Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

« Il faut revenir aux années 20 »

· Inprecor n° 310, 1er juin 1990 · p. 14-16 · 2 831 mots

URSS et Russie Stalinisme Syndicalisme

INPRECOR : Comment s'est constituée la Plate-forme marxiste ?

Alexandre BOUZGALINE : Lorsque la Plate-forme démocratique a été publiée, un groupe de communistes s'est retrouvé en désaccord avec les objectifs stratégiques défendus par les dirigeants qui en sont à l'initiative — des gens comme Afanassiev, etc (1). Ces désaccords portaient principalement sur la possibilité ou non d'une perspective socialiste pour notre pays et sur la place du marxisme dans l'idéologie et la science. Nous avons décidé d'organiser un courant — par le biais d'une plate-forme et non d'une fraction — au sein du PCUS. Cinq clubs du Parti de Moscou et de ses environs ont commencé à rédiger la déclaration de la plate-forme, qui a alors a été publiée par la Moskovskaya Pravda à la fin du mois de mars.

Ce journal a aussi publié l'annonce de notre conférence nationale qui s'est tenue les 14 et 15 avril 1990 avec des représentants d'organisations du Parti, venus de 54 des plus grandes villes de l'Union soviétique, de 22 des 24 villes de la couronne de Moscou et de clubs du Parti de Moscou. Nous y avons proposé des documents dont une nouvelle version de notre plate-forme et une résolution concernant la lettre ouverte du Comité central à la Plate-forme démocratique. Notre organisation est donc tout à fait récente.

• Quelle est votre attitude envers l'aile gauche de la Plate-forme démocratique ? Avez-vous des liens avec ses membres?

Il existe deux courants au sein de la Plate-forme démocratique : la tendance sociale-démocrate, ou peut-être même libérale, et l'aile gauche ; leur souci est surtout la démocratisation du Parti et de la société, c'est-à-dire de la démocratisation politique. Ils n'ont pas de programme économique solide. La majorité des partisans de la Plate-forme démocratique pense que la question de la démocratie est centrale en Union soviétique aujourd'hui, mais beaucoup d'entre eux sont en désaccord avec Afanassiev.

Mikhail Malioutine, membre du Comité organisateur de la Plate-forme démocratique, est l'un des dirigeants de son aile gauche (2). Nous avons des liens avec ce courant et avec les Nouveaux socialistes, parce que nos choix programmatiques dans les domaines politique et économique sont assez proches.

Par contre, nous avons des désaccords très importants avec les dirigeants du courant d'Afanassiev. Je crois savoir qu'ils viennent de décider d'organiser un nouveau parti, qui s'appelera peut-être Russie démocratique ou le Parti du peuple.

Je pense que ces deux ailes vont éclater, après le 28e Congrès, il existera donc deux partis.

• Que pensez-vous de la situation au sein des mouvements qui existent à l'extérieur du PCUS, par exemple dans les nombreuses organisations ouvrières qui sont en train d'apparaître ?

Nous essayons d'établir des liens solides avec les organisations ouvrières. Mais la plupart de ces organisations informelles — environ 70 ou 80 % — ont une orientation plutôt sociale-démocrate, ou parfois des idées syndicales qui datent du XIXe siècle ; cependant, il existe des organisations marxistes — ou des gens qui se revendiquent du marxisme — dans les comités de grève et les clubs d'ouvriers.

Politiquement, et c'est essentiel, nous essayons d'établir une lutte commune pour l'autogestion, la défense des droits des travailleurs et pour la liberté du travail. Les organisations de travailleurs devraient se battre ensemble pour ces idées, et nous les aiderons.

Deuxièmement, dans un contexte plus général, nous voulons aider à la construction d'un front large des mouvements démocratiques et non politiques en Union soviétique — associations de consommateurs, d'écologistes, etc.

Enfin, nous désirons construire une alliance des organisations démocratiques de gauche et qui ont des idées socialistes ; dans laquelle pourraient se retrouver les Nouveaux socialistes ( ou encore des gens comme Malioutine ou Kagarlitsky), des représentants du courant anarchosyndicaliste, et peut-être même des membres du Parti marxiste des travailleurs — qui revendique la dictature du prolétariat et qui, malgré ses positions radicales, avance des idées constructives sur l'autogestion (3). L'aile gauche de la Plate-forme démocratique pourrait également participer à cette alliance.

• Parmi les groupes de gauche en

Union soviétique, l'idée que le PCUS devrait être combattu par tous les moyens est aujourd'hui largement répandue - certains suggèrent même son interdiction. J'ai entendu beaucoup de gens affirmer que les travailleurs ou ses militants progressistes devraient quitter le PCUS au plus vite.

Qu'en penses-tu ?

Aujourd'hui, le PCUS est un empire sur le déclin à cause de la politique bureaucratique et totalitaire menée par notre Comité central pendant au moins cin-

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quante ans. Il est donc naturel qu'actuellement pour la plupart des travailleurs, il n'existe qu'un seul type de communiste : l'apparatchik, le bureaucrate, qui a lutté toute sa vie contre les intérêts des ouvriers. L'hostilité au PCUS est donc un rejet de cette situation.

Mais nous ne devons pas oublier que le mouvement marxiste a été fondé il y a 150 ans, qu'il existe dans le monde entier et qu'il continuera d'exister aussi en Union soviétique. Notre tâche actuelle est d'aider les travailleurs à comprendre la différence qui existe entre l'organisation bureaucratique, que nous avons connue dans le passé et que nous connaissons encore, et les véritables idées marxistes et communistes sur la liberté de l'emploi et les libres associations de producteurs. Ces idées, celles de Marx, Lénine, Gramsci, etc., sont en contradiction totale avec l'organisation bureaucratique.

• Vous construisez votre plate-forme à l'intérieur du PCUS. Or, en agissant ainsi, n'êtes-vous pas en train de donner une certaine légitimité à ce parti bureaucratisé et à l'ensemble de sa tradition stalinienne?

C'est une question difficile. Les dirigeants du comité qui a préparé la Plateforme marxiste sont tous membres du PCUS et c'est donc là que nous avons commencé notre bataille. Autre raison importante : nous luttons pour l'image du mouvement communiste en Union soviétique car aujourd'hui le PCUS symbolise l'organisation bureaucratique de la société. L'autre facette du communisme qui existe dans notre pays c'est la tradition admirable de la Ille Internationale ; c'est la voie que nous devons suivre.

Il faut absolument faire la différence entre les principes totalitaires du PCUS et les meilleures traditions des communistes de Russie et de l'Union soviétique du début des années 20 et peut-être même des années 30, quand certains communistes sont devenus staliniens tandis que d'autres essayaient de réfléchir à une économie et à des structures sociales véritablement socialistes.

• Quelle est, pour l'instant, la réaction de la direction du PCUS face à la

Plate-forme marxiste?

Il n'y a eu aucune déclaration officielle et nous ne connaissons donc pas la réaction des dirigeants du PCUS. Lors de sa visite en Oural, Gorbatchev a mentionné notre plate-forme dans un discours en disant « Aujourd'hui, il existe un parti marxiste au sein du PCUS » (4). Or nous ne pensons pas que notre plate-forme constitue la base d'un parti. Lors du festival organisé par la Pravda, à Moscou, Andreï Kolganov, signataire de notre texte, et Ligatchev ont un peu discuté (5). Ligatchev a présenté la plate-forme du Comité central et Kolganov a fait un discours sur la Plate-forme marxiste.

Notre Comité de coordination vient de décider de faire une résolution à propos des discussions préparatoires au 28e Congrès. Nous y demandons que les trois plates-formes — celle du Comité central, la Plate-forme démocratique et la nôtre - bénéficient de droits de publication identiques. La Pravda et d'autres journaux publient des documents ap puyant la direction du PCUS et parfois quelques articles qui reflètent les positions de la Plate-forme démocratique mais, en ce qui nous concerne, nous avons du mal à faire publier nos positions dans la presse officielle.

• L'un des concepts fondamentaux de la Plate-forme marxiste est l'autogestion dans toutes les sphères de la vie sociale et politique. Comment l'envisagez-vous?

Notre idée principale dans le domaine politique est l'organisation d'une autogestion démocratique à tous les niveaux de la société, dont celle des travailleurs dans les entreprises, par exemple. Des organes d'autogestion devraient être organisés dans les communautés locales et au niveau des villes et des régions — comme une organisation de soviets composée de délégués du peuple. Ces organes devraient gérer et organiser toutes les questions concernant l'infrastructure sociale de la société : le logement, le système de santé, l'éducation, la culture, les sports et les loisirs, etc.

En deuxième lieu, nous pensons qu'il faut détruite les structures de monopole de la gestion de l'Etat, comme les ministères. Aujourd'hui, ces structures distribuent tous les biens et les services dans un système centralisé par en haut, ce qui est l'antithèse de la régulation sociale de la distribution sous le contrôle des soviets.

1) L'historien louri Afanassiev, député du peuple, est l'un des principaux dirigeants de l'aile sociale-démocrate de la Plate-forme démocratique.

2) Voir l'interview de Mikhail Malioutine, qui s'occupe aussi des comités préparatoires des Nouveaux socialistes, dans inprecorn° 307 du 20 avril 1990.

3) Ce groupe a tenu sa première conférence en mars 1990, avec environ 90 participants. Certains groupes l'appuient en Oural, le principal centre industriel de l'Union soviétique. Il se base sur une interprétation très "stricte" du léninisme, mais semble avoir une attitude très sectaire envers les autres groupes de gauche.

4) Fin avril 1990, Gorbatchev a visité certaines des principales villes d'Oural et fait une série de discours où la rhétorique "dure" dominait.

5) La Pravda a organisé un festival à Moscou les 5 et 6 mai 1990.

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Il faut créer un nouveau mode d'organisation politique au niveau de l'Etat et des républiques. Cela signifie que les soviets de tout le pays et le congrès des députés du peuple doivent bénéficier de droits élargis. Nous soutenons toutes les organisations populaires larges et les mouvements démocratiques : les associations de consommateurs et culturelles, les syndicats et les mouvements écologistes. Nous pensons que les lois et les décisions principales, surtout sur le terrain social, devraient être élaborées en collaboration avec ces mouvements démocratiques et non par les ministères ou par d'autres institutions officielles.

Aujourd'hui, le Soviet suprême et le Congrès des députés du peuple n'ont aucun pouvoir réel, ils se limitent à voter ; ce sont les ministères et les organisations bureaucratiques qui élaborent les projets et exécutent toutes les décisions. Nous pensons que la préparation des décisions clés devrait avoir lieu dans des centres scientifiques contrôlés par les organisations populaires et être l'occasion de discussions publiques.

Pour avancer dans le sens d'une réelle autogestion, nous pensons qu'il faut créer des liens entre toutes les organisations démocratiques, pour que ce bloc ait un pouvoir politique réel et pour détruire le pouvoir de la structure bureaucratique. Ainsi, les "citoyens ordinaires" en Union soviétique auraient la possibilité de prendre part à la gestion de la société à tous les niveaux — sur leur lieu de travail, dans leur communauté, dans une organisation de consommateurs, dans leur syndicat, etc.

• Comment cette idée peut-elle être reliée à la discussion sur l'introduction des mécanismes de marché dans l'économie soviétique? Envisagez- vous l'autogestion en opposition aux réformes de marché ?

Le marché en soi ne détermine pas de manière mécanique l'organisation politique de la société. Au Chili, l'économie de marché supervisée par des économistes néo-classiques était très intiment liée à la dictature de Pinochet ; en Union soviétique, l'organisation de l'économie de marché peut exister dans le cadre de structures politiques différentes. Il sera sans doute très difficile de créer une démocratie authentique en Union soviétique ; chez nous, c'est la structure bureaucratique et des couches comme les "bandes" - où certains membres de la bureaucratie de l'Etat et du Parti s'unissent avec la mafia (6) - qui détiennent le pouvoir. En fait, les couches dirigeantes revendiquent le marché libre pour installer leur dictature sur le monopole de la production et la distribution. Dans ce cas de figure, le marché serait déformé car la spéculation deviendrait la meilleure façon de s'enrichir.

• Quels changements prévoyez-vous dans le paysage politique après le 28e

Congrès ?

Je pense que les conservateurs seront majoritaires et donc que les décisions du Congrès n'éclairciront pas vraiment la situation. De nouveaux partis ou peut-être de nouvelles fractions à l'intérieur du PCUS apparaîtront après le Congrès.

Il est probable que nous assistions à un processus d'unification de certains

Frattive partis libéraux -l'Union démocratique, d'autres groupes — dans un futur proche, peut-être même dès cet été, comme au sein des forces sociales-démocrates l'Association sociale-démocrate et la Plate-forme démocratique. Nous devons alors essayer de créer un front socialiste avec les forces issues du mouvement ouvrier, les Nouveaux socialistes, la Plateforme marxiste et peut-être même quelques forces démocratiques internationalistes issues du courant du Front uni des travailleurs (FUT) (7). Les dirigeants de ce dernier courant, comme Sergueev et Yarin, avancent des idées chauvines et ment des militants et des jeunes qui défendent des orientations démocratiques et qui s'opposent à leurs dirigeants.

Il y aura donc trois forces politiques principales — les libéraux, les sociaux démocrates et les socialistes - et, bien-sûr, l'appareil bureaucratique et la majorité conservatrice des adhérents du PCUS, qui représente une quatrième force non négligeable.

• Comment se déroule l'élection des délégués au 28e Congrès ? Y a-t-il eu des changements démocratiques dans la procédure de vote ?

Ces élections sont organisées d'une façon formellement démocratique qui, dans la pratique, ne l'est pas du tout : l'élection des délégués sur les plates-formes n'existe pas. La majorité revient à l'aile conservatrice du PCUS dans la quasi totalité des districts (okrug) et des organisations du Parti. La plupart des délégués au Congrès soutiendra donc l'aile conservatrice. Dans certaines organisations, des dirigeants de la Plate-forme marxiste ou des leaders de la ligne sociale-démocrate ont été élus. Peu de délégués défendront la Plate-forme marxiste. Nous avons demandé au Comité central que les représentant de notre plateforme aient le droit de parole durant le Congrès, mais nous n'avons pas encore de réponse. • Quel est le but de la deuxième conférence de la Plate-forme marxiste que vous tiendrez en juin? Deux points principaux sont à l'ordre du jour. Tout d'abord, une discussion sur la situation politique et les tâches que nous devons nous fixer. Cela nous conduira à un débat sur nos perspectives tactiques : allons-nous construire un nouveau parti ou une fraction à l'intérieur du PCUS ? Quels rapports devrions-nous entretenir avec la Plate-forme démocratique et avec le mouvement social-démocrate ? Nous discuterons également des questions d'organisation et nous ferons le bilan du travail de notre Comité de coordination durant ces trois premiers mois. Nous devons trouver des défenseurs de notre plate-forme dans les différentes villes et aussi estimer le nombre de nos partisans. Peut-être préparerons-nous aussi certaines résolutions sur la Lituanie et sur d'autres points.

Propos recueillis par Poul Funder Larsen Moscou, mai 1990

6) Le scandale de la compagnie ANT en est un exemple type. Voir Inprecorn° 306 du 6 avril 1990.

7) Le Front uni des travailleurs (FUT) est d'abord apparu à Léningrad durant l'été 1989, puis il s'est développé dans l'ensemble de la République russe. C'est un courant qui combine une rhétorique ouvriériste et opposée au marché, avec une attitude et un chauvinisme grand-russe. Son dirigeant, Benjamin Yarin, a été nommé au conseil présidentiel de Gorbatchev avec d'autres personnalités conservatrices comme l'écrivain Valentin Raspoutine. Voir Inprecorn° 304 du 9 mars 1990.

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