Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PALESTINE

L'extension de l'Intifada

· Inprecor n° 310, 1er juin 1990 · p. 3-5 · 2 707 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Palestine et Israël États-Unis

Rishon-le-Zion, le 20 mai 1990, a porté le soulèvement des masses palestiniennes à un nouveau seuil qualitatif marqué par un surcroît de radicalisation et surtout l'Intifada, en décembre 1987, le mouvement s'est étendu non seulement aux jordanienne. Les Palestiniens de Jordanie sont au moins aussi nombreux que ceux des territoires occupés par l'Etat d'Israël en 1967, Cisjordanie et Caza réunis. Le

23 mai, la mobilisation du peuple palestinien et de ses alliés avait même gagné le

"Arabes israéliens"

LENOUVEL EMBRASEMENT de la lutte palestinienne, alors que l'Intifada en est à son trentième mois, confirme ce que l'observateur lucide qu'est le sociologue israélien Meron Benvenisti pronostiquait dès le départ : il s'agit bel et bien, en ce qui concerne les territoires occupés en 1967, d'une lutte de longue durée à rebondissements multiples, comme celle d'Irlande ou d'Afrique du Sud. Pourtant, contrairement à ce qui est devenu depuis une évidence, une bonne partie de l'establishment sioniste continue, même après le 20 mai 1990, à prendre ses désirs pour des réalités et à annoncer périodiquement la clôture prochaine du chapitre Intifada.

C'est dans cette optique que Shamir et son ministre des Affaires étrangères, Moshé Arens, ont protesté vigoureusement contre toute explication politique du nouvel embrasement déclenché le 20 mai, qui en attribuerait la responsabilité indirecte à la politique suivie par le gouvernement israélien. Il ne s'agirait, selon les porte-parole de ce dernier, que d'un événement fortuit, l'acte d'un "déséquilibré" qui a été pernicieusement exploité par les traditionnels agitateurs professionnels de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et du mouvement intégriste islamique Hamas. Sempiternelle conception policière de l'histoire !

C'est pourtant un militaire, le général Vilnai, commandant des forces d'occupation dans le secteur de Gaza, qui, tranchant avec les propos lénifiants et rassurants de la plupart des membres de l'administration israélienne, a reconnu la vérité devant les journalistes de la presse occidentale, le 21 mai.

PALESTINE

Le massacre de sept ouvriers palestiniens par un forcené israélien à par une nouvelle extension. En effet, pour la première fois depuis le début de

', c'est-à-dire aux Palestiniens restés sur le territoire conquis par les sionistes en 1948 et qui ont la citoyenneté israélienne, mais aussi aux

Palestiniens réfugiés en Jordanie, dont une partie détient la nationalité

Liban et la Syrie. Jamais auparavant elle n'avait alteint pareille ampleur.

Salah JABER

« Le nombre de gens qui, chez les Palestiniens, ont un compte à régler avec nous augmente, a affirmé le général Vilnai ; il ne s'agit même plus forcément du conflit à base nationaliste, Palestiniens contre Israéliens ; c'est un compte qu'on veut régler sur un plan presque personnel, individuel, parce que quelqu'un dans sa famille ou dans son entourage a été touché. Aucun doute non plus : il y a de plus en plus de gens qui veulent passer à l'acte, qui veulent effectivement se venger...» (1).

Tel est, en effet, le résultat inévitable de toute répression auto-limitée du type de celle pratiquée par l'armée sioniste en

Cisjordanie et à Gaza, depuis le début de l'Intifada. Auto-limitée, au sens où, pour des raisons combinées d'ordre interne et international, elle ne peut atteindre les proportions d'une hécatombe massive, susceptible de briser le soulèvement en le noyant dans le sang. En conséquence, la tuerie "distillée", quasi-quotidienne, qui a cours (700 morts depuis décembre 1987 selon la Croix-Rouge, 1200 selon l'OLP)

ne fait qu'accroître le ressentiment des réprimés et ajouter aux raisons générales de leur révolte autant de raisons "personnelles, individuelles", pour reprendre les termes du général israélien.

Dans ce contexte, comme l'ont parfaitement compris les sionistes "éclairés"

menés par Shimon Pérès et leurs parrains de Washington, seule une manœuvre politique serait susceptible de désamorcer la rébellion. De fait, au cours des premiers mois de cette année, la perspective d'un accord indirect entre le gouvernement israélien et l'OLP sous patronage américano-égyptien, le fameux plan BakerMoubarak pour des élections dans les territoires occupés en 1967, avait réellement contribué à mettre l'Intifada en veilleuse. La balle semblait être passée dans le camp israélien, où elle avait fait voler en éclats le gouvernement d"union nationale" (2).

Le "règlement" tourne court

Début avril, Pérès paraissait être sur le ment" négocié. Yasser Arafat lui-même, croyant récolter bientôt les deniers de sa politique de la main tendue aux dirigeants américains et israéliens, appelait les députés arabes à la Knesset (le parlement israélien) à voter pour Pérès. C'était bien la première fois qu'un dirigeant de l'OLP appelait à voter pour un dirigeant sioniste ! Ils furent tous deux amèrement déçus : la perspective tourna court, et ce à cause des caprices de quelques rabbins.

Et comme toujours, l'écroulement des perspectives politiques, ou plutôt des illusions, renforça, par exaspération, le potentiel de réaction explosive des masses, C'est un tel cheminement qui avait mené au déclenchement de l'Intifada (3). Son

1) Le Monde du 23 mai 1990.

2) Voir Inprecorn° 306 du 6 avril 1990

3)Voir Inprecor n° 282 du 20 février 1989

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= PALESTINE rebondissement, pour les raisons déjà évoquées, ne pouvait que la porter à un niveau supérieur de radicalisation, comme l'atteste le correspondant Le Monde à Jérusalem, Alain Frachon : « A en croire les commentaires entendus dans certains milieux militaires, la forme nouvelle prise par ces affrontements inquiète tout particulièrement l'armée. Les soldats ont eu à faire face à des foules de centaines, voire de milliers, de manifestants, qui, défiant le couvre-feu, déferlaient dans les rues et sur les postes de l'armée. Ce type d'actions, qui rappelle les débuts de la révolution iranienne, est limité à la bande de Gaza, mais n'avait jamais connu pareille ampleur, sauf aux premiers jours du soulèvement palestinien, en décembre 1987 » (4).

Si c'est bien dans le secteur de Gaza que l'affrontement a été le plus violent et le plus massif, comme c'est souvent le cas ne serait-ce que pour des raisons de densité démographique (600 000 habitants sur cette fois, il s'est étendu comme jamais auparavant.

D'abord aux "Arabes israéliens". La plupart des localités et quartiers palestiniens à l'intérieur de l'Etat d'Israël, dans ses frontières de 1948, ont connu des scènes jusque-là réservées aux territoires situés au-delà de la "ligne verte". A Nazareth, surtout, la répression sioniste a fait usage de balles en caoutchouc, prenant le risque de tuer, comme cela arrive souvent avec ce type de balles en Cisjordanie et à

Gaza. Les affrontements du 21 mai 1990 ont fait lusieurs blessés parm les "Arabes d'Israël"

C'est la même exasqui pération politique nourrit aujourd'hui le ressentiment des

Palestiniens de citoyenneté israélienne et ceux de leurs frères et sœurs des territoires de 1967. Leur sentiment de révolte est aile spectacle dans l'Etat d'Israël, immigrants choyés et privinistes des autorités siodes "Arabes israéliens"

ne cesse de se dégrader ;

les discours sionistes appelant à l'expulsion masmultiplient ; la "loi du retour" israélienne s'applique des Juifs de Russie, d'Ukraine et d'ailleurs, qui de surcroît préfèreraient pour la plupart s'installer aux Etats-Unis mais en sont empêchés par des quotas d'immigration limitatifs, alors que les Palestiniens expulsés des terres où leurs générations successives ont vécu et parqués dans les camps de l'exil n'ont, eux, même pas un droit de visite.

Extension de la lutte en Jordanie...

L'entrée en scène des Palestiniens de

Jordanie, qui constituent la grande majorité de ces derniers, est, sans nul doute, le fait le plus nouveau et le plus déterminant du nouvel embrasement déclenché le 20 mai 1990. Certes, au début de l'Intifada, il y avait bien eu quelques manifestations de solidarité dans les camps de réfugiés palestiniens en Jordanie, manifestations rapidement réprimées et étouffées. Le roi

Hussein, qui a plus de sang palestinien sur les mains que n'importe quel dirigeant sioniste depuis qu'il a écrasé dans un bain de sang, en 1970, les organisations palestiniennes dans son royaume, avait pris toute la mesure du danger.

Dans le but de limiter l'effet contagieux de l'Intifada sur les masses palestiniennes et jordaniennes, effet d'autant plus à craindre que la Jordanie est en pleine crise économique, il avait déjà pris deux grandes mesures. La première, en juillet 1988, fut la rupture des liens légaux et administratifs entre son trône et la Cisjordanie, qu'il revendiquait jusqu'alors comme partie intégrante de son royaume. Il croyait ainsi parvenir à démobiliser les Palestiniens de Jordanie, qui n'auraient plus qu'à attendre la naissance de l'Etat palestinien dans les territoires de 1967, et ce d'autant plus calmement que la décision jordanienne permettait d'inaugurer un nouvel épisode de relations "fraternelles" entre le roi Hussein et Yasser Ara-

La seconde mesure prise par le monarque jordanien fut l'ouverture d'une soupape de sûreté "démocratique", tant au diapason de politique en vogue à l'échelle mondiale. Cette mesure devint urgente à la suite des émeutes contre le coût de la vie qui secouèrent le royaume au printemps 1989. Un nouvel espace de libertés politiques, certes étroitement surveillées, fut donc ouvert en Jordanie, culminant avec des élections très relativement libres en novembre 1989, destinées à être l'exutoire des passions populaires. Là aussi, une vieille loi de la politique s'est trouvée confirmée : les brèches, aussi étroites fussent-elles, ouvertes dans des conditions de pression maximale et de frustrations longtemps accumulées, tendent inexorablement à se transformer en trou béant.

...et toujours la répression

Déjà, quelques jours avant le 20 mai 1990, une manifestation de masse, la plus importante en Jordanie depuis bien longtemps, s'était heurtée à une répression violente lorsqu'elle avait voulu se diriger vers le point de passage entre la Jordanie et la Cisjordanie. Mais, le 21 mai, c'est une véritable émeute qui a éclaté jusqu'en plein centre d'Amman, la capitale jordanienne, où 15 000 manifestants, en majorité des Palestiniens, ont saccagé des symboles américains. Plusieurs manifestations se sont déroulées les jours suivants, dans les camps de réfugiés palestiniens du royaume et dans les grandes villes. La répression ordonnée par Hussein a fait plusieurs morts et des dizaines de blessés.

Les événements de Jordanie sont d'une importance tout à fait décisive pour l'avenir de la lutte palestinienne. Non seulement parce que dans ce pays résident autant de Palestiniens que dans les territoires occupés par Israël en 1967, mais aussi et surtout parce qu'ils y sont majoritaires, y compris dans l'armée jordanienne elle-même ! Il y a donc là un rapport de forces qui permet véritablement

4) Le Monde du 23 mai 1990.

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d'envisager la victoire - situation tout à fait unique pour les Palestiniens. Si l'on y ajoute le fait que la Jordanie est, avec l'Etat sioniste, l'autre mâchoire de l'étau qui enserre la Cisjordanie et qui, s'il n'est pas brisé, rend toute perspective d'indépendance illusoire, on trouvera tous les considérants qui nous ont fait affirmer sans relâche que le renversement de la monarchie d'Amman doit être un objectif clé de la stratégie nationale révolutionnaire palestinienne.

L'OLP en Jordanie

Et c'est entre autres, mais particulièrement, à l'aune de cet objectif incontournable que nous jugeons la direction Arafat de l'OLP. Or celle-ci, comme l'on pouvait s'y attendre, a déployé d'intenses efforts pour apaiser la colère des masses de Jordanie. En témoignent les informations rapportées par la presse arabe : « Un ministre jordanien a déclaré hier que l'OLP "a commencé à intervenir vigoureusement" dans les camps palestiniens pour y rétablir le calme et contrecarrer "les parties qui agissent contre la Jordanie" au travers des manifestations de protestation organisées contre Israël. Le ministre a dit également que le président Yasser Arafat a contacté Abdel Razzaq Yahia, le représentant de l'OLP à Amman, et "lui a donné des instructions au sujet des camps, et notamment celui de Bagaa". Le ministre jordanien a ajouté que Yahia s'est effectivement rendu au camp de Baqaa, tandis que "d'autres responsables de l'OLP se sont rendus au camp de Wahadat pour essayer d'y calmer la situation" » (5).

Cependant, l'ascendant de la direction de l'OLP sur les masses palestiniennes de Jordanie est, depuis longtemps, plus faible que celui qu'elle a sur les masses des territoires occupés, qui reste considérable (6). Dans les deux cas toutefois, la force montante au détriment de la direction de l'OLP n'est malheureusement pas celle de la gauche, sauf marginalement, mais bien celle des intégristes musulmans. Aussi bien dans les territoires de 1967 que dans ceux de 1948, ou en Jordanie, ces derniers ont joué un rôle remarqué, parfois prépondérant, dans le nouvel embrasement. Leur croissance est directement proportionnelle aux concessions et aux compromissions de la direction de l'OLP, sur fond d'impasse du "règlement" négocié et de violence sioniste accrue. situation tout à fait paradoxale où, selon Françoise Chipaux, correspondante du journal Le Monde (7) : « Particulièrement conscient du danger, le roi Hussein aurait même encouragé le chef de l'OLP à ne plus faire de concessions sous peine de se laisser déborder, notamment par des islamistes palestiniens... Tous, y compris Frères musulmans de Jordanie, dont l emprise se renforce [leur performance a été impressionnante aux élections de novembre dans le royaume - ndlr], lanlibération de toute la Palestine". » réellement été donné ou non, il n'a, en tous cas, été suivi que dans la forme. Le 23 mai 1990, Yasser Arafat passait un nouvel accord avec Washington, évitant à l'administration Bush l'embarras de devoir lui accorder un visa pour New York. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies s'est donc déplacé à Genève pour écouter le président de l'OLP demander l'intervention d'observateurs internationaux en Cisjordanie et à Gaza. On a cependant noté que le ton de celui-ci était plus ferme que lors de son intervention devant l'Asmeté du ton, le discours du chef de l'OLP, tant à Genève qu'à Bagdad, a fondamentalement continué à exhorter Washington à changer de politique au Moyen-Orient et à exercer des pressions sur Israël. « Nous demandons aux Etats-Unis, a déclaré Arafat à Bagdad, de mettre fin aux atermoiements, aux hésitations et à la

C'est ainsi que l'on en arrive à cette les

Que le conseil attribué à Hussein ait commence semblée générale de l'ONU, à Genève, en décembre 1988.

De même, lors du sommet arabe extraordinaire qui s'est réuni à Bagdad du 28 au 30 mai, à l'initiative conjointe du tyran irakien Saddam Hussein et de Yasser Arafat, étroitement alliés depuis plusieurs années, ils se sont tous deux distingués par leurs critiques acerbes de la politique arabe des

Etats-

Unis. Mais, au- delà de la fer-

PALESTINE = confusion qui caractérisent leur comportement. » A Genève, il a appelé le gouvernement américain à cesser de « se faire dicter sa politique par Israël ». Il serait néanmoins erroné de ne voir que des illusions dans ce discours. Certes, on ne saurait qualifier autrement l'idée selon laquelle l'administration américaine est en quelque sorte tributaire de la politique israélienne, alors que ses penchants naturels devraient la pousser à être plus favorable aux Palestiniens. Mais Yasser Arafat parle en connaissance de cause : il n'attend pas que Washington fasse siennes les aspirations du peuple palestinien. Il souhaite simplement que les Etats-Unis agissent plus énergiquement pour instaurer une pax americana au Moyen-Orient, une "paix" pour laquelle il s'est déjà prononcé en acceptant l'essentiel de leurs conditions.

En fait, le raffermissement du ton du chef de l'OLP est lié à sa profonde conviction que le gouvernement américain est plus déterminé que jamais à exercer des pressions sur Israël pour avancer vers un "réglement" négocié, au moment où l'évolution du soulèvement palestinien à menacer sérieusement l'ordre impérialiste dans l'ensemble de la région. Le nouvel embrasement de l'Intifada et, surtout, son ex-tension à la Jordanie sont de puissants facteurs achevant de convaincre Washington de l'urgence de jouer les pompiers, ce qui implique bien sûr de neutraliser les pyromanes que sont Shamir et ses acolytes. Le fait que l'admistration Bush se soit prononcée pour l'envoi d'une mission d'observation de TONU dans les territoires occupés en 1967 révèle son agacement face à l'intransigeance des "faucons" sionistes.

Quelle que soit l'issue de ces manœuvres, une chose est cependant certaine : elles ne déboucheront jamais sur une souveraineté palestinienne réelle. Celle-ci ne sera jamais octroyée ; elle devra être arrachée par la lutte combinée de toutes les composantes du peuple palestinien et de ses alliés dans les territoires où il réside. L'embrasement du 20 mai 1990 aura posé un jalon important sur cette voie. *

30 mai 1990

5) Al-Hayat, quotidien arabe de Londres, du 23 mai 1990.

6) Voir Inprecorn° 281 du 6 février 1989

7) Le Monde du 23 mai 1990.

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