Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COREE DU SUD

« Nous ne sommes pas des machines ! »

· Inprecor n° 309, 18 mai 1990 · p. 3-4, 4-6 · 3 794 mots

Syndicalisme Japon et Corée

Cette année, les manifestations du ler Mai en Corée du Sud ont tourné à la guerre de classe, au sens littéral du terme. Les principales usines et universités du pays ont été le théâtre de mobilisations massives et d'affrontements très durs avec les forces de police. La vague de grèves qui traverse la péninsule depuis la fin avril, s'est poursuivie — de façon inégale et en dépit de quelques reculs —

Les années 80 ont été marquées par une montée extraordinaire des luttes ouvrières en Corée du Sud.

salaires misérables, les ouvriers commencent à présenter l'addition aux patrons. Dans le domaine des augmentations salariales et de l'extension des organisations syndicales, les conquêtes arrachées depuis

1987 dépassent largement celles obtenues pendant les quarante années précédentes. La fondation de l'Alliance coréenne des syndicats authentiques (Chonohyop), le 22 janvier 1990, exprime la naissance d'une nouvelle avant-garde ouvrière radicale et combative. Il n'est pas exclu que, à l'instar du Brésil et de l'Afrique du Sud, les années 90 soient marquées par le développement

Après le "miracle économique"

LES JEUX OLYMPIQUES de Séoul, en 1988, ont fait découvrir la modernité et le développement économique de la Corée du Sud à l'opinion publique internationale, encore habituée à classer ce pays dans la catégorie du tiers monde ou parmi les pays "en voie d'industrialisation", alors que la péninsule est déjà largement industrialisée. Face à l'immobilisme et à l'isolement du régime de Kim-Il-Sung en Corée du Nord, l'un des derniers piliers d'une tradition stalinienne "orthodoxe" en voie de disparition, les média occidentaux ne croient pas très utile, après la chute du régime militaire de Chun Doo-hwan en 1987, d'évoquer la répression policière qui marque depuis un an la situation sud-coréenne.

Dénoncer la censure et la violation des droits syndicaux et démocratiques les plus élémentaires dans un pays soi-disant "démocratique" et toujours appuyé par l'Occident (les Etats-Unis gardent encore 40 000 marines en Corée du Sud), risquerait de briser l'harmonie consensuelle retrouvée autour de la "chute du communisme" dans les pays de l'Est. Pour que la Corée fasse la "une" des quotidiens, il faudra attendre que les travailleurs de Pyong-yang se révoltent contre Kim-Il-Sung et sa dynastie; mais si les grèves des ouvriers de Hyundai en Corée du Sud sont écrasées, cela ne mérite que trois lignes dans les journaux...

Ce nouveau tournant répressif, qui s'est traduit notamment par l'augmentation du nombre des prisonniers politiques et les condamnations de plus en plus

COREE DU SUD machines! » jusqu'à déboucher sur la manifestation gigantesque du 9 mai. d'un puissant mouvement indépendant des travailleurs sud-coréens.

Enzo TRAVERSO lourdes infligées aux militants des associations démocratiques et de gauche, semble s'intensifier après la consolidation du régime de Roh Tae-woo. Le parti gouvernemental a fusionné avec deux autres organisations (dont le Parti pour la réunification démocratique, dirigé par Kim Young-sam, qui était un des deux grands partis de l'opposition) pour former le Parti démocratique libéral. En élargissant ses bases parlementaires, le régime pense pouvoir réduire les espaces de liberté.

Le réveil du géant

Il y a aujourd'hui en Corée du Sud environ un millier de prisonniers politiques. La pendaison de neuf personnes condamnées pour des crimes de droit commun, le 17 avril dernier, constitue un signal très clair adressé par le gouvernement à toute force "subversive". Comme l'a indiqué un communiqué du ministère de la Justice : « Ces exécutions ont montré la forte détermination du gouvernement à rétablir l'ordre (...) à travers une application stricte des lois ». Par contre, la condamnation à 10 ans de prison d'une jeune militante de gauche, Im Suk-yong, coupable seulement de s'être rendue à Pyong-yang pour attirer l'attention de l'opinion publique internationale sur le drame coréen, celui d'une nation divisée depuis quarante ans (1), a été à peine évoquée ; il ne faut

', fondé en grande partie sur la sur-exploitation du travail et sur des donc point s'étonner que la presse occidentale ignore largement les grèves des travailleurs de la péninsule.

Corollaire du "miracle économique", la classe ouvrière de ce pays est devenue, sur le plan structurel, l'une des plus nombreuses du monde. Forte de 25 millions de personnes, elle représente 60 % de la population totale. Il s'agit d'une classe ouvrière très jeune, formée dans sa grande majorité d'hommes et de femmes de vingt à trente ans, et concentrée dans de grandes entreprises (les chaebols). Combative et confrontée depuis toujours à la répression policière — il suffit de rappeler le massacre de Kwangju en 1980 (2) -, cette génération ouvrière n'a connu jusqu'à présent aucune défaite majeure. La division du pays, la répression et surtout une croissance économique extraordinaire ont créé un nouveau mouvement ouvrier, dont les liens sociaux et politiques avec ses prédécesseurs (les organisations syndicales qui ont participé à la lutte anti-japonaise entre 1910 et 1945 et qui, par la suite, ont été détruites par le régime militaire sous l'occupation américaine) demeurent très faibles, sinon inexistants. Cependant, les conséquences

1) Voir Inprecorn° 303 du 23 février 1990.

2) Après le coup d'Etat du général Chun Too-hwan, en décembre 1979, le pays fut secoué par une vague d'agitation ouvrière et étudiante. Le gouvernement décréta l'état de siège, le 18 mai 1980, et arrêta les principaux dirigeants de l'opposition. La répression brutale des manifestations déclencha une véritable insurrection populaire dans la ville de Kwangju (800 000 habitants), qui fut écrasée par l'armée après dix jours de combats. La répression de la révolte se solda par le massacre de 1 000 personnes au bas mot. La "commune" de Kwangju demeure le symbole de la lutte pour la démocratie dans la mémoire coréenne.

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de ces défaites subsistent dans la structure organisationnelle de la classe ouvrière, marquée par l'hégémonie écrasante de la Fédération des syndicats coréens (FSC). La FSC plonge ses racines dans le syndicat jaune Cheonpyeong, qui avait été créé en 1946 par les forces d'occupation américaines et fut toujours strictement contrôlé par les différents régimes militaires qui se sont succédés depuis la fin de la guerre. Dans le cadre d'une économie largement orientée vers l'exportation, "dirigée" par l'Etat et, pendant une longue période, soumise aux choix du gouvernement des Etats-Unis, la classe ouvrière sud-coréenne a perdu toute autonomie politique.

Sacrifice

Des grèves et des conflits sociaux plus ou moins importants ont accompagné dès le début le miracle économique de la péninsule, mais ce n'est que dans les années 80 que l'on a assisté à une véritable montée des luttes ouvrières. Le premier signe de changement peut être symboliquement fixé au 13 novembre 1970 : à cette date, un jeune ouvrier d'une entreprise textile, Choun Tae-il, s'est immolé à Séoul pour protester contre l'absence de droits des salariés, à une époque où les horaires de travail étaient dignes du XIXe siècle et les salaires véritablement misérables. Il lança un mot d'ordre qui fut repris par la suite dans toutes les mobilisations ouvrières : «Nous ne sommes pas des machines ». Le sacrifice de Choun Tae-il, à la fois dénonciation de la condition ouvrière et symbole de la lutte contre la dictature militaire, est commémoré chaque année par les organisations syndicales les plus combatives. Au cours des années 80, les grèves prennent une ampleur et un caractère radical jamais vus auparavant. Voici une énumération rapide des luttes les plus significatives.

En 1980, après la chute du régime du général Park Chong-hee, les luttes pour la démocratie menées par les étudiants déclenchent une vaste mobilisation ouvrière dans les principaux centres industriels. En avril, armés de dynamite, 2 000 mineurs du bassin de Dongwon occupent avec leurs familles la ville de Sabuk, en demandant une augmentation de salaire de 40 % et le départ de leur dirigeant syndical, Lee Jae-ki, compromis avec le régime militaire. Ce dernier démissionne et les revendications économiques sont partiellement satisfaites. La combinaison des manifestations pour la démocratie avec les grèves ouvrières débouche sur l'imposition de la loi martiale et, fin mai, sur l'insurrection de la ville de Kwangju, qui sera écrasée dans un bain de sang (1 000 morts environ). La répression touche aussi largement le mouvement ouvrier : 191 cadres syndicaux qui ont dirigé les luttes sont licenciés ou expulsés de leur syndicat. La tentative de créer une Fédération nationale des ouvriers démocratiques (Chounnoryoun) qui concurrence la FSC, est brisée par la force.

En mars 1984, la lutte pour la formation d'une ligue de syndicats indépendants se poursuit avec la naissance d'une association ouvrière qui deviendra plus tard la Fédération des ouvriers démocratiques de Corée (FODC), et qui a pu se maintenir malgré la répression.

Le 25 mai 1984, la ville de Taegu est paralysée par une manifestation de 500 chauffeurs de taxi. Dans les jours suivants, la grève s'étend à plusieurs villes de la péninsule ; 1 000 taxis défilent à Pusan, la deuxième ville du pays.

Le 16 avril 1985, les travailleurs du deuxième complexe industriel de Corée du Sud, l'usine automobile Daewoo à Inchon, dans la banlieue de Séoul, entrent en grève et demandent une augmentation salariale de 18,7 %. Le patron est obligé de négocier avec les travailleurs qui obtiennent des concessions importantes. Fin juin, la grève s'étend à l'ensemble de l'aire industrielle de Kuro. Engendrée par l'arrestation d'un dirigeant syndical, la grève générale de Kuro favorise la création de deux syndicats indépendants : la Fédération du mouvement ouvrier de Séoul et la Fédération des ouvriers de la région d'Inchon.

Tournant décisif

La grande manifestation du 3 mai 1986, à Séoul, marque un tournant. La Corée du Sud est encore soumise à la dictature militaire de Chun Doo-hwan et le principal parti d'opposition, le Nouveau parti démocratique coréen (NPDC), organise un meeting de masse pour demander sa légalisation (3). Les associations d'étudiants, de nombreuses associations chrétiennes ainsi que les syndicats indépendants de Séoul et Inchon participent à la mobilisation avec leurs propres mots d'ordre (les "trois Min" : Minjok, Minjou, Minjong - "nation, démocratie, peuple"). L'intervention de la police transforme le centre de Séoul en un champ de bataille et la manifestation est suivie par de nombreuses arrestations. En janvier 1987, la Fédération syndicale de Séoul décide de se dissoudre à la suite de dissensions internes. Plusieurs organisations de gauche naîtront de cette fédération ouvrière.

3) Par la suite, le NPDC éclatera pour laisser la place à deux autres formations, dirigées respectivement par Kim Dae-jung et Kim Yong-sam. Ce dernier vient de se rallier au gouvernement de Roh Tae-woo en fondant le Parti démocratique libéral.

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Entre juillet et septembre 1987, une vague de grèves déferle dans la principale aire industrielle sud-coréenne, Ulsan, où se trouvent les usines Hyundai et qui produit 10 % du produit national brut (PNB), et s'étend rapidement à d'autres centres industriels (Pusan, Masan et Changwon). Les grévistes exigent l'introduction d'une nouvelle législation du travail et la légalisation des syndicats indépendants. Après la déclaration faite par le gouvernement le 29 juillet, qui annonce la tenue d'élections présidentielles directes, le mouvement démocratique — jusqu'alors polarisé par les manifestations des étudiants entre dans une phase de reflux et les grèves ouvrières envahissent toute la scène politique sud-coréenne. Durant l'été 1987, toute la Corée du Sud est traversée par une vague de grèves sans précédents : au total, 3 200 arrêts de travail concernant plus de 2 millions d'ouvriers. 776 grèves ont lieu dans la seule journée du 28 août 1987.

Méfiance syndicale

Soumise à une forte pression de sa base, la FSC, forte de 1 700 000 adhérents, doit procéder à une opération de maquillage : en octobre 1988, Kim Dongin, son secrétaire national, est remplacé par Park Jong-kun qui proclame immédiatement l'indépendance du syndicat vis-àvis de l'Etat et propose une politique économique et sociale alternative à celle du gouvernement ; il s'agit d'une mesure visant à contrecarrer la montée des syndicats indépendants et la sympathie qu'ils suscitent au sein de la FSC

Entre juillet et septembre 1987, malgré la répression gouvernementale (500 militants ouvriers arrêtés), le nombre des syndicats d'entreprise passe de 2722 à 4 729, gagnant plus d'adhérents que durant les quarante années précédentes. Tous ces nouveaux syndicats se sont affiliés à la FSC, en dépit de la méfiance de plus en plus forte manifestée par les militants et les organisateurs des grèves à l'égard de sa bureaucratie. Ce phénomène apparemment contradictoire trouve une explication assez simple. En vertu de la loi du travail sud-coréenne, chaque entreprise ne peut reconnaître la présence que d'un seul syndicat, et les nouvelles formes d'organisation ouvrière ont dû s'appuyer sur les structures déjà existantes.

Cependant, leur adhésion à la FSC demeure très souvent purement formelle et une des principales revendications de cette vague de luttes devient justement le changement de la loi du travail. A ce propos, il est intéressant de citer quelques extraits du Manifeste de la Fédération des ouvriers de la région d'Inchon, adopté en août 1988 : « Nous demandons la formation d'un mouvement syndical indépendant, sur la base d'une activité syndicale démocratique. (...) Nous nous battons ensemble pour imposer des mesures contre la répression des capitalistes et du gouvernement et pour la reconnaissance complète des droits fondamentaux des travailleurs et des travailleuses. Par conséquent, nous lutterons pour la création de syndicats démocratiques et pour leur consolidation. Nous sommes solidaires de toutes les forces démocratiques et ouvrières qui luttent pour une société juste et démocratique, capable de défendre les intérêts des masses travailleuses » (4).

Le 13 novembre 1988, le meeting ouvrier annuel de commémoration du martyre de Choun Tae-il rassemble 30 000 ouvriers, mais ils sont 50 000 à descendre dans les rues de la capitale pour déposer au Parlement une pétition demandant une nouvelle charte du travail. Lors du meeting, plusieurs délégués se prononcent pour la création d'une fédération des syndicats indépendants.

Guerre civile à Ulsan

Le 12 décembre 1988, 18 000 ouvriers de Hyundai entrent à nouveau en grève à Ulsan en exigeant la semaine de travail de 44 heures (actuellement elle est de 54 heures), une augmentation de la prime annuelle de 60 %, une nouvelle législation du travail et la réintégration des ouvriers licenciés lors des luttes précédentes. La grève se poursuit jusqu'en avril 1989, après avoir résisté pendant deux semaines aux assauts de 70 unités anti-émeute (environ 14 000 policiers).

Le gouvernement a essayé de criminaliser le mouvement de grève, en l'accusant d'être manipulé par des agents nord-coréens (ce qui le caractériserait comme une « menace contre la sécurité nationale » et justifierait l'application des mesures répressives les plus dures). L'intervention gouvernementale contribue ainsi à la politisation du mouvement ouvrier, dont les grèves économiques apparaissent maintenant strictement liées à des revendications plus directement politiques (démocratie, réunification nationale, etc.). Avant la fin de la grève des usines Hyundai, c'est le tour des travailleurs du métro de Séoul. Cette fois-ci, la riposte patronale est immédiate : après 24 heures de paralysie du métro de la capitale, le dirigeant du syndicat qui a organisé la grève est arrêté.

Les conflits se poursuivent, en alternant succès et reculs. Le 28 mai, la confé rence de fondation du Syndicat national des enseignants se déroule à l'université de Yonsé ; elle incarne dix ans de lutte pour la démocratie au sein de l'Education nationale. Avec 20 000 membres au départ et après avoir résisté à une très forte répression (plusieurs milliers de licenciements), ce nouveau syndicat compte encore aujourd'hui 14 000 affiliés. Le dernier syndicat des enseignants avait été détruit par le dictateur Park en 1960.

Ces luttes sont marquées par un niveau de violence particulièrement aigu Lors de la grève de Motorola, une entreprise électronique nord-américaine, les ouvriers se sont aspergés d'essence et ont menacé de s'immoler en cas d'intervention policière pour briser la grève et à faire évacuer l'usine. Dans une autre entreprise électronique américaine (Tandy computers), qui refusait de reconnaître le nouveau syndicat, les ouvriers ont pris en otage le directeur et attaqué la Chambre de commerce des Etats-Unis.

En 1989, 1 550 grèves se sont déroulées en Corée du Sud. Elles ont été moins nombreuses en comparaison avec les 1800 de l'année précédente, mais aussi beaucoup plus longues (la durée moyenne de chaque grève a été de 18 jours et demi), ce qui a entraîné une chute du PNB de 3,5 %. En sachant que les salaires ont augmenté de 20 % en 1989 (17 % en 1987 et 18 % en 1988, une hausse sans comparaison avec aucun autre pays), on peut bien comprendre que les économistes attribuent dans une large mesure à l'agitation ouvrière la cause de la "crise" sud-coréenne — à savoir une chute du

4) Korean Situationer n° 12, June-August 1988.

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COREE DU SUD taux de croissance de la production industrielle de 12 à 6,5 %, chiffre qui reste encore élevé en comparaison avec les autres pays industrialisés; le deuxième facteur de crise est lié à la chute du yen, qui favorise les exportations japonaises et rend moins compétitifs les produits sud-coréens sur le marché mondial.

Naissance de Chonohyop

Cette montée des grèves ouvrières et de l'aspiration à une indépendance politique du mouvement des travailleurs a franchi un pas très important, le 22 janvier 1990, avec la conférence de fondation de l'Alliance coréenne des syndicats authentiques (Chonohyop). Pour empêcher cette réunion, le gouvernement avait mis Séoul en état de siège, en mobilisant 18 000 policiers. 500 délégués ouvriers, représentant 14 syndicats de branches et de régions (notamment les Associations des syndicats ouvriers de Séoul et d'Inchon) et 190 000 adhérents, se sont réunis sur le campus de l'université de Souwon, à quarante kilomètres de la capitale.

Après avoir rendu hommage aux victimes de la répression, et avoir souligné leur filiation avec le mouvement ouvrier et démocratique qui s'est développé en Corée du Sud depuis 1970 et, plus particulièrement, après la vague de grèves de 1987, la résolution approuvée par la conférence affirme son orientation politique générale : « Nous luttons, sur la base du mouvement syndical de masse, pour obtenir nos droits économiques. cherchons aussi l'unité avec tous les mouvements populaires et démocratiques qui se battent pour une réforme sociale et économique, pour un changement radical de la situation des travailleurs. Nous poursuivons la lutte pour la démocratie, l'indépendance et la réunification nationale pacifique » (5).

Sur le plan strictement économique et syndical, Chonohyop demande : une augmentation salariale de 91 390 won (138 dollars), c'est-à-dire de 23,3 % du salaire moyen ; la dissolution de l'Association patronale, créée en 1989 pour contrecarrer la montée des grèves ouvrières; la suppression de la législation du travail, foncièrement anti-ouvrière ; sa propre légalisation et la pleine reconnaissance des libertés syndicales. Les unités spéciales de répression (Backkoldan) sont arrivées lorsque la conférence se terminait. 136 militants syndicaux ont alors été arrêtés ; le secrétaire général de Chonohyop, Dan Byong-ho, a, lui, été arrêté le 28 février.

Cependant, la répression n'a pas été en mesure d'arrêter la montée des luttes. Le 25 avril 1990, une nouvelle grève, engendrée par l'arrestation de nombreux dirigeants syndicaux, démarre aux chantiers navals Hyundai d'Ulsan, les plus grands du monde (sur les 700 000 habitants de la ville, 100 000 travaillent pour Hyundai). L'usine, qui a été occupée par les travailleurs, est évacuée le jour suivant par 12 000 policiers. Pendant une semaine, des affrontements de plus en plus violents se poursuivent, avec de véritables combats de rue qui opposent 20 000 ouvriers aux forces de police ne ménageant pas l'usage de la violence. Le bilan des affrontements est assez lourd: 600 grévistes interpellés, 24 blessés (dont 10 policiers) et 22 véhicules de police brûlés.

Le ler Mai sud-coréen

Le sacrifice de Lee Young-ik illustre la gravité de la situation : ce jeune dirigeant syndical des usines automobile Hyundai, âgé de vingt-huit ans, répétant le geste de Choun Tae-il, s'est immolé par le feu le 3 mai dernier, après plusieurs jours de grèves et de combats. La veille, le ministre sud-coréen de l'Information, Choe Byung-ul, avait expliqué en termes très clairs l'attitude du gouvernement : « L'usage de la force est inévitable. Nous ne pouvons pas tolérer une situation qui est en train d'endommager sérieusement notre industrie et notre économie ».

Cette fois-ci, la lutte des travailleurs d'Ulsan ne reste pas isolée, elle est le détonateur d'une vague de mobilisations (non seulement ouvrières mais aussi de larges couches salariées et du mouvement étudiant) qui débouche sur une véritable grève générale à l'occasion du ler Mai. Les organisations syndicales indépendantes, notamment Chonohyop, ont joué un rôle moteur dans la préparation de cette échéance.

Le caractère politique de la lutte s'est manifesté sous plusieurs formes : d'une part, la revendication des droits syndicaux, d'autre part, la dénonciation des méthodes répressives et anti-démocratiques du gouvernement qui rappellent de plus en plus l'époque de la dictature. Déjà avant l'entrée en grève des chantiers navals Hyundai à Ulsan, le personnel de la principale chaîne • de télévision d'Etat s'était mis en grève pour demander la démission du directeur de l'entreprise Celui-ci, nommé par le gouvernement, avait restauré la censure sous des formes identiques à celle de la période Chun Too-hwan. Les immeubles de la télévision d'Etat, occupés par les salariés, ont été eux aussi évacués par la police, ce qui a entraîné une grève de protestation de la deuxième chaîne de télévision (privée) coréenne.

Bataille de rue

On est ainsi arrivé, le 9 mai, au point culminant des conflits. Précédée par un appel télévisé du président Roh Tae-woo — où il affirmait sa volonté d'empêcher que le pays « s'achemine sur la voie du chaos » — la tenue du congrès de constitution du nouveau parti gouvernemental (PLD) a été l'occasion d'une protestation massive à Séoul et dans toutes les principales villes du pays. Selon la presse, la capitale a connu la mobilisation la plus importante depuis la chute de Chun Doo-wan. Les policiers ont attaqué les cortèges qui rassemblaient plusieurs dizaines de milliers de personnes. Pendant la nuit du 9 au 10 mai, les pavés de Séoul ont vu brûler 52 000 cocktailsMolotov et 15 000 grenades lacrymogènes. L'ambassade des Etats-Unis a été prise d'assaut par 10 000 étudiants. Ces affrontements se sont soldés par un millier d'arrestations, après que les étudiants ont capturé 50 policiers des équipes anti-émeutes. Au lendemain de cette épreuve de force, les travailleurs des usines automobiles Hyundai ont interrompu la grève, qui cependant se poursuit dans les chantiers navals, où quelques dizaines d'ouvriers ont entamé une grève de la faim.

La situation économique du pays, encore très florissante, permet au patronat et au gouvernement de maintenir une position intransigeante de refus de toute négo ciation et d'opposition frontale aux diffé rents mouvements sociaux. Cependant, avec une aggravation des perspectives économiques, cette fusion de grèves ouvrières, de radicalisation étudiante et de mouvements pour la démocratie pourrait mener la Corée du Sud vers une crise et une explosion sociale majeures.

15 mai 1990

5) Asian Labour Update n° 1, Hong-Kong, February-April

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