Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Abattre le "mur" entre les syndicats

· Inprecor n° 310, 1er juin 1990 · p. 25-27 · 2 284 mots

Syndicalisme Philippines et Asie du Sud-Est Chine

AGAINST THE CURRENT : Depuis son accession à la présidence le 25 février 1986, il y a eu six tentatives de coup d'Etat militaire contre la présidente Corazon Aquino, dont le dernier, en décembre 1989, aurait réussi si l'aviation américaine n'avait pas volé à son secours (1). Comment réagissent le Mouvement du Premier Mai

(KMU) et les organisations populaires face à ces coups d'Etat et à ceux qui se produiront probablement dans le futur ? Que se passerait-il si Aquino était renversée?

Ernesto ARELLANO : Le coup d'Etat de décembre 1989 a été le plus sérieux de tous. Il a été le produit d'une série de trahisons par le gouvernement Aquino des espoirs des opprimés qui s'étaient soulevés en 1986. Plusieurs organisations populaires avaient participé au "soulèvement du peuple" qui a renversé la dictature de Marcos, dont certaines avaient été créées à la suite de l'assassinat de Benigno Aquino, le mari de Cory.

Une fraction de l'armée a également participé à la chute de Marcos — le Mouvement de réforme des forces armées (RAM) dirigé par Gregorio Honasan. La nouvelle présidente Aquino n'a pas réussi à se créer une base dans les organisations populaires qui l'avaient aidée à prendre le pouvoir, elle a choisi au contraire de s'allier à la composante militaire du soulèvement de 1986.

Ce choix est devenu manifeste après l'une des toutes premières tentatives de coup d'Etat, fin 1986 , quand les deux personnalités progressistes qu'elle avait nommées au gouvernement, Joker Arroyo, un des principaux adjoints d'Aquino et le ministre du Travail, Augusto Sanchez, ont été démis de leurs fonctions, comme les militaires l'avaient demandé.

Ce geste illustrait déjà son évolution à droite. Elle ignorait le mouvement populaire en laissant de côté les organisations qui avaient surgi sous la loi martiale imposée en 1972 et qui avaient lutté si longtemps contre la dictature personnelle de Marcos ; organisations d'ouvriers, de paysans, d'étudiants et de chrétiens travaillant de longue date et qui se sont battues en 1986.

Après chaque coup d'Etat, la présidente est devenue l'otage du secteur d'extrême droite de l'armée. Par naïveté ou pour toute autre raison, elle n'a pas compris que les militaires avaient fait et défait Marcos, et qu'ils avaient également fait Cory Aquino ; ils peuvent donc de la même façon la défaire. Les militaires sont devenus une force décisive dans la vie politique du pays depuis l'époque de la loi martiale ; aujourd'hui ils ne retourneront pas dans les casernes de leur plein gré et ne se soumettront pas au pouvoir civil.

La violence des "vigilants" (2) contre populaire a continué. L'Ordre exécutif 264, qui a créé les Unités géographiques de forces armées civiles (CAFGU), a légitimé ces unités para-militaires au lieu de les démanteler.

L'année où Cory Aquino est arrivée au pouvoir, le président du KMU, Rolando Olalia, a été assassiné et, quelques mois plus tard, un massacre de paysans a eu lieu devant Malacanang, le palais présidentiel. Ces événements ont coupé Aquino des organisations populaires, sur qui elle pouvait initialement compter et qui auraient pu lui donner l'appui nécessaire pour neutraliser les militaires.

Même ceux qui avaient soutenu sa campagne électorale ont fini par quitter leurs postes. Ainsi, l'ancienne directrice du Service national pour le Développement économique, Solita Monsod, a démissionné parce que le gouvernement avait adopté un programme qui acceptait les règles imposées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Tout cela a isolé Aquino et encouragé les militaires.

• Est-ce que les Etats-Unis sont intervenus aux côtés d'Aquino, lors de la dernière tentative de coup , d'Etat, pour préserver leurs bases militaires aux Philippines?

Oui, je le crois. Le gouvernement Aquino veut seulement augmenter le

PHILIPPINES = "loyer" que les Etats-Unis payent pour leurs bases ainsi que l'aide militaire qu'il reçoit de ce pays — depuis le début, il était évident que Cory Aquino désirait reconduire les accords sur les bases militaires. La souveraineté nationale ne l'intéresse pas du tout ; elle s'en sert pour faire monter les prix.

Washington aurait facilement pu permettre la victoire du coup d'Etat en n'intervenant pas. Mais je pense que cela aurait compromis sa position, car une Junte militaire au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat aurait dû utiliser la répression et donc obliger le peuple à envisager d'autres alternatives, par exemple celle qu'offre le mouvement de guérilla en pleine croissance.

Bien que les politiciens de Washington considèrent Aquino comme très faible, elle demeure leur meilleur atout pour maintenir la légitimité du gouvernement. Si elle est déposée par les militaires et si une Junte militaire ou civilo-militaire prend le pouvoir, le pays deviendra ingouvernable.

L'expérience que le peuple a vécu avec les militaires sous Marcos a été horrible et l'éventualité d'un retour à une telle situation provoquerait des résistances. Cela ne se produirait peut-être pas immédiatement, mais je pense que les gens sont préparés à résister, étant donné le renforcement des organisations populaires et l'existence d'un mouvement armé clandestin en plein développement. Toute solution militaire ou coup d'Etat équivaudrait à un désastre pur et simple pour les politiciens de Washington.

• Tu as dit récemment que le KMU voulait détruire le "mur de Berlin" qui existe entre votre centrale syndicale et d'autres syndicats philippins. J'aimerais en savoir plus sur la stratégie du

KMU pour construire l'unité des travailleurs philippins et sur la terminologie que vous utilisez. En tant que centrale syndicale, dans le contexte d'une lutte dans le tiers monde, pensez-vous que les changements mondiaux colossaux, la prétendue fin de la "guerre froide", les bouleversements en rope de l'Est, en Union soviétique, en

Chine, etc., créent des conditions meilleures ou plus difficiles pour votre lutte?

En général, les conditions pour organiser et réaliser des coalitions avec d'autres groupes syndicaux se sont amé-

1) Voir Inprecorn° 299 du 14 décembre 1989

2) Voir Inprecorn° 298 du 27 novembre 1989

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PHILIPPINES liorées. Notre sentiment est que les développements en Europe de l'Est montrent que le système socialiste est capable d'admettre les revendications du peuple. On l'a vu également en Amérique latine avec l'expérience du Nicaragua. Les mouvements (de libération — ndlr) que les pays capitalistes jugent inflexibles ou sectaires sont capables d'accepter des points de vue politiques différents des leurs.

Aux Philippines, je pense que nous avons commencé ce processus d'ouverture plus tôt encore. Le soulèvement de 1986 nous a offert une certaine marge de manœuvre.

Nous avons enfin formé une coalition avec d'autres syndicats, ce qui était impensable il y a dix ans tant de la part des syndicats traditionnels nôtre. Les rivalités entre syndicats étaient alors trop fortes. En 1986, je pense que nous avons réalisé qu'il fallait unir le mouvement ouvrier aux Philippines qui était extrêmement divisé ! La plupart des syndicats étaient alors hyper-centralisés. Leurs fondateurs les considéraient en général comme leur propriété personnelle — leurs enfants allant parfois même jusqu'à hériter de leurs postes.

Sur la base de notre analyse, nous avons formulé trois principes de base : nous nous sommes prononcés pour des syndicats authentiques, militants et nationalistes. Nous utilisons le terme "nationaliste" parce que nous voulons que les travailleurs fassent analyse des conditions économiques et politiques des Philippines et prennent position.

Les syndicats conservateurs se méfient toujours de nous. Le "mur de Berlin" existe toujours entre les syndicats. La politique internationale de l'AFL-CIO (3) et d'autres syndicats internationaux accentue ce clivage. L'AFL-CIO dit aux dirigeants syndicaux : « Ne parlez pas à Arellano.»

Il est encourageant que les deux centrales syndicales, la Coordination sndicale (LACC) dont le KMU fait partie (4), et le Congrès des syndicats des Philippines (TUCP) puissent se rencontrer et discuter de certaines questions, en particulier des problèmes salariaux. Ce terrain de discussion, bien qu'encore très limité, constitue un pas modeste vers une unification du mouvement ouvrier.

Bien sûr, nous défendons toujours l'idée que plusieurs syndicats philippins sont "jaunes" (ce sont des syndicats maison) et que nombre de leurs conventions collectives ne respectent même pas les critères minimaux. Mais nous avons noté que les travailleurs sont plus vigilants face à ces syndicats maison ; ils les forcent maintenant à jouer un vrai rôle de syndicats.

Par exemple, pendant plus d'une décennie, les travailleurs de la firme minière Atlas Copper ont appartenu au Syndicats des travailleurs associés (ALU), la plus grande fédération du TUCP. La Fédération du travail du Sud des Philippines (SPFL), affiliée au KMU, a pu faire adopter une convention collective dans cette entreprise qui offrait des avantages aux travailleurs bien plus importants que celle négociée par ALU. Ainsi, malgré une répression massive, la SPLF a remporté haut la main les dernières élections des représentants syndicaux à Atlas Copper.

Même les syndicats jaunes sont obligés de reprendre des revendications plus favorables aux travailleurs et d'abandonner leur rôle de syndicats aux ordres du patronat. Nous devons donc faire preuve d'un certain degré de tolérance vis-à-vis de ces syndicats, même si nous les critiquons toujours parce qu'ils approuvent des conventions collectives en dessous des normes légales.

En discutant avec ces syndicats, nous avons soulevé des questions qu'ils ne considéraient traditionnellement pas comme relevant de leur rôle — la dette extérieure, les bases américaines, les "vigilants" de droite et la réforme agraire, par exemple. Petit à petit, ils ont compris

3) AFL-CIO : American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations, proche du Parti démocrate. L'AFL-CIO regroupait en 1985, 85% des ouvriers syndiqués (soit 19% des salariés).

4) Le LACC, formé peu après le soulèvement de 1986, comprend le KMU et trois autres fédérations ouvrières. Le TUCP, appuyé par l'AFL-CIO, a rompu avec le LACC quand ce demier a rejeté sa demande d'avoir une représentation égale à celle des trois autres groupes ensemble. Le TUCP avait une politique de conciliation avec Marcos et a bénéficié d'un traitement préférentiel durant la dictature. Le TUCP a également demandé la démission du ministre du Travail, Sanchez, après la première tentative de coup d'Etat.

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la nécessité d'avoir une réponse à ces questions car, à mon avis, les conditions actuelles des Philippines les y obligent.

Ainsi, les travailleurs ont obtenu l'an dernier une augmentation du salaire minimum quotidien de 25 pesos mais, au bout de six mois, elle a été totalement dépassée par la hausse des prix. Cela a obligé ces syndicats à revoir leurs positions et le projet alternatif de la KMU sur cette question est devenu acceptable pour eux.

Mais certains syndicats et dirigeants n'ont jamais cessé leurs campagnes de caanti-communistes lomnies

KMU. Depuis la création de notre organisation, nous y sommes habitués.

• Il y a eu une publicité négative considérable autour de la première déclaration du KMU qui appuyait le

Parti communiste chinois (PCC) après le massacre de Tiananmen ; puis de nombreuses interrogations faites jour autour du revirement qui a suivi. Peux-tu évoquer le contenu et l'évolution de la politique du KMU à ce sujet?

dé-

La première claration du KMU appuyant la direction du

PCC ne reflétait pas les vues majoritaires du Comité national exécutif (CNE)

ni celles de son Conseil national (CN).

Le CNE est composé de quinze membres et le CN de quarante-cinq. Le CN prend les décisions politiques entre les conventions nationales tandis que le CNE est l'exécutif qui les prend entre les réunions du CN.

Il y a tout d'abord eu une discussion limitée au niveau du

CNE, mais sans que le quorum soit obtenu.

Nous avons aussi un secrétariat, chargé de gérer les activités quotidienne du KMU, dont l'une des tâches est de préparer des déclarations après les discussions sur certaines questions. Ainsi la parution de la première déclaration a constitué un choc pour la majorité du CNE, et encore plus pour les membres du CN. Pour cette raison, nous avons dû réclamer une discussion devant ces deux organes, le CN et le

CNE.

Personnellement, j'étais d'avis que le massacre des manifestants pour la démomonde, ne s'amenuise pas.

qué.

le contre

Syndicat jaune important que ces choses soient sues.

cratie de Pékin devait être condamné, mais que nous devions, en même temps, faire attention à ce que notre engagement envers la lutte socialiste du peuple, aux

Philippines, en Chine et partout dans le

Mais, la convocation du CNE et du

CN a pris un certain temps. Mon organisation, la Fédération nationale du travail

(NFL) a informé le KMU que nous ne pouvions pas assumer sa déclaration, el nous avons publié notre propre communi-

La NFL, créée en 1947, était à l'origine un syndicat dirigé par une seule famille, mais il a été transformé par l'arrivée de sang neuf. La direction du KMU a, en fait, toléré notre déclaration — nous avons encouragé toutes les fédérations membres à présenter leurs propositions.

Pour moi et pour tous mes collègues, le processus de discussion qui a suivi la publication de la première déclaration a été très encourageant. C'est dommage que la première déclaration du KMU ait été exploitée par nos détracteurs, parce que le débat que nous avons entamé a montré que nous étions capables de corriger nos propres erreurs de façon interne et sans briser l'organisation.

Les syndicats des

Etats-Unis et d'Europe n'ont pas eu connaissance de ce débat interne. Certaines fédérations régionales et de branche du

KMU (et d'autres structures organisées du KMU, en lien avec la paysannerie, les chômeurs, etc.) ont également publié des résolutions différentes de la première déclaration officielle de la centrale syndicale.

Comme il n'y avait pas d'informations sur ce processus et sur le débat enflammé qui s'y est déroulé parmi les membres et dans les organes dirigeants, beaucoup de syndicats à l'étranger ont été sceptiques quant à la sincérité de la seconde déclaration qui démentait la première. Il est

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Propos recueillis par David Finkel

Avril 1990

Les dessins sont de Neil Doloricon et extraits d'une revue d'éducation syndicale philippine de mai 1988.

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