importante des militaires qui, le 27 mars dernier, arrêtaient et torturaient une
Séquestré par l'armée colombienne, "condamné à mort" sans autre forme de procès, puis sauvé in extremis, Daniel Libreros témoigne des conditions de son
Voyage
en enfer
A Luchar a lancé une campagne pour le boycott des prochaines élections en Colombie. Cette campagne a reçu un certain écho dans les quartiers populaires des grandes villes et dans les villages. Mais elle a aussi provoqué une réaction dizaine de ses militants, dont notre camarade Daniel Libreros. arrestation. (*)
INPRECOR : Comment s'est déroulée l'offensive de l'armée contre les militants d'A Luchar dans la région de
Cali?
Daniel LIBREROS : Le 2 mars, Manuel José Bonnet, responsable de la Ille Brigade du Sud-Ouest qui siège à Cali, a lancé une campagne contre les militants d'A Luchar, orchestrée par le sinistre Service des renseignements de l'armée qui l'a même annoncé aux média. Cette offensive s'explique par la position d'A Luchar dans la campagne électorale : nous appelons les gens à boycotter les élections.
L'armée a fait des perquisitions dans les locaux des syndicats et chez des dirigeants syndicaux et politiques de la région. Près de 60 camarades sont passés par les locaux de cette Brigade, où l'armée pratique la torture. Des installations sont prévues à cet effet : les murs de la caserne sont couverts de roues de tracteur et le toit est en zinc. Un baraquement est prévu pour les tortures électriques, dans un autre ils ont installé le chevalet. Ils simulent aussi de fausses exécutions, Je pense que ce bataillon de renseignements de l'armée est la base des noyaux para-militaires de la région.
Tous les camarades arrêtés ont été frappés et ceux qui ont plus de responsabilités ont été torturés et mis au secret. Ils ont tous passé trois jours les yeux bandés, les mains attachées, debout, sans manger et en plein soleil (à plus de 34°). Lorsque des camarades s'évanouissaient, les militaires les "réanimaient" à coups de pied. Après trois jours de détention, les tortionnaires ont mis du penthotal (le fameux sérum de vérité) dans leur boisson. C'est dans cet état de faiblesse physique que les détenus sont interrogés.
Ces arrestations ont eu lieu entre le 2 et le 15 mars 1990. Nos camarades ont été accusés d'appartenir à l'Armée de libération nationale (ELN) de la région (voir encadré p. 21). Ils ont ensuite été transférés à la prison de Villahermosa, à Cali. La plupart a été libérée le samedi 14 avril.
Les dix militants toujours emprisonnés sont victimes d'un montage ; l'armée prétend les avoir arrêtés avec des armes et de la dynamite. Leur situation est confuse, car seulement neuf d'entre eux appartiennent à A Luchar, le dixième serait lié au narcotrafico : l'armée l'utilise pour alourdir le dossier de nos camarades.
Le journal de l'organisation a aussi été confisqué — alors qu'il est légalement enregistré —; tout individu en possession d'un exemplaire serait considéré comme suspect.
• Légalement, l'armée peut-elle agir ainsi?
L'armée se prévaut du décret 1 892 (le statut "anti-terroriste"). Cette loi réactionnaire, édictée par la présidence de la République sous l'état de siège, permet à l'armée d'arrêter et de garder au secret pendant sept jours ouvrables (si on compte le samedi et le dimanche, ce délai atteint neuf jours !) toute personne soupçonnée d'être "un délinquant politique". Le prévenu n'a droit à aucune assistance juridique.
• Qu'ont fait les organisations politiques et sociales?
La solidarité syndicale a été très importante, avec des motions de protesta* Daniel Libreros fera une tournée en Europe en juin prochain.
tion, des manifestations et même des débrayages. Les syndicats des entreprises dont les dirigeants avaient été arrêtés, Good Year Oxo et Fidelpa (une entreprise de mécanique), ont réussi à organiser des grèves d'une heure. La Centrale unique des travailleurs (CUT) régionale a réalisé de nombreuses mobilisations.
La solidarité internationale a aussi joué un rôle important. La pression des organisations des droits de l'homme ou d'Amnesty International a été signalée par le juge lors des procès.
• Et toi, comment as-tu été arrêté ?
La commission exécutive d'A Luchar m'avait chargé des démarches juridiques concernant nos militants détenus. Le 2 mars, je me suis présenté aux autorités civiles pour exiger que nos camarades soient correctement traités. J'ai alors échappé à l'arrestation par miracle, mais ils ont commencé à me suivre.
Le 27 mars, à 7h 45 du matin, j'allais prendre un vol intérieur pour aller de Cali à Bogota. Après avoir enregistré mes bagages, je suis parti aux toilettes. Trois hommes en civil, armés de mitrailleuses, et qui se sont présentés comme appartenant à la Ille Brigade, m'ont abordé : « Etes-vous Daniel Libreros ? Nous venons vous chercher. » J'ai demandé de quoi j'étais accusé et en sortant des toilettes, j'ai crié : « Je suis Daniel Libreros ; je suis arrêté de façon arbitraire! » Après une demi-heure de "promenade" dans une chevrolet, ils m'ont emmené aux locaux du Bataillon.
J'avais une sacoche remplie de romans, de revues (Newsweek, Time, Inprecor, International Viewpoint) et où se trouvait la copie d'une demande judiciaire que nous avions présentée pour protester contre les abus dont avaient été victimes nos camarades. Ils ont tout fouillé en cherchant des téléphones et des adresses, qu'heureusement je n'avais pas !
Après m'avoir posé des questions personnelles, ils ont essayé de me faire signer une déclaration, comme ils le font avec ceux qu'ils vont torturer. Dans ce document, le prévenu déclare être bien traité ; lorsque quelqu'un s'enquiert de son sort, les militaires lui répondent : « Nous ne pouvons pas vous le présenter, mais vous pouvez voir la feuille où il déclare aller bien. » J'ai refusé de la signer.
Ils m'ont jeté dans une pièce vide au fond de la caserne, deux kilomètres plus loin ; ses murs étaient capitonnés pour étouffer les cris des torturés. Un homme en civil a commencé à m'interroger, j'ai su après qu'il s'agissait du tristement célèbre "curé". Il ne montre habituellement jamais son visage (les prisonniers ont les
= COLOMBIE yeux bandés) ; or il ne se dissimulait pas devant moi car les militaires avaient déjà décidé de me tuer, profitant de l'absence de témoins lors de mon arrestation.
• Pourquoi ne t'ont-ils pas tué ?
Le "curé" m'a dit qu'il n'avait pas de questions à me poser car il savait que je ne compromettrai pas mes camarades. Je lui ai répondu que je ne dirai rien avant d'avoir des garanties et de ne plus être
Il m'a alors dit : « Vous êtes ici en tant que chef politique de l'ELN dans cette région. Si nous vous torturons ou si nous vous tuons c'est parce que nous le voulons et pas pour recueillir des renseignements. Je sais que les chefs de la guérilla ne parlent jamais, car ils sont diaires pour qu'ils disent qui nous sont leurs responsables politiques ;
c'est ainsi que nous avons appris que vous étiez le chef politique de l'ELN. »
Un gars avec deux
Pepsi-Cola est alors entré. Je savais qu'ils font boire de la drogue prisonniers, aux pour les emmener ensuite sur la route, où ils les assassinent et réalisent une mise en scène maquiller le pour crime en hold-up. J'ai donc fait semblant de boire. J'avais à peine mouillé mes lèvres que déjà l'image du "curé" est devenue floue, j'avais l'impression qu'il flottait très loin de moi.
Pendant vingt longues minutes, je me suis battu pour rester conscient car si je m'évanouissais j'étais perdu. Puis je me suis dirigé vers le seul endroit de la pièce où entrait un peu d'air frais, j'ai respiré à fond et j'ai senti que le pire était passé.
Le "curé" m'a dit qu'il était le responsable du Service de renseignements et qu'il avait 44 ans (cela m'a confirmé qu'ils avaient bien l'intention de me tuer).
Tout à coup, il s'est exclamé : « Le problème de ce pays c'est que les gens ne prient plus Dieu, ni son fils le Christ. »
« Et vous, Daniel Libreros, savez-vous pourquoi Dieu ne vous est apparu qu'ici, dans cette caserne, et pas avant ? » m'a-t-il demandé. Je lui ai répondu que je n'en savais rien. « Parce qu'il vous appelle au royaume éternel. » « Vous allez me tuer, nous allons vous tuer, nous devons vous tuer. Vous savez bien que nous sommes en guerre ; la décision est déjà prise. » trême-onction et a sorti un livre d'une secte protestante de Los Angeles, en Californie (liée peut-être au Ku Klux Klan et aux secteurs d'extrême droite des EtatsSaint Mathieu sur la mort. litant révolutionnaire sait qu'il peut mourir à tout moment, c'est autre chose d'accepter cela dans les faits. J'ai refusé de bénédiction. Il a alors reconnu que des abus avaient commis dans cette caserne : « Le Seigneur le comprendra, car c'est la guerre. » Il m'a ensuite demandé de faire le signe de croix et comme j'ai refusé, il s'est fâché et a quitté la pièce. vé et s'est présenté comme un envoyé du Procureur de la région. « Sous quelles charges êtes-vous arrêté ? » m'a-t-il demandé. Je lui ai dit que je n'en savais rien. « Personnellement, je suis contre le fait que l'armée dépasse ses attributions. Que voulez-vous ? ». Je lui ai répondu que je désirais joindre ma famille et mes camarades d'A Luchar à Bogota.
n'est-ce pas ? », lui ai-je demandé. « Oui,
Il m'a dit qu'il allait me donner l'ex-
Unis) et m'a demandé de lire le texte de
J'étais sous le choc ; même si tout midu M-19.
Le "curé" m'a donné une espèce de libération.
Enfin, un dénommé Martinez est arri-
A Luchar.
• Comment expliques-tu l'apparition soudaine de cet avocat ?
Mes camarades d'A Luchar m'attendaient à Bogota et, en voyant que je n'étais pas dans l'avion, ils sont allés voir les autorités civiles et l'armée, qui ont nié savoir où j'étais.
Suite à des pressions, ils ont obtenu qu'un avocat du Procureur se rende à la caserne du bataillon. Après que les chefs militaires lui aient déclaré ne rien savoir sur moi, l'avocat a demandé à entrer dans les cellules, puis dans le baraquement où il savait que se trouvaient des prisonniers
En parcourant les installations, il est tombé sur un officier qui a vendu la mèche. Cet avocat m'a donc trouvé par hasard, c'est un vrai miracle!
Lorsqu'il a dit au chef du bataillon qu'il où savait j'étais, celui-ci a inventé une série de prétextes mais a finalement été obligé de rendre compte de ma détention aux autorités et m'a transféré à la sécurité d'Etat.
Je suis resté quatre jours dans un cachot horrible.
Ils n'ont pas pu m'inculper, car je ne suis pas poursuivi. Les organisations des droits de l'homme colombiennes et internationales se mobilisées, sont ainsi que la CUT. Les camarades de la
IVe Internationale ont joué un rôle important car ils ont obtenu que les instances officielles de plusieurs pays réclament ma
Après ma libération, deux syndicalistes de Yumbo (ville proche de Cali) ont aussi été portés "disparus".
Aujourd'hui, je ne me sens pas en sécurité, car je sais qu'il avaient le projet de me faire disparaître ; de plus, j'ai vu les visages du chef des tortionnaires et du responsables des renseignements de l'armée.
J'ai porté plainte devant les autorités civiles, je sais qu'il ne s'agit pas d'une persécution individuelle, ils en veulent à
Propos recueillis par Eric Toussaint
Avril 1990