à baisser depuis 1989.

9) Tygodnik Mazowsze n° 141, 1985.

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= POLOGNE tion des positions de la majorité des dirigeants de Solidarité à une solution de compromis historique avec la bureaucratie, à froid ou, au plus, avec une mobilisation sociale limitée devant servir, au mieux, à créer les conditions d'un accord entre les dirigeants de l'opposition et ceux de la bureaucratie (10).

Vietoire démocratique

Get défaite matérielle

Les grèves spontanées des travailleurs polonais au printemps et en été 1988, matérialisant l'émergence sur la scène sociale d'une nouvelle génération ouvrière qui n'était pas marquée par les défaites de ses aînés, ont ouvert une nouvelle situation politique dans le pays (11). Les dirigeants de Solidarité — et, en premier lieu, Lech Walesa lui-même — ont cependant réussi à s'assurer le contrôle de ces mouvements, parvenant à arrêter le mouvement de grève sans que les revendications des travailleurs soient satisfaites. Lech Walesa est alors apparu comme un interlocuteur recevable au yeux de la bureaucratie qui a accepté d'entamer des discussions sur les conditions de la relégalisation de Solidarité, définitivement acquise à la table ronde d'avril 1989 (12).

Les dirigeants syndicaux ont alors consenti à l'intro-

NEGOCiATiON duction d'une clause limitant le droit de grève dans le statut du syndicat légalisé, l'organisation d'élections parlementaires garantissant au Parti ouvrier unifié polonais (POUP, PC polonais) et à ses alliés la majorité au sein de la future Diète, ainsi que la mise en œuvre d'une politique économique répondant aux souhaits du Fonds monétaire international (FMI). Ce compromis, censé garantir une transition contrôlée du mode de domination bureaucratique, a été bousculé par la dynamique de rejet des bureaucrates par les masses.

Lors des élections parlementaires, la bureaucratie a subi une défaite sans précédent, ne parvenant à faire élire qu'un seul de ses représentants — le sénateur Stoklosa, par ailleurs richissime entrepreneur privé — sur l'ensemble des sièges où il était prévu une concurrence avec des candidats indépendants. Cela a enrayé la belle mécanique de la transition contrôlée et a provoqué des divisions nouvelles au sein de la bureaucratie, diverses fractions de l'appareil cherchant à sauver les meubles par des accords directs avec la direction de Solidarité.

Parallèlement, les militants sortant de la clandestinité se sont emparés des libertés syndicales nouvellement acquises. Dans nombre de grandes entreprises, les sections de Solidarité, si elles ne sont pas parvenues à retrouver leur importance de 1981, ont néanmoins gagné l'hégémonie. Ainsi, le processus de reconstruction de Solidarité s'est fait de deux façons : par en bas, à l'initiative des militants sortant de la clandestinité qui reprenaient la tradition du syndicalisme auto-organisé de 1980-1981.

La nomination de Tadeusz Mazowiecki, intellectuel catholique réputé et rédacteur en chef de l'hebdomadaire de Solidarité, au poste de Premier ministre, en mis au nouveau gouvernement de mettre en chantier une réforme économique qui bureaucratique sur l'économie.

Pour les travailleurs, les premiers résultats de cette politique sont désastreux : la hausse des prix et le quasi-gel des salaires ont réduit leur pouvoir d'achat réel — de 35 % en janvier et de 25 % en mars 1990 — alors que la suppression des subventions à l'industrie, les limitations du crédit et la hausse générale des prix ont provoqué une grave récession - en mars 1990, la production industrielle était inférieure de 30% à celle de l'année précédente. Le chômage — phénomène inconnu depuis la dernière guerre — refait son apparition à un rythme soutenu ; dans plusieurs branches industrielles, il est question de fermetures d'usines. Enfin - bien que, pour le moment, ces projets n'aient pas encore été concrétisés — le gouvernement annonce une large vague de privatisations de l'économie, ce qui, dans le cadre de la législation polonaise actuelle, supposerait également la liquidation des formes d'autogestion dans ces entreprises. Cela survient alors que les conseils d'autogestion, qui ont joué un rôle largement formel durant les dernières huit années, recommencent à exercer une fonction d'organes de contrôle ouvrier.

Le projet de programme soumis au vote du second congrès de Solidarité reflète les contradictions qui minent le syndicalisme polonais et l'état des discussions en son sein (13). Il est le fruit d'une situation où la classe ouvrière a déjà perdu, dans une large mesure, la capacité de contrôler la lutte menée pour abattre le pouvoir de la bureaucratie et la liquider en tant que caste privilégiée au sein de la société, tout en restant la seule force capable de créer le rapport de forces indispensable pour achever ce processus. C'est le résultat, donc, de la demi-victoire et de la demi-défaite que les travailleurs ont connu dans le cadre du compromis de la table ronde.

Les contradictions du congrès de Solidarité Quelques extraits de ce projet permettent de saisir son caractère : « Le syndicat prendra part à la transformation du système politique et économique de la Pologne, mais il mettra au premier plan [de son activité] la défense des intérêts et des droits des travailleurs. La transformation de l'économie provoquera des conflits inconnus jusque-là et leur éparpillement. En s'adaptant à cette situation, le syndicat misera sur le renforcement de l'activité des commissions d'entreprise, sur la liberté de créer des structures horizontales et sur la flexibilité des solutions organisationnelles à l'échelle de la région et du pays. Sans abandonner le droit de grève, le syndicat cherchera à régler les conflits par des négociations et une entente. Une telle méthode d'activité exige des militants formés, l'aide des experts et l'accès aux informations indispensables. En s'opposant à ce que le salarié soit réduit au rôle d'un outil passif, le syndicat se prononce pour le développement de diverses formes de démocratie des travailleurs. Il va donc s'efforcer d'obtenir le droit de participation des syndicats, dans le cadre de leurs prérogatives, à l'élaboration et l'exercice du droit et à la prise des décisions économiques. »

Comme on le voit, chaque proposition qui exprime, de fait, la soumission des travailleurs à un processus qui réduit leur rôle, au mieux, à celui d'une force d'appoint, est contrebalancée par la réaffirmation, conforme à la tradition et à la symbolique de Solidarité, de l'importance de la démocratie et du contrôle ouvrier.

10) On pourra se reporter pour suivre cette évolution aux articles de la rédaction d'Inprekor polonais reproduits dans Inprecor n° 200 du 8 juillet 1985 et n° 208 du 2 décembre 1985, ainsi qua Particle résumant les débats au sein de Solidarité paru dans inprecor n° 249 du 7 septembre 1987.

11) Voir Inprecor n° 265, 270, 271 et 273 de 1988.

12) Voir Inprecor n° 283 du 6 mars 1989 et n° 287 du ter mai 1989.

13) Nous ne disposons pas, au moment décrire cet article. du texte définitif du programme adopté par le second congrès de Solidarité. Les citations qui suivent sont donc extraites du projet de programme, publié dans Tygodnik Solidamosc n° 13 du 30 mars 1990.

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On retrouve la même logique lorsqu'il est question des transformations économiques que le syndicat soutient : « L'économie polonaise doit être fondée sur les modèles qui ont fait leurs preuves dans les pays hautement développés et qui garantissent l'accroissement du niveau de vie de l'ensemble des citoyens. Le fardeau essentiel de la responsabilité pour la transformation du système économique repose sur le parlement et sur le gouvernement. Le syndicat soutiendra la transformation de l'économie, mais il veut juger son sens et influencer son déroulement, en restant en accord avec sa vocation de protection du travail et des travailleurs

« La transformation de l'économie polonaise doit s'orienter vers une économie de marché qui lie la liberté d'accumuler le capital, la libre initiative économique et la liberté d'emploi dans les limites des lois avec les éléments d'intervention de l'Etat pour corriger les imperfections du mécanisme marchand. (...) Nous considérons que la transformation multidimensionnelle de la propriété de l'Etat en formes plus efficaces de propriété est une tâche essentielle. (...) La transformation des biens d'Etat devra être réalisée dans le respect des lois et du calcul économique, sous le contrôle des institutions de l'Etat, des organisations sociales et des représentants des travailleurs. »

Oui au marché, mais... Le projet est donc clair : même si le terme n'est pas employé, Solidarité se prononce pour l'instauration en Pologne du modèle économique capitaliste, à travers la privatisation d'une partie importante des entreprises étatisées. Mais, en même temps, le projet de programme prévoit que « les travailleurs doivent avoir le droit d'influencer les décisions concernant l'organisation du travail, l'emploi du patrimoine de l'entreprise, les modifications de l'emploi de la main-d'œuvre et le choix des cadres dirigeants. Le syndicat appuiera les initiatives des travailleurs visant à développer la démocratie salariale dans les entreprises fondées sur diverses formes de propriété ». Revenir à la propriété privée, tout en maintenant un contrôle ouvrier largement institutionnalisé sur l'économie, voilà qui tient de la gageure...

A chaque phrase, la réalité contradictoire de Solidarité apparaît : c'est un syndicat dont la direction s'est autonomisée durant des années et a passé un compromis aux frais de la classe ouvrière ; mais aussi une organisation ouvrière issue non seulement d'une tradition d'autoorganisation mais reconstruite dans une large mesure sur la base de cette tradition, par en bas, par des militants ouvriers authentiques, bien que peu conscients de ce qui se trame dans leur dos. Le programme du syndicat est ainsi un compromis entre, d'une part, les exigences de la bourgeoisie mondiale et de ses institutions - FMI, Banque mondiale, Communauté économique européenne (CEE) en premier lieu — devant lesquelles la direction de Lech Walesa et le gouvernement formé à son initiative se plient et, d'autre part, les aspirations et les réflexes spontanés d'une couche de militants ouvriers issus de la tradition de la révolution antibureaucratique et de la résistance à la normalisation, nourris par le sourd mécontentement provoqué par les premiers effets de la politique du gouver-

Cela d'autant plus que les conditions qui permettraient une bureaucratisation en profondeur de Solidarité, autour d'une couche d'aristocratie ouvrière exerçant les fonctions clé dans le syndicat, n'existent pas à cause du programme d'austérité. Le maintien de la structure très démocratique de Solidarité en témoigne, même si les meilleures formes démocratiques deviennent formelles en absence d'une réelle activité des masses, et donc des bases syndi-

En l'absence d'un projet politique et économique alternatif à celui de la direction Walesa, ces contradictions n'ont pu être résolues au cours du congrès du syndicat. Les deux candidats qui se sont présentés face à Lech Walesa — Andrzej Slowik, dirigeant historique de la région de Lodz, qui s'opposa des années durant à Lech Walesa au nom de la défense de la démocratie syndicale, et Tomasz Wojcik, porte-parole de la minorité populiste et anti-communiste viscérale de Basse-Silésie, qui ont obtenu respectivement 9 et 4 % des voix - avaient beau mettre l'accent sur les insuffisances de l'action syndicale, ils n'en acceptaient pas moins le postulat de base de la politique gouvernementale : hors du modèle capitaliste, point de salut. Leur radicalisme ne pouvait donc qu'être perçu par les délégués comme une surenchère démagogique, quelles que puissent leurs intentions par ailleurs. Cela d'autant plus que la bataille pour le pouvoir, que Solidarité a conscience de devoir encore mener contre la bureaucratie, constitue un enjeu de taille. Dans cette bataille — symbolisée aujourd'hui par l'aspiration à mettre dehors le général Jaruzelski et à le

POLOGNE _= remplacer au poste de président de la République — Lech Walesa apparaît comme le seul postulant sérieux. Le score fabuleux qu'il a obtenu à ce congrès en est le résultat.

Ne pouvant trouver d'issue politique, le mécontentement des travailleurs symbolisé par le comportement des délégués durant les débats — risque pourtant de se tourner vers une radicalisation réactionnaire, confondant les conquêtes obtenues sous le règne de la nomenklatura avec des bastions du stalinisme à liquider.

Solidarité contre l'avortement Le vote par le congrès (marqué, il est vrai, par un nombre très important d'abstentions) d'une motion revendiquant « la protection de la vie dès sa conception » — en clair, l'interdiction de l'avortement — en est un premier, et très dangereux, exemple. Introduisant ainsi une division sexuelle dans les rangs des travailleurs, Solidarité mine ses propres fondements.

Si ce vote devait être suivi de l'engagement militant du syndicat dans la campagne menée contre l'avortement par les forces les plus rétrogrades, dirigées en sous-main par la hiérarchie catholique, le syndicalisme polonais serait menacé de scission.

La recherche des voies permettant de liquider définitivement la résistance tenace de la bureaucratie éclipse ainsi l'enjeu réel du choix de société. Et le mécanisme de transition semi-démocratique issu du compromis de la table ronde, comme les succès apparents déja obtenus dans cette voie, contribuent à séparer les questions de la stratégie de celles du projet de société dans la conscience des travailleurs. Issu d'un mouvement d'autoorganisation ouvrière et encore marqué par ses origines, Solidarité a du mal à se mouler dans le cadre de ce compromis.

Les victoires obtenues sur le terrain démocratique le retiennent dans cette voie, les défaites matérielles que les travailleurs subissent quotidiennement, du fait de l'application du plan du FMI, le poussent à la révolte. La crise d'identité du syndicat qui en résulte ne pourra être résolue que sur le terrain de la lutte pour la défense des droits et des acquis des travailleurs et au travers de l'expérience des attaques que leur livrera la bourgeoisie au travers des pressions sur le gouvernement polonais. *

28 avril 1990

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