Les résultats des dernières élections en Roumanie — assez différents de ceux d'autres pays d'Europe orientale — ont provoqué de nombreux commentaires désabusés sur les pourcentages "staliniens" réalisés par les vainqueurs du Front reconstitutions de la chute de Ceausescu dans le but de rectifier radicalement la masse aurait été négligeable, et une sorte de coup d'Etat préparé de longue date, manipulé en dernière analyse par Mikhail Gorbatchev, aurait été le moteur des
Lendemain
d'élections
de salut national (FSN). Presqu'en même temps, la presse diffusait des version des événements donnée sur le vif : le mouvement insurrectionnel de événements de décembre 1989 (1). Livio MAITAN ALORS QUE des éléments d'appréciation détaillés sur le déroulement des élections ne sont pas disponibles, les opérations semblent avoir été menées, en gros, de façon vateurs internationaux et, s'il y a eu fraude, elle n'a représenté qu'un phénomène marginal. Quant aux événements de décembre 1989, il n'y a pas l'ombre d'un doute que les média, tant dans les pays impérialistes que dans ceux d'Europe orientale, ont mis en œuvre à l'époque des campagnes d'intoxication et des falsifications sans précédent. Ainsi, il est désormais admis que le chiffre des victimes a été multiplié par cent. Malheureusement, les rectifications ont été réalisées très discrètement de sorte que l'effet voulu — provoquer la révolte morale contre les crimes du "communisme" — n'a pas dis-
Il est vrai, par ailleurs, que des groupes oppositionnels existaient avant la chute du régime et, notamment, qu'un appel à renverser Ceausescu, signé Front de salut national, avait été distribué à la veille du congrès du Parti communiste roumain (PCR), au mois de novembre 1989 (2). La décision de l'armée roumaine de laisser tomber le dictateur et de lutter contre sa garde prétorienne (la Securitate) a incontestablement beaucoup pesé sur la fin heureuse de l'affrontement. Mais, cela n'implique absolument pas que le mouvement insurrectionnel de
ROUMANIE masse à Timisoara, Brasov, Bucarest ou dans d'autres villes n'ait pas joué un rôle essentiel. Le renversement de Ceausescu a justement été le résultat d'un mouvement incluant d'amples couches sociales, avec un poids spécifique décisif de la classe ouvrière et des étudiants (3) et du retournement de l'armée du côté de l'insurrection se ralliant à l'initiative politique des opposants animateurs du FSN. Aucun de ces faits ne peut être sérieusement remis en question.
Sans aucun doute, le nouveau régime porte le sceau de la continuité par rapport au regime précedent ; ce trait est plus important que dans d'autres pays d'Europe orientale. En fait, le vieil appareil d'Etat reste en place, la Securitate elle-même — à part une réduction numérique et des changements cosmétiques — n'a pas disparu et l'armée reste le principal soutien des nouveaux dirigeants. Par ailleurs, aucune mesure importante de privatisation n'a été prise et aucune initiative n'a été annoncée prévoyant la formation de joint ventures avec des capitaux étrangers. Outre les réformes esquissées dans les campagnes, il n'y a eu qu'un décret de loi reconnaissant le droit à l'initiative privée et la légalisation des petites entreprises.
Dans ce contexte, qu'est-ce qui a
1) Voir notamment Un mensonge gros comme le siècle du journaliste français de l'Agence France Presse, Michel Castex aux éditions Albin Michel, Paris. Il y décrit minutieusement l'origine et le développement de la campagne des média à l'occasion des événements de Roumanie et en dénonce, à juste titre, le caractère fallacieux. Mais, quand il explique que cette campagne aurait été, en dernière analyse, orchestrée par Gorbatchev afin de se débarrasser de Ceausescu, il fait montre d'une conception policière de l'histoire.
2) En mars 1989, une lettre ouverte contre la politique de Ceausescu avait été signée, entre autres, par le vieux dirigeant du PC, Gheorge Apostel et par Silviu Brucan.
3) Les manifestations d'opposition qui ont précédé la crise poussé une majorité des Roumains à soutenir le FSN, y compris par des mobilisations massives, et à lui donner une très large majorité aux élections (4) ?
La raison principale de ce vote est que le FSN est apparu comme la force politique qui avait dirigé la lutte en décembre dernier ; et que son représentant principal, Ion Iliescu, et certains de ses porte-parole tels Peter Roman et Silviu Brucan, ont été reconnus comme des hommes qui, tout en ayant appartenu au PCR, critiquaient Ceausescu depuis déjà longtemps et avaient été écartés du gouvernement et du PCR à cause de cela.
Améliorations
On a attribué au FSN le mérite d'avoir rétabli des libertés démocratiques élémentaires (5) et d'avoir pris rapidement des mesures économiques visant à améliorer, un tant soit peu, les conditions de vie des masses. Il a également fait preuve de souplesse tactique en instituant le Conseil de salut national ouvert à tous les courants politiques — sorte de parlement provisoire ayant le droit de voter sur les projets de loi du gouvernement — et en avançant l'idée d'un gouvernement de coalition après les élections. A travers toutes ces opérations, il a réussi, entre autres, à neutraliser le vieux PCR. Ce dernier a fini par s'auto-dissoudre alors qu'une partie probablement assez importante de ses membres est entrée dans le FSN — par noyautage ou pour "survivre", aux dires
On comprend donc pourquoi tant d'électeurs ont voté pour le FSN. Dans la pire des hypothèses, ils le considéraient comme « un mal nécessaire transitoire », pour reprendre une expression de Silviu Brucan.
Les objectifs formulés par le FSN, ou par certains de ses dirigeants, étaient également susceptibles de tranquilliser de larges couches de travailleurs. Par exemple, tout en se prononçant à plusieurs reprises pour l'introduction d'une économie de marché, les porte-parole du FSN ont précisé qu'il n'était pas question de privatiser les secteurs clés de l'économie, ni de restituer les terres aux anciens propriétaires fonciers. En ce qui concerne les de décembre 1989 ont été éminemment ouvrières (grève et révolte des mineurs de Jiu en aout 1977, grèves dans plusieurs centres ouvriers à l'été 1980, explosions de Brasov en novembre 1987). Voir l'interview d'Edith Lhomel dans Inprecor n° 300 du 12 janvier 1990.
4) A l'élection présidentielle, Iliescu a obtenu 85 % des voix, Campeanu 10,6 %, et Ratiu 4,9 % ; aux législatives, le FSN a obtenu 66,3 %, le Parti de la minorité hongroise, 7,2 % ; le Parti national-libéral, 6,31 % ; les Verts, 2,6 % ; le Parti national-paysan, 2,5 % ; et les sociaux-démocrates, 1%.
5) Même avant l'avènement du régime fasciste d'Antonescu, le caractère démocratique du gouvernement roumain était assez discutable.
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Manifestation de soutien à Iliescu (DR) campagnes, le ministre de l'Agriculture, Nicolai Stefan, a annoncé des mesures concernant : l'élargissement des surfaces de propriété des paysans autour de leurs maisons ; l'extension de la surface que pourront cultiver les coopératives; la liberté de choix des cultures par les paysans du secteur privé (6). Le FSN a aussi proclamé qu'il n'avait absolument pas l'intention de "vendre" l'économie roumaine au capital étranger. Dans un pays qui, historiquement, a subi la pénétration de ce capital avec toutes ses conséquences néfastes et qui a connu par la suite les pressions et les diktats de la bureaucratie soviétique, y compris en matière économique, de tels engagements ne pouvaient que rencontrer un écho favorable. En outre, les travailleurs ont certainement apprécié les déclarations du FSN en faveur de la sauvegarde du plein emploi. Des dirigeants du FSN ont notamment exprimé ouvertement leurs préoccupations quant aux conséquences des mesures adoptées en Pologne et en Hongrie, citant en particulier « l'inflation terrible et le chômage très important ».
Candidats caricaturaux
Le choix des électeurs pour le FSN a également été favorisé par l'inconsistance des trois principaux partis d'opposition : le Parti national-libéral, le Parti national-paysan et le Parti social-démocrate (7). Ces organisations — qui, par ailleurs, n'ont pu mener une véritable campagne que dans les grandes villes à cause de leur faiblesse — ont été perçues comme des revenants d'un passé lointain, incapables de comprendre et d'exprimer les intérêts et les aspirations de la société roumaine d'aujourd'hui. Leurs principaux dirigeants ont surtout souffert d'avoir confortablement vécu à l'étranger, sans partager les souffrances de leur peuple et sans avoir en rien contribué à la chute du tyran. Un reportage du quotidien italien l'Unita du 18 mai 1990 décrit bien le clivage qui était apparu lors des dernières manifestations électorales du FSN et de l'opposition : aux côtés du FSN, on trouvait des travailleurs, des adultes, de très nombreuses femmes et, avec l'opposition, de jeunes étudiants, des professeurs et des in-
Le candidat du Parti national-libéral à la présidentielle, Radu Campeanu, parti à l'étranger dès 1973 (selon certaines rumeurs avec la complaisance de la Securitate), n'en est rentré que le 5 janvier 1990. Le plus implanté des trois partis, le Parti national-paysan — dont l'action démocratique avant l'avènement de la "démocratie populaire" ne fut pas sans tâches — a surtout subi le contrecoup du bouleversement de la composition sociale du pays, c'est-à-dire la diminution radicale de la population paysanne (80% avant la guerre ; entre 25 et 30 % aujourd'hui). De plus, son candidat, Ion Ratiu, ne pouvait l'incarnation même de la restauration : exilé dès 1940 en Grande-Bretagne, où il a considérablement accru sa fortune, il a centré ses discours sur la restitution des terres à leurs anciens propriétaires (8).
Les intellectuels dans l'opposition
Au-delà des regroupements électoraux, la force oppositionnelle la plus sérieuse était, et reste, constituée par des secteurs intellectuels - comme, par exemple, le Groupe pour le dialogue social — et par le mouvement des étudiants. Les uns et les autres sont inspirés par des soucis légitimes, dans la mesure où ils revendiquent un processus de démocratisation plus conséquent et dénoncent la continuité des appareils et les métamorphoses opportunistes de tous ceux qui se sont rapidement recyclés pour faire oublier leur passé. Mais leurs attaques virulentes envers le FSN et ses représentants, présentés sommairement comme des "communistes" camouflés et nonrepentis relevaient d'une approche très schématique qui ne pouvait rencontrer l'écho escompté par ses auteurs (9). Pire encore, cette vision les a amenés à avancer des exigences très peu démocratiques, telle la mise hors la loi du PCR et le bannissement de tous ses membres. Ils sont ainsi apparus comme liés aux partis de l'opposition la plus conservatrice.
Le nouveau régime semble avoir atteint, pour l'instant, un palier de relative stabilité. Qui plus est, on trouve aujourd'hui en Roumanie une correspondance, beaucoup plus grande qu'en Pologne ou en Hongrie, entre des structures socio-économiques qui n'ont pas fondamentalement changé et les orientations et les projets à court et à moyen terme des nouveaux dirigeants.
Il est évident qu'une telle situation reste précaire. Les problèmes économiques sont énormes. Les effets des mesures adoptées — qui, jusqu'ici, ont permis une légère amélioration des conditions de vie des masses — ne dureront pas et toute entreprise de rénovation industrielle aurait inévitablement des coûts très élevés (10). De plus, il est fort probable, qu'après tant d'années de glaciation, des conflits sociaux éclatent à tous les niveaux (de nombreuses grèves ont déjà eu lieu au cours des derniers mois). De surcroît, le FSN, malgré ses succès, est loin d'être soudé, comme l'ont démontré les ruptures qui se sont déjà produites au niveau de son groupe dirigeant. Deux des principaux leaders du FSN ont déjà quitté sa direction : Demitru Mazilu, responsable qui avait annoncé lors d'une manifestation houleuse, à Bucarest, que le FSN interdirait le Parti communiste et rétablirait la peine de mort et Silviu Brucan qui, dans une interview à International Herald Tribune, du 4 mai 1990, s'est avancé bien plus que d'autres membres du FSN en matière de privatisations et d'intervention du capital étranger. Il a prôné « le rôle stratégique des intellectuels dans la société » et souhaité que son pays parvienne à une combinaison entre la politique économique de la Corée du Sud et la politique sociale de l'Autriche...
L'une des conditions pour que la crise sociale et politique puisse connaître une évolution favorable pour les travailleurs est que ceux-ci construisent leurs propres organisations indépendantes et soient donc en condition de jouer le rôle qui leur revient dans la bataille pour la démocratie socialiste et contre toute tentative de restauration du capitalisme.
31 mai 1990
6) En 1985, les terres agricoles étaient gérées dans leur très grande majorité par des unités du secteur socialiste. Les fermes d'Etat disposaient de 13,6 % de la superficie agricole et les coopératives de production de plus de 60 %. Le secteur privé était constitué par les lopins (6,3 %) et par des exploitations (15,7 %) individuels. Proportionnellement, la superficie occupée par le secteur privée est la plus importante des pays d'Europe orientale après la Pologne. Voir Courrier des Pays de l'Estn° 342, février 1990, dossier coordonné par Edith Lhomel.
7) Plus de 70 partis ont participé aux élections mais la plupart d'entre eux étaient fantomatiques.
8) Beaucoup de Roumains ont estimé que Ratiu avait été choisi comme candidat à cause de son argent (voir The Financial Times du 3 mai 1990)
9) D'après l'un de ces intellectuels, Andrei Plesu, le polonais Adam Michnik les aurait critiqués en leur conseillant d'entrer dans le FSN (voir Le Monde du 30 mai 1990)
10) Par rapport à d'autres pays d'Europe orientale, la Roumanie possède l'avantage de ne pas avoir de dette extérieure.
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