Le 31 mars 1990, la déclaration présentée par la Plate-forme marxiste du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) a été publiée dans l'influent quotidien moscovite, Moskovskaya Pravda, puis dans la Pravda le 16 avril 1990. Le courant à l'origine de cette plate-forme s'est organisé au cours d'une conférence nationale à la mi-avril où ce texte a été retravaillé. Nous en publions de larges extraits. DOCUMENT
LE PAYS est à la croisée des chemins. L'impossibilité objective d'un développement réussi de notre société, dans le cadre d'une réforme partielle du vieux système, ne laisse que deux solutions pour résoudre la crise qui touche tous les aspects de notre vie : la reproduction de la voie historique qui a mené au capitalisme moderne ou le chemin de la démocratie et du socialisme.
La crise du modèle de société prétendument "socialiste" a discrédité l'idéal affaibli, le marxisme a été contrefait par des concepts vulgarisés et par les politiques de trahison de ceux qui ont préféré le pervertir. Nous sommes favorables à un retour au marxisme classique, ce qui implique une attitude critique par rapport à l'héritage théorique de ses fondateurs et une remise en cause constante des bases théoriques du socialisme scientifique à la lumière des changements mondiaux. (...)
• La désintégration du système bureaucratique et autoritaire libère des forces sociales qui s'orientent vers la restauration d'une économie capitaliste ou mixte ; d'autres cherchent à faire renaître une perspective socialiste authentique.
(...) La première tendance est représentée par les dirigeants du courant libéral-bourgeois. Cette couche de la société occupe une position dans la division sociale du travail qui lui promet un statut privilégié dans l'économie de marché ; composée d'une petite partie de la bureaucratie et de la technocratie — les spécialistes qui ont des postes administratifs dans les organismes financiers et économiques et dans les unités de production qui bénéficient du monopole dans l'économie nationale et de certains entrepreneurs privés — légaux et illégaux — qui espérent pouvoir disposer librement de leur capital, elle est donc intéressée par l'adoption de structures économiques de type capitaliste.
Tout en s'attaquant à l'idéologie de la révolution, ce courant propose une rup ture radicale avec le système social actuel. Or la construction du capitalisme dans notre pays ne rendrait la "vie agréable" dans l'immédiat qu'à une poignée de nouveaux riches et à la couche supérieure des "professions libérales", sans pour autant parvenir à moderniser radicalement l'économie.
dite "sociale-démocrate" a une position ambiguë. Si, dans ses discours, elle ne rejette pas le socialisme, en pratique, elle le réduit à un ensemble de valeurs humanistes, morales et juridiques universelles. Son programme prévoit de copier de façon mécanique les structures sociales et économiques contemporaines des Etats industriels les plus développés.
Ce courant attire la partie des salariés
- tout particulièrement dans l'intelligentsia - qui voit la social-démocratie comme un mouvement de masse démocratique pouvant devenir une alternative réelle à la bureaucratie. Cette catégorie constitue l'aile gauche de la socialdémocratie tournée vers une option socialiste et qui conditionne la transition vers une économie de marché à la création d'un système de garanties sociales qui représenterait une barrière face à un virage total vers l'entreprise privée.
L'aile droite de la social-démocratie est plus organisée et détermine donc souvent la ligne politique de ce mouvement. On trouve surtout ses partisans dans les milieux technocratiques ; ils défendent pour l'essentiel des positions libérales, expliquant que les mécanismes "sau-
UNION SOVIETIQUE = vages" de la libre entreprise sont le prix à payer pour le progrès.
Les secteurs de la paysannerie qui s'orientent vers des formes d'exploitation privée sont une autre base potentielle des sociaux-démocrates.
Contrairement à la social-démocratie occidentale qui veut la démocratisation et l'humanisation de la société capitaliste, pour ce courant en Union soviétique, le capitalisme est un but en soi, qui ne permettra de lutter pour une vie meilleure qu'après sa mise en place.
• L'application pratique d'un programme social-démocrate mettrait inévitablement ce courant devant un choix qui le fait hésiter actuellement : une option libérale de droite, qui démantèlerait en pratique et légalement le système de garanties sociales dans notre société et une option qui, elle, développerait et renforcerait ces acquis, tout en encourageant la réussite sociale et l'activité individuelle.
Nous considérons que seul un mouvement marxiste démocratique, avec une orientation socialiste, correspond aux intérêts fondamentaux de la société. La base sociale du mouvement marxiste est née des contradictions de toute la période historique précédente. (...)
Ces contradictions peuvent se résoudre soit dans le cadre de l'entreprise privée (en dernière analyse sur le dos d'une partie de la société) ou par la création des conditions permettant à la majorité de la population de travailler librement ou de s'organiser en coopératives. Cette dernière option est le but principal des partisans de la Plate-forme marxiste. (...)
Les mouvement sociaux et politiques qui rêvent de pouvoir restaurer le vieux modèle du socialisme, de manière plus humaine et démocratique, occupent une place à part. On y trouve les travailleurs qui craignent — à juste titre — que le développement du marché et la libéralisation de l'économie et de la société se réalisent aux dépens des citoyens ordinaires. Ils se disent fidèles aux principes et aux idéaux du socialisme et promettent que les garanties sociales des travailleurs seront étendues. (...)
L'opposition des dirigeants de ce courant aux tentatives de réformes, qui vont à l'encontre de leurs "principes", les a conduit à s'unir avec la partie de la bureaucratie qui a besoin de manœuvrer sur le terrain social. En combinant de façon inédite des tendances conservatrices et démocratiques dans le mouvement ouvrier, ce courant hétérogène sera finalement obligé de choisir entre la lutte démocratique pour le socialisme et la défense
= UNION SOVIETIQUE d'un système autoritaire et bureaucratique légèrement rénové.
Le courant conservateur bureaucratique s'appuie sur la bureaucratie, sur les fonctionnaires qui lui sont proches et sur les couches urbaines et rurales conservatrices. Il n'a ni programme propre déclaré, ni mouvement politique qui exprimerait les intérêts de sa base ; mais il essaye de s'opposer à la restructuration de la société soviétique en exploitant sa position dans l'appareil d'Etat.
Les mouvements nationaux, dont la nature sociale et politique est extrêmement hétérogène, ont acquis une influence importante dans la vie politique du pays. Un de leurs objectifs est la restauration démocratique des droits légitimes des nations et des peuples dans les domaines économique, politique et culturel. Le courant libéral-bourgeois est surtout influent dans ces mouvements. Ce dernier essaye d'identifier ses propres objectifs particuliers avec ceux de la nation tout entière. Il décrit ses adversaires de classe comme des ennemis des intérêts nationaux et rejette par définition l'égalité entre les nations.
Cette propagande attire tout particulièrement des éléments du lumpen, enclins à chercher les racines de leurs problèmes partout sauf chez eux. Des mouvements très nationalistes et chauvins se développent ainsi et trouvent souvent une assise dans la bureaucratie corrompue, parmi ceux qui pratiquent le marché noir et chez les déclassés, les marginaux ou les criminels.
Des mouvements nationalistes russes ont également commencé à s'organiser politiquement. Il existe des courants qui prônent un renouveau de la culture et de la conscience nationales, tout comme des groupes chauvins séparatistes ou impérialistes. Le germe d'une nouvelle forme de système totalitaire de type nationaliste existe dans ces mouvements.
La direction du PCUS et de l'Etat soviétique, qui n'a plus aucune unité idéologique, essaye aujourd'hui de maintenir l'unité formelle du parti et de la société à tout prix, pour éviter des convulsions politiques et réaliser des réformes politiques ; pour ce faire, elle manœuvre parmi toutes ces couches sociales et ces mouvements politiques. Cela la met dans une position éclectique et inconsistante et elle perd toute initiative politique alors que la crise de la société s'aggrave. Au fil des événements, cette position conservatrice bureaucratique évolue petit à petit vers la sociale-démocratie.
Les transformations politiques socialisme ne peut être réduit ni à une démocratie parlementaire avec multipartisme, ni à un système de soviets. Il faut un véritable pouvoir populaire pour garantir à tous la participation directe à la solution des problèmes sociaux.
La transition vers un tel système re-
— le transfert pacifique et graduel du pouvoir des mains de la bureaucratie au bloc des forces démocratiques d'orientation socialiste, sur la base d'un mouvement de masse large, tout en préservant les droits constitutionnels des autres mouvements politiques et sociaux qui respectent les lois de l'Union soviétique et de ses républiques, et la Déclaration des droits de l'homme ; (...)
— le transfert graduel des pleins pouvoirs aux soviets locaux et aux organes d'autogestion qui doivent devenir la base d'appui de la gestion de l'infrastructure sociale ;
— la transformation des organisations et des mouvements sociaux nationaux — organisations de travailleurs, syndicats, associations de consommateurs, mouvements écologiques — dans le cadre initial démocratique du Soviet suprême, dont les discussions et les décisions législatives seront préparées par des comités et des commissions de cette instance sur mandat de ces mouvements.
L'Union soviétique, qu'Etat socialiste, ne peut être qu'une union consentie d'Etats libres et souverains, basée sur des principes internationalistes.
Pour renouveler le fonctionnement de l'Union, toutes les républiques doivent des référendums d'auto-détermination qui décideront de leur participation à un nouvel accord de l'Union. Après ces référendums, les nationalités concluront un nouveau contrat sur la souveraineté, l'égalité des droits et des devoirs des Etats membres. C'est ainsi que l'unité de tous les mouvements d'orientation socialiste des différentes républiques deviendra effective. (...)
La transition vers une telle économie requiert :
° Des changements dans les rapports de propriété :
— les branches économiques clés et les secteurs des matières premières sont la propriété exclusive de l'Etat ; une démocratisation maximale doit être introduite dans leur gestion;
— la propriété régionale doit être largement développée à tous les niveaux : il faut transférer la gestion des infrastructures sociales aux soviets et aux organes d'autogestion locaux ;
—la propriété collective des travailleurs des coopératives doit surtout s'exercer dans la petite et moyenne industrie ; dans ces secteurs, le travail salarié devrait disparaître après la période de transition;
— durant cette période, la propriété privée des moyens de production sera autorisée dans un cadre limité et sous le contrôle de l'Etat tandis que la protection sociale des employés sera appliquée de façon stricte.
° La transformation du système de gestion, soit :
— la décentralisation des droits, responsabilités et ressources de la gestion, et ce pour toutes les formes de propriété ;
— les organismes nationaux ou sectoriels se limiteront à des décisions de nature stratégique concernant l'économie nationale ;
- un système d'autogestion économique sera développé de la base au sommet : depuis les soviets, les collectifs de salariés ou les comités d'ouvriers jusqu'aux syndicats au niveau des branches, des régions et des complexes industriels ;
— le marché évoluera de façon graduelle et concrète dans le domaine des moyens de production après avoir supprimé la pénurie qui y règne; la régulation économique de ce marché se fera par des accords entre les organismes d'Etat, les associations de libres producteurs et les entreprises individuelles ;
— le pouvoir dictatorial des branches de production et des entreprises sera neutralisé par des associations de collectifs de travail et de citoyens. (...)
Nous proposons les mesures fondamentales suivantes pour transformer le PCUS :
— qu'il abandonne toutes ses fonctions de gestion directe de l'économie qui ne sont pas de son ressort ; qu'il transfère tout son pouvoir à l'Etat et aux organes de soviets ;
— qu'il clarifie la base idéologique du Parti ; que ses membres puissent se déterminer en formant différentes plates-formes idéologiques et politiques ;
— qu'il expurge le Parti de tous ceux qui l'ont discrédité par leurs abus, ainsi que des responsables de la crise et de la stagnation de la société. (...) *
Pravda, 16 avril 1990