Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Un "capitalisme social-démocrate" ?

· Inprecor n° 310, 1er juin 1990 · p. 8-9 · 1 081 mots

Nicaragua

Nous reproduisons de larges extraits d'une contribution parue dans le quotidien nicaraguayen El Nuevo Diario des 23 et 24 mai 1990 ; ce texte illustre bien les débats qui existent à l'intérieur du Front sandiniste de libération nationale (FSLN)

tant sur le modèle économique et social que sur la situation actuelle et l'attitude

Un capitalisme

adopter. DOCUMENT

L'HISTOIRE nous enseigne, surtout au regard des événements spectaculaires que nous vivons, que lorsque le mouvement révolutionnaire subit des défaites qui paraissent déterminantes et que le capitalisme, lui, semble traverser une phase ascendante, il est normal que des voix s'élèvent parmi les révolutionnaires pour dire qu'il est insensé de vouloir brûler des étapes et se lancer dans des révolutions sociales prématurées. En expliquant qu'il faut laisser le champ libre au capitalisme pour qu'il se développe, ces mêmes camarades pensent que, dans les conditions actuelles, les révolutionnaires ne peuvent que se battre pour que le capitalisme soit le moins "sauvage" possible. Selon eux, il faudrait lutter pour que les bénéfices du système ne restent pas dans les mains de "ceux d'en haut" et que, partiellement au moins et sous forme de bénéfices sociaux, ils soient partagés avec "ceux d'en bas".

Dans un tel cas de figure, selon ces camarades, il ne faudrait donc pas se battre contre le capitalisme et pour une révolution prématurée et inopportune, mais pour des réformes sociales, pour arracher une certaine "démocratisation des richesses" dans le cadre de ce système.

Face à de telles opinions, ceux qui s'entêtent à continuer de hisser les idéaux révolutionnaires, se trouvent marginalisés par une majorité de camarades qui rejoint le courant euphorique moyennes petites-bourgeoises, vacillantes, celles-là mêmes qui, autrefois, avaient été séduites par les rêves de la révolution, mais qui aujourd'hui sont impatientes de "partager" les richesses promises. Elle veulent retrouver un rôle stabilisateur dans le système dominant ; dans des situations extrêmes, ces classes moyennes sont même capables d'accuser leurs anciens camarades — qui ne veulent pas que le mouvement populaire stagne — d'"'aventuriers", de "radicaux", de

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"subjectivistes" et d'apôtres d'un avenir révolutionnaire qui n'existerait que dans leurs têtes brûlées. (...)

Ils affirment même que s'opposer aux privatisations signifie s'opposer à une tendance mondiale.

Concrètement, dans les conditions qui sont celles du Nicaragua, le capitalisme peut-il se développer de façon "non sauvage" ? -Un "capitalisme socialdémocrate" est-il possible ?

Oui, à condition que le nouveau régime obtienne tous les ans une somme d'environ 800 à 1 200 millions de dollars ; autrement, il serait obligé d'accepter des recettes sauvages comme le "Plan bleu et blanc" (1) de l'organisation patronale (COSEP) qui — selon un dirigeant socialdémocrate européen — symbolise le capitalisme retardataire, primitif et "troglodyte", voire "sauvage"

En l'absence de subsides extérieurs, le capitalisme dans notre pays — et ce n'est pas une question de mauvaise volonté ni de cruauté, mais une nécessité — doit se développer de façon sauvage ; c'est un trait inhérent à l'accumulation primitive.

Capitalisme troglodyte

Le capitalisme qui s'est développé au Nicaragua, dépendant, arriéré et déformé, ne conduit pas à "l'épanouissement" des forces productives ; il ne peut survivre qu'en s'endettant fortement, pour compenser ses maigres capacités d'accumulation. Lorsque le crédit s'épuise, il ne s'en sort qu'en exerçant une pression croissante sur la force de travail. Ce capitalisme n'a aucune aptitude propre à encourager, grâce à l'accumulation, les forces productives du travail social qui le mettraient en valeur en augmentant la productivité et donc crééraient une plus-value relative qui serait compatible avec des améliorations des salaires réels et des "acquis sociaux" des travailleurs. Son retard, son manque de compétitivité et sa configuration obsolète, le placent à la queue du marché international; il ne peut donc subsister qu'en faisant pression sur la plus-value absolue et en augmentant la surexploitation. Face au geste de mépris que certains de manqueront pas de faire du haut de leurs convictions, tout en expliquant que ce que je développe là est "théorique" et n'est que du "baratin dogmatique", je renvoie les lecteurs à la triste réalité de l'Amérique latine. Le capitalisme dépendant, sous les pressions du Fonds monétaire international (FMI), a les mains libres ; il ne cache plus sa réalité : le règne d'une détérioration sans précédent des salaires réels, de l'augmentation du chômage, d'énormes fuites de capitaux... autant d'éléments qui provoquent concrètement des explosions sociales

En somme, je suis de l'avis qu'un capitalisme dépendant ne peut survivre que sur le dos d'une dépression croissante des salaires — même le retard terrible dans les salaires comme nous nous étions nous-mêmes [le FSLN — ndlr ] imposés, pour financer la défense de la révolution et la politique d'unité nationale, ne lui suffit pas. En économie politique cela s'appelle de la sur-exploitation, et non pas de l'augmentation de la productivité et de l'efficacité". (...)

Certains de nos camarades, qui — avec les meilleures intentions du monde - rêvent d'un "capitalisme démocrate", ne font que renforcer les illusions des masses et leur démobilisation, au lieu de les préparer, avec des mots d'ordre révolutionnaires justes, aux affrontements féroces qui approchent. (...)

La grande bourgeoisie sait très bien que le pacte social-démocrate n'est pas viable au Nicaragua ; les Lacayo ou les Cesar (2), qui prêchent ce modèle, lui sont utiles pour amadouer le sandinisme, pour le neutraliser et lui permettre de gagner du temps. La bourgeoisie espère que le peuple, momentanément assommé par les effets positifs des "aides" des Etats-Unis, capitaliste pour qu'il se renforce et oubliera en même temps les "rêves" sandinistes. Le moment venu, lorsqu'elle tienl'appareil idéologique, et en l'absence d'un mouvement combatif, elle avancera vers le contrôle de la société. Cette main mise voudra se faire plus forte, absolue même, pour rétablir totalement le somozisme, sous le règne sans partage du capital : voilà son rêve... Et voilà ce qui nous menace si le mouvement de masse ne lutte pas tout de suite. (...)

Pedro Antonio Rodriguez El Nuevo Diario

PSLN

1) Le "Plan bleu et blanc" (aux couleurs du drapeau national nicaraguayen...) était le programme économique dans la pure tradition du FMI, soutenu par les secteurs les plus droitiers de l'UNO ; il s'opposait au "plan Mayorga "— du nom du conseiller de V. Chamorro et actuel président de la Banque centrale - qui, lui, se voulait "social-démocrate".

2) Antonio Lacayo et Alfredo Cesar, dirigeants du Parti social-démocrate (après avoir été des alliés des contras...), sont des technocrates qui ont une grande influence sur Violeta Chamorro. lls ont été chargés de négocier la transition de gouvernement avec le FSLN.

NICARAGUA =

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