Inprecor 1974–2004

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RDA

Histoire d'une économie sacrifiée

· Inprecor n° 310, 1er juin 1990 · p. 11-13 · 2 458 mots

Allemagne Europe de l'Est Stalinisme Syndicalisme

contradictoires. Cependant, il s'est avéré que la situation est bien pire que ne le faites avant novembre 1989, par des partenaires commerciaux occidentaux de impression biaisée de la réalité. En effet, la structure commerciale de la RDA est de moins en moins compétitive par rapport aux pays capitalistes développés, et

Histoire d'une économie sacrifiée

Qu'elles viennent de l'Ouest ou de l'Est, les appréciations sur la situation économique actuelle en République démocratique allemande (RDA) sont suggéraient les propagandistes de la gestion bureaucratique. Les affirmations, la RDA étaient aussi trop optimistes. Les efforts que fournit la RDA pour continuer à payer régulièrement ses créditeurs étrangers peuvent donner une s'accompagne d'un accroissement énorme des exportations pour contrebalancer ce déclin économique.

Winfried WOLF

EN RDA, sous le régime antérieur, la réduction des exportations de produits techniques modernes était contrebalancée par l'exportation croissante de matières premières

(potasse et charbon), vêtements, de mainde d'œuvre, de viande et de bétail, ainsi que de fruits et de légumes. Et, à l'instar des pays du "socialisme réellement existant", bien avant le "changement" de novembre 1989, la RDA devenait de plus en plus une réserve de main-d'œuvre bon marché pour la Communauté économique européenne (CEE), principalement pour l'industrie et le commerce ouest- allemands, grâce à l'existence de l'union douanière inter-allemande.

Le taux de change du mark est- allemand la devise ouestcontre allemande était de 1 pour 2,4 en 1980, mais de 1 pour 4,4 en 1989. Cette détérioration des termes de l'échange trouve son expression économique dans le fait que, entre 1980 et 1988, alors que la croissance annuelle du revenu national produit était de 4,2 %, la croissance du revenu national disponible n'était que de 2,2 %. La différence entre revenu national produit et revenu national disponible, fruit du déficit du commerce extérieur, est passée de

27 à 325 milliards de marks entre 1970 et

RDA = 1979. Plus d'un sixième du produit net des entreprises est-allemandes était perdu en moyenne dans les années 80. La part des exportations vers les pays capitalistes est passée de 21,4 % du revenu national brut en 1980 à 45 % en 1988 pour financer le revenu des exportations en chute

Voici quelques indicateurs qui montrent l'état de l'économie est-allemande.

A la fin des années 50, la productivité du travail était de 35 % inférieure à celle de la RFA. Dans les années 60, pendant une courte période, la différence était de 25 % et, aujourd'hui, elle est de 40 à 50 % plus basse. Alors que durant la première moitié des années 80, la productivité augmentait de 4,3 % par an, après 1985, elle est tombée à 3,5 % ; le produit intérieur brut par habitant équivaut environ à 65 000 deutsche marks (DM) par an, en RFA, tandis qu'il est d'environ de 30 000 DM en RDA.

En dépit des envolées lyriques d'Honecker et de son ministre de l'économie, Mittag, lors des congrès du Parti et des réunions du Comité central, expliquant que la stratégie économique du Parti socialiste unifié (SED) se basait sur le passage d'une croissance extensive à une croissance intensive, c'est exactement le contraire qui s'est passé entre 1981 et 1989 : augmentation des réserves en capital (capital fixe) de 45 % et du revenu national de 41 %.

De fait, le taux d'accumulation a chuté de 16,1 % en 1970 à 10 % en 1988 ; cette chute a été accentuée par le maintien ambitieux d'une politique sociale qui,

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RDA Tu peux toujours courir... dans plusieurs domaines, était exagérée et n'avait aucun rapport avec les nécessités réelles de la population.

Déshabiller Pierre pour habiller Paul

Cela impliquait que, dans de nombreux secteurs de l'économie, on ne pouvait que maintenir le niveau de la production. Afin de poursuivre des projets de prestige ambitieux (dans le domaine de l'électronique, par exemple), et pour financer une politique énergétique totalement désastreuse, les autorités centrales ont effectué des ponctions sur le revenu des entreprises, alors que nombreuses étaient celles qui manquaient déjà de moyens pour renouveler leurs bâtiments et leurs équipements devenus obsolètes. Cela a évidemment aggravé la situation de l'environnement.

La branche de l'industrie qui dispose de l'équipement en meilleur état est la mécanique; même dans ce secteur, le nombre d'installations qui ont plus de vingt ans est passé de 54 900 en 1986 à 60 000 en 1989. La situation est encore pire dans les industries chimiques, textiles et alimentaires. La production d'énergie, en particulier, se trouve dans un état désastreux. En 1985, 56 % de la production des centrales thermiques au charbon provenait d'installations construites avant 1970, qui étaient très peu performantes et aussi très polluantes. Ces vieux équipements n'ont pas été changés ces dernières années.

Ceux qui, à droite comme à gauche, avaient l'habitude d'employer le label "socialiste" pour parler de la RDA tirent aujourd'hui des conclusions radicalement opposées lorsqu'ils essayent d'expliquer cette situation dramatique. Pour les champions du capitalisme, l'échec de

Après le ler juillet, tu me prêteras ta voiture ? tous les pays du "socialisme réellement existant" prouve que ce système est en voie de disparition. De l'autre, ceux qui font l'apologie du prétendu caractère socialiste de ce pays se limitent à attribuer les échecs économiques de la RDA aux

—les conditions très difficiles de la RDA après la Seconde Guerre mondiale (faible niveau d'industrialisation, dommages de guerre très lourds, coût de la reconstruction, aggravation des disparités à cause de la division du pays, etc);

— les politiques économiques désastreuses poursuivies par Honecker, Mittag et Stoph (Premier ministre de RDA) depuis le milieu des années 70 et surtout depuis le milieu des années 80.

De la même manière qu'il serait abusif de faire porter aux gouvernements la responsabilité entière du chômage, des crises cycliques et de la pauvreté de masse qui sévit dans ces pays — qui sont des produits du système capitaliste —, et même s'il ne faut pas cacher leurs responsabilités propres, il serait tout aussi faux de limiter les erreurs du système en RDA aux conditions précédemment exposées ou aux agissements individuels de bu-

L'histoire économique de la RDA est faite par une longue succession de chamboulements sans lendemains, de crises et de périodes de stagnation.

L'enthousiasme pour la reconstruction du pays, qui a suivi 1945, a été aussitôt suivi par le passage à la planification économique administrative. Cela a accéléré les rythmes vers l'industrialisation lourde, selon le modèle soviétique; la classe ouvrière et certaines couches de salariés l'ont vécu comme un phénomène allant contre leurs intérêts. Le soulèvement de juin 1953 a traduit ce mécontentement. Le "cours nouveau" du gouvernement, s'est vite enlisé avec le foisonnement de la bureaucratie ministérielle. La construction du mur de Berlin et les incitations à la productivité qui ont suivie ont entrainé un bref revirement ; le Nouveau système économique de planification et de gestion économique (NOSOL) a réussi une sorte de boom économique. Cette direction économique — démagogiquement présentée comme une démocratisation — a prouvé qu'elle était plus efficace, car elle se basait sur un transfert des responsabilités de la bureaucratie centrale vers des niveaux inférieurs plus aptes à gérer les détails concrets. Mais cette période a été de courte durée ; elle a vite été abandonnée à cause des contradictions qu'elle générait entre la direction de la bureaucratie économique, qui voulait accroître son propre pouvoir et la bureaucratie du Parti qui voulait déterminer les objectifs du système.

L'ère Honeeker

Le VIlle Congrès du SED, en 1971, a marqué à la fois la fin de cette politique et le début de l'ère Honecker avec pour nouveau principe de base l'unification des politiques sociale et économique. Durant les premières années, cette politique s'est appuyée sur l'exploitation commerciale féroce de la hausse des prix du pétrole, ce qui a eu des conséquences catastrophiques pour la politique énergétique de la RDA, elle a aussi compté sur les facilités de crédit au début des années 70.

L'économie est-allemande a ainsi pu quelque peu s'oxygéner. Cette période a servi à modifier progressivement le rapport de forces relativement stable entre le Parti, l'Etat et les bureaucraties économiques surgies durant la seconde moitié des années 60.

Cete phase a culminé au milieu des années 70, avec le tournant pris en faveur de la structure des combinats qui a entraîné le sacrifice de la riche expérience des petites et moyennes entreprises en matière de production et de marketing, de leurs structures productives polyvalentes et de leur capacité à réagir rapidement face aux nouveaux besoins. Elles ont été remplacées par les désavantages d'une industrie centralisée en de vastes monopoles qui élaboraient les prix, les coûts et dont la lourdeur entravait toute innovation.

Ce changement a cependant réussi à remplir son objectif : il a assuré, durant plus de quinze ans, la domination de la bureaucratie du Parti au sein du système

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bureaucratique. A cause de la concentration et de la réduction quantitative de la bureaucratie économique, le pouvoir des directeurs de combinats a augmenté ; en fait ceux-ci étaient directement subordonnés à la direction du Parti par la personne de Günter Mittag. La bureaucratie d'Etat (dans les ministères et par-dessus tout à la commission du Plan) a été exclue du partage du gâteau du pouvoir. La réflexion économique a été remplacée par les décisions subjectives de Mittag.

Il est évident que la persistance de cette forme d'exercice du pouvoir, même après 1985, et sa forme dogmatique ont pesé de façon décisive dans l'écroulement rapide et presque incontesté du système de domination post-capitaliste.

Les tenants du soi-disant "socialisme de marché" oublient que Marx expliquait que toutes les contradictions du capitalisme se concentrent de manière embryonnaire dans la marchandise.

Imiter la RFA

Alors, ceux qui pensent que l'échec de l'économie de la RDA est dû à l'utilisation insuffisante des mécanismes de marché se préoccupent essentiellement de l'alternative plan/marché, oubliant que ce sont précisément les expressions capitalistes de la loi de la valeur (capital, valeur ajoutée, taux moyen de profit, etc.) qui ont conduit à l'immense développement des forces productives. Une loi de la valeur restreinte "de type socialiste" n'obtiendrait pas de tels résultats. Voilà pourquoi la majorité des forces politiques de RDA, dont la plupart était dans l'opposition depuis des années, ont évolué en quelques semaines, et après avoir dissimulé leurs idées derrière des phrases sur l'"économie de marché socialiste", elles ont formulé la revendication non socialiste, et même anti-socialiste, d'une économie de marché "sociale" calquée sur le modèle ouest-allemand.

La principale raison de l'échec de la RDA, comme des autres pays du "socialisme réellement existant" l'absence de tout processus de transition entre l'abolition de la propriété capitaliste et le développement de relations de production socialistes. Car il ne suffit pas de rebaptiser légalement les moyens de production "propriété du peuple" ; le socialisme ne commence vraiment que quand les producteurs s'organisent à la base dans des structures démocratiques et qu'ils jouissent d'un pouvoir immédiat sur les moyens de production et sur les résultats de celle-ci, tant dans les entreprises qu'au niveau régional et national.

La motivation économique est le fruit du sentiment de responsabilité des travailleurs, basé sur le contrôle des moyens de production ; elle est favorisée par les avantages de la planification sous forme de régulations économiques qui répondent aux besoins des masses ; voilà la seule alternative au capitalisme. L'existence de ces secteurs qui ne répondent pas directement à ces critères perdurera encore un long moment, tandis que le processus de participation des travailleurs ira croissant. L'opinion exprimée dans le journal de la Gauche unie nous semble intéressante : « Nous avons besoin de plus de planification et non pas de moins de planification - mais, fois-ci, avec une forme économique solide de régulation, qui utilise la valeur et les relations marchandes, basée sur l'autogestion, et correspondant aux besoins des masses. (...)»

Mais la crédibilité d'une alternative de société de liberté et de démocratie socialiste a, au moins en RDA, été laminée. Tandis que les faibles forces réellement socialistes du SED s'épuisent dans une lutte pour rénover leur parti et cessent donc tout travail dans les usines, la Gauche unie, elle, discute du contenu d'une alternative socialiste; tous les autres regroupements ont pris depuis longtemps le chemin de la réunification.

Il est évident qu'en novembre 1989, le mouvement s'est arrêté à la porte des entreprises. Depuis lors, les grands décideurs d'industrie, aujourd'hui libérés de Mittag, ont considérablement réussi à augmenter leur pouvoir; les travailleurs ne savent pas comment y répondre, surtout depuis que la centrale syndicale FDGB s'est vidée et que les tentatives de la renouveler par la base ont, jusqu'ici, rencontré peu de succès. Les batailles concernant les formes de représentation (pour l'autogestion, pour limiter les dégâts du capitalisme, un seul syndicat, etc...) dans l'entreprise ont eu un effet négatif sur la politisation des ouvriers.

La situation s'éclaircir lentement ; la population comprend mieux les risques sociaux du développement de l'économie de marché. L'idée selon laquelle la question clef pour les militants de la classe ouvrière est la création de formes plus solides de représentation dans les entreprises, en lien avec le réveil graduel de la conscience de classe — en utilisant l'espace créé par l'absence de définition légale à l'heure

RDA actuelle —, gagne du terrain. Cela permettra de lutter pour les droits, les conditions de travail et leur protection, et créer une base de départ pour résister à l'attaque massive qui se prépare dans le cadre de la nouvelle union entre le capital privé ouest-allemand et le capital d'Etat de

Là où les organisations syndicales des entreprises ont été renouvelées de fond en comble, leurs dirigeants, dans la mesure où ils sont prêts à représenter les intérêts de tous les travailleurs, sont un élément essentiel et, pour le moment, ils jouissent d'une meilleure position légale en RDA qu'en RFA. Mais si les forces syndicales sont si faibles qu'aucun renouveau ne semble possible, des conseils d'ouvriers doivent se charger de cette tâche de représentation des salariés. Les échanges avec des délégations de la gauche syndicale et des conseils de RFA sont très utiles en

RDA; ils peuvent aider à démasquer de nombreuses illusions sur la "liberté"

ouest-allemande qui existent encore. *

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