Cédant à son aile la plus réactionnaire, Violeta Chamorro a lancé une offensive contre les acquis de la révolution en prenant un train de mesures anti-ouvrières.
Pas d'état de grâce pour Violeta
Trente jours auront suffi pour que le gouvernement de l'Union nationale d'opposition (UNO) se démasque et pour mettre le Nicaragua en ébullition.
En trois jours les prix ont augmenté de 200 % ! La riposte ne s'est pas faite attendre : quinze jours de mouvements sociaux et une grève générale dans la
Fonction publique. La transition sera chaude !
Cecilia GARMENDIA
L'UNION nationale d'opposition (UNO) est au gouvernement depuis le 25 avril 1990. Depuis, les tensions ne cessent de s'accroître du fait des mesures brutales annoncées par Violeta Chamorro et de la surenchère que continue à exercer la
Contra. Après avoir renégocié les termes et les délais de sa démobilisation, la
Contra a exigé de nouvelles garanties.
N'acceptant pas le maintien du commandant Humberto Ortega à la tête de l'Etat major de l'Armée populaire sandiniste
(EPS), elle veut continuer à faire pression pour enlever tout pouvoir aux sandinistes et avoir sa part du gâteau.
Les secteurs les plus réactionnaires de l'UNO, derrière le vice-président Virgilio Godoy, encouragent la Contra dans cette attitude et s'en rapprochent de plus en plus pour essayer de provoquer le
Front sandiniste de libération nationale
(FSLN) — ils tentent ainsi de le prendre de court, espérant lui faire payer le contre-coup de sa défaite électorale. La
Contra, arrogante, met la barre très haut, en demandant qu'un territoire lui soit
"cédé" où ses hommes s'installeraient et
"travailleraient". Le gouvernement lui avait proposé une zone de 16 000 Km 2, dans la région de Rio San Juan, à la frontière du Costa Rica, où le FSLN est hégémonique ; ce dernier, évidemment, refuse une telle hypothèse.
Les rencontres entre les chefs de la
Contra et les nouveaux hommes du gouvernement se multiplient, à Managua ou, directement, dans les camps des contras.
Les mercenaires continuent de piller les campagnes, menacent, attaquent, séques-
NICARAGUA trent ou tuent, notamment des militants sandinistes. Un dirigeant paysan de la région de Carazo, Paulino Umaña, a été décapité ; un autre militant sandiniste, Noel Antonio Murillo, a été assassiné a bout portant chez lui ; un ancien Garde national somoziste a poignardé deux personnes... Des locaux du FSLN sont régulièrement pillés et l'emblème de la Mano Negra (la Main noire) continue d'apparaître sur les murs des maisons des militants connus. On ignore si ces exactions et ces provocations sont le fait des contras eux-mêmes, de groupes de délinquants ou d'hommes de main des secteurs les plus droitiers de l'UNO.
Officiellement, la Contra aurait dû commencer à rendre ses armes aux casques bleus de l'ONU avant le 25 avril, mais elle le fait très lentement. Selon les accords, le 14 mai, 4 000 armes auraient dû être récupérées et détruites, mais, à cette date, seulement quelques 300 contras — une dizaine par jour ! — ont rendu de vieux fusils et aucune munition. Le 18 mai, la direction de la Contra est publiquement revenue sur l'accord signé avec le nouveau gouvernement et a remis en cause sa démobilisation pour le 10 juin, prétextant "l'instabilité sociale" du pays et une soi-disant offensive de l'EPS. Celle-ci a commencé, par contre, à désarmer les coopératives des zones de sécurité où doit se regrouper la Contra, en respectant les accords signés. Ceci ne va pas sans problèmes car les paysans ne remettent pas leurs fusils de gaieté de cœur.
L'attitude de la Contra, comme les déclarations des secteurs les plus droitiers de l'UNO, en disent long sur leurs intentions : assiéger et provoquer les sandinistes pour les obliger à abattre leur jeu au plus vite, les jugeant en position de faiblesse après le scrutin du 25 février.
L'accord de passation de pouvoirs, signé le 25 mars entre le FSLN et l'UNO,
C'est l'heure de la modernisation UNO comme les discours de la présidente et de son entourage à la veille du 25 avril, invoquaient la "réconciliation nationale" ; certains secteurs de la bourgeoisie voulaient éviter les attaques frontales du Front et calmer les tensions sociales. La direction du FSLN, elle, répondait avec un ton conciliateur à cette modération initiale. Cependant, la tactique de l'UNO a changé, dès la prise de fonctions de sa présidente.
La "eontre-réforme" est en marche
Le gouvernement a immédiatement pris une série de mesures économiques qui frappent de plein fouet les salariés et la petite production agricole. Quatre dévaluations ont déjà eu lieu depuis le 25 avril (100 % pour le change officiel et 180% pour le change parallèle), sans augmentations de salaires équivalentes, réduisant encore plus le niveau de vie des masses déjà malmené par la crise. Des augmentations des tarifs des services publics ont été annoncées, ainsi que celles de certains produits alimentaires.
Le ministre de l'Economie, Silvio de Franco, a expliqué qu'il voulait procéder à une "reconversion industrielle", sous prétexte d'améliorations technologiques, avec une « politique très agressive d'investissements étrangers » ; il a déclaré que l'industrie nationale preuve de compétitivité pour survivre (le 25 mai, des usines nationalisées de textile et de chaussures avaient déjà mis leurs travailleurs en chômage technique...). Ce plan prévoit aussi la réhabilitation de la zone franche industrielle avec l'aide d'investisseurs « nicaraguayens vivant à l'étranger » dans le but de développer de nouvelles exportations. Le nouveau ministre de l'Agriculture se préoccupe beaucoup plus des grands propriétaires de plantations de riz ou de coton que des pe-
tits producteurs (qui pourtant fournissent 60 % de la production nationale).
Le décret prévoyant la location du secteur nationalisé (APP) au privé, pris plus vite que prévu, a mis le feu aux poudres. Il a été annoncé, avec d'autres dispositions tout aussi impopulaires, le 11 mai 1990. Les propriétaires du secteur touché par la réforme agraire pourront désormais réclamer — avec ou sans justificatifs — leurs anciens domaines. En ce qui concerne le secteur nationalisé (à l'exception des terres confisquées à Somoza et à ses proches, par le décret n° 3 en 1979), les anciens latifundiaires pourront louer des terres, oisives ou pas, qu'ils paieront en "cordobas-oro" (nouvelle monnaie en parité avec le dollar) ; et s'ils apportent la preuve qu'ils ont travaillé efficacement ces domaines ils pourront les récupérer.
Attaques frontales
Les anciens propriétaires auront aussi la possibilité de réclamer les terres remises à des coopératives ou à des paysans par la réforme agraire ; si ces domaines ne peuvent pas leur être rendus pour « des raisons de réforme agraire ou si elles sont occupées par des petits paysans parcellaires ou par des coopératives qui rempliraient leurs fonctions sociales et économiques », ils seront indemnisés. Etant donné que la bourgeoisie ne re- Barricada connaît pas "l'utilité" de la petite production paysanne et que le taux d'intérêt des crédits bancaires pour les producteurs est aujourd'hui de 15 % (un des plus élevé du monde) et met en danger le prochain cycle agricole — notamment pour les cultures vivrières —, la porte est grand ouverte à la reconcentration foncière.
L'organisation des paysans et des coopératives (UNAG) et le syndicat des ouvriers agricoles (ATC) préparent une marche de paysans sur Managua pour protester contre ces décrets et nombre de propriétés du secteur nationalisé, menacées de reprivatisation, sont occupées par leurs ouvriers agricoles.
Les terrains et les logements distribués en ville sont quant à eux mis en cause par un autre décret. La présidente a aussi émis une ordonnance pour modifier la "loi du service civil" — qui empêche, entre autres, le licenciement des fonctionnaires pour des motifs politiques — et annuler les conventions collectives (les licenciements pour des raisons politiques qui avaient déjà eu lieu après le 25 avril, ont presque tous été bloqués par la mobilisation dans les ministères) ; 6 000 employés de l'Etat ont immédiatement organisé une manifestation devant le siège du gouvernement.
L'UNO veut nettoyer l'administration des sandinistes et placer "ses" gens, notamment ceux qui rentrent d'exil mais, pour le moment en tout cas, elle affronte une riposte sociale de taille.
Toutes ces mesures contredisent le discours électoral populiste de Violeta Chamorro, qui promettait une amélioration de la situation sociale ; elles constituent une véritable déclaration de guerre envers le FSLN et les conquêtes de la ré-
Pas de problèmes, selon le ministère de l'Intérieur, nous bénéficions de "l'immunité MORT AUX de la SANDINISTES ! réconciliation " volution. Car il s'agit bien d'une "contre-réforme", comme le dit le Front sandiniste ; le nouveau gouvernement a poussé la provocation jusqu'à annoncer ces décrets en plein conflit dans la Fonction publique, tout en menaçant de déclarer la grève illégale et de licencier les grévistes. Les attaques très violentes que la presse et les média proches de l'UNO mènent contre l'ancienne administration, accusée de détournements de fonds et de mauvaise gestion, tendent à justifier ses coups de butoir et à légitimer le démantèlement de l'Etat révolutionnaire. Par ailleurs, en émettant ces décrets, la présidente touche à des domaines inscrits dans la Constitution qui ne devraient être modifiés que par des votes du parlement. Moises Hassan, député du Mouvement d'unité révolutionnaire (MUR), ancien militant du FSLN et ancien maire de Managua, ne s'est pas privé de voter certaines dispositions avec l'UNO au parlement !
Les technocrates formés à Harvard de l'équipe gouvernementale de V. Chamor-
NICARAGUA = ro, qui représentent les grands intérêts financiers, veulent prouver qu'un modèle néo-libéral convient à un pays comme le
Nicaragua (les ministres se sont d'ailleurs attribués des salaires qui vont jusqu'à
5 500 dollars mensuels, or un technicien moyen au Nicaragua gagne 48 dollars, et le salaire minimum revendiqué est de 150 dollars !).
Ces mesures démasquent la véritable nature du gouvernement ; le FSLN peut faire une véritable leçon de choses à tous ceux qui avaient voté pour l'UNO en espérant de meilleures conditions de vie ou pour donner un avertissement à la direction sandiniste.
L'épreuve de force se joue aussi localement. L'installation des nouveaux maires de l'UNO s'est souvent faite après de violentes altercations avec les élus sandinistes ; de nombreux fonctionnaires des mairies passées à droite ont été licenciés. L'UNO veut faire le ménage et surtout installer un contre-pouvoir, en utilisant la force que lui donne sa majorité dans les municipalités et les gouvernements régionaux.
Dans ce domaine, le Front sandiniste manie la carotte et le bâton en essayant de jouer sur les contradictions de l'UNO. Ainsi, les conseillers municipaux du
FSLN ont voté pour le nouveau maire de Managua, Aleman, un grand planteur de café. Quelques jours plus tard, celui-ci a annoncé son intention de revenir sur les attributions de logements et de terrains, et de licencier des employés de la mairie qui, selon lui, serait au bord de la banqueroute. En même temps Aleman gaspille son budget en organisant de "petites fêtes" (dont une, qui lui a coûté 8 000 dollars, avec la crème de la bourgeoisie nicaraguayenne et des exilés cubains qui ont annoncé que le Nicaragua serait leur tremplin pour écraser la révolution à Cuba).
Face à de telles pratiques de la bourgeosie, la tactique du Front qui essaye de diviser l'UNO, dans un climat de tension sociale, est difficile à comprendre pour la majorité de la population victime des attaques du gouvernement.
Le Front national des travailleurs
Dans ce contexte, la riposte syndicale ne s'est pas faite attendre. Le vendredi 12 mai 1990, un Front national des travailleurs (FNT) a été mis sur pied ; il regroupe les principaux syndicats : ouvrier
(CST), ouvrier-agricole (ATC), de la
= NICARAGUA santé (FETSALUD), de techniciens (CONAPRO), de journalistes (UPN) et d'employés administratifs (UNE) et des discussions sont en cours avec Frente Obrero, le syndicat du Mouvement Populaire marxiste-léniniste (MAP-ml, d'origine maoïste).
Le ler Mai, les organisations syndicales ont manifesté en exigeant 100% d'augmentation salariale et le ministère du Travail a répondu en proposant 60%. Après les dévaluations, les syndicats ont chiffré à 200 % leurs revendications. Les mouvements sociaux se sont multipliés dans la Fonction publique, jusqu'à la grève générale du 14 mai qui a arraché 100 % d'augmentation et la promesse d'une révision des mesures concernant le droit de licenciement dans l'administration. Malgré les menaces des autorités, les grévistes ont occupé des bâtiments publics et même séquestré le ministre des Affaires étrangères pendant quelques heures. La grève s'est étendue à toute l'administration, ainsi qu'à l'éducation nationale, aux télécommunications, au service d'eau, à la santé, etc. Violeta Chamorro avait menacé d'utiliser la force publique pour déloger les travailleurs, mais elle a fini par négocier. Elle sait bien que l'utilisation de la police (corps formé par les sandinistes, auquel elle n'a pas encore pu toucher) intimide très peu les gens... Le gouvernement a du mal à lui faire appliquer des ordres de répression féroce.
Enfin, la situation économique risque de s'aggraver. L'aide demandée par l'UNO aux Etats-Unis et approuvée par le Congrès (300 millions de dollars) parvient au compte-gouttes. A ce jour, seule une donation alimentaire de 12,5 millions de dollars est arrivée er provenance de ce pays ; elle était d'ailleurs conditionnée : les bénéfices de la vente de ces produits devront aller au processus de privatisation...
Les syndicats ne réclament pas la chute du gouvernement, ils expliquent qu'ils veulent l'obliger à négocier et freiner ses attaques. C'est aussi le discours que tient le FSLN qui appuie sans ambigüité le mouvement social.
On assiste donc à une accélération de la riposte du FSLN. Cette accélération est provoquée par l'attitude de l'UNO et aussi renforcée par l'ampleur de la riposte sociale face aux attaques. La bourgeoisie, de son côté, sous la pression de son aile la plus réactionnaire — à laquelle Violeta
Chamorro est obligée de donner des gages après avoir dû céder la direction de l'armée au FSLN —, veut aller vite en besogne. Elle espère porter un coup mortel au FSLN avant qu'il ne retisse sa base
SOmalmenée ciale par la guerre et la crise économique qu'il a dû gérer.
Mais ces oscillations prouvent la faiblesse et l'hétérogénéité du goude vernement l'UNO et laissent présager que la situation continuera d'être très instable (voir encadré en p. 9).
Le discours de la direction du FSLN qui, avant le 25 avril, lançait des appels au calme social, a changé radicalement : elle propose maintenant un "plan de lutte" aux travailleurs et appelle à la mobilisation pour contrer le « danger de retour au somozisme ». Les média proches du FSLN durcissent aussi le ton et brandissent des menaces — il est vrai que le FSLN peut, s'il le souhaite, paralyser le pays. Le FSLN refuse les reculs que le gouvernement veut imposer à la révolution et veut redonner sa place au mouvement populaire et syndical dans la confrontation actuelle avec la bourgeoisie; il est conscient que ce sera la seule façon de contrer ses
29 mai 1990