Inprecor 1974–2004

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EL SALVADOR

L'adieu aux armes est encore loin

· Inprecor n° 311, 15 juin 1990 · p. 31-33 · 2 900 mots

El Salvador Italie

commandante Ana Guadalupe Martinez, membre de la délégation du FMLN qui

RADIO VENCEREMOS : Comment expliquez-vous que le gouvernement salvadorien ait fini par accepter de se réunir avec le FMIN ?

Ana Guadalupe MARTINEZ : Le gouvernement n'était pas très chaud pour nous rencontrer sous les auspices du secrétaire général des Nations-Unies (ONU), Javier Perez de Cuellar ; il y a été contraint pour sauvegarder ses ressources militaires. Il y a actuellement un débat aux Etats-Unis sur la poursuite de l'aide militaire à l'armée salvadorienne ; après dix ans de guerre, celle-ci n'a pas été capable de remplir le but que lui avait initialement fixé le Congrès nord-américain. L'offensive que nous avons lancée en novembre 1989 (1) a donc fait rebondir la discussion aux Etats-Unis ; certains observateurs ont commencé à se demander pourquoi ces dix années de guerre n'avaient pas davantage affaibli le FMLN, et pourquoi l'armée continuait-elle de violer les droits de l'homme. Au départ, les Etats-Unis voulaient faire de l'armée un corps professionnel et contenir le prétendu "communisme" : ils n'y sont pas par-

L'ouverture de négociations en présence de l'ONU marque la victoire de dix ans de lutte armée au Salvador.

• A votre avis, les Etats-Unis ont-ils fait pression sur le gouvernement salvadorien pour qu'il participe à cette réunion?

L'armée et le gouvernement ne voulaient pas accepter la présence de Perez de Cuellar ; pour eux, le rôle actif assumé par une organisation internationale comme les Nations-Unies dans un tel processus, confirme la reconnaissance du FMLN comme partie prenante de ce conflit et établit officiellement l'existence d'une autre armée et d'une autre force au Salvador. Car si l'ONU accepte de jouer les médiateurs, c'est bien parce qu'il existe deux armées qui se battent et non des fantômes comme le prétend le gouverne-

L'adieu aux armes

est encore loin

Nous reproduisons des extraits de l'interview réalisée par la radio du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), Radio Venceremos, à la s'est réunie avec le gouvernement salvadorien, en avril 1990. ment. Si une médiation est nécessaire, c'est qu'on se trouve en présence de deux pouvoirs qui s'affrontent sans qu'aucun ne soit capable de l'emporter. Le FMLN n'est pas seulement une armée, mais aussi une force sociale représentative qui est à l'origine d'une dualité de pouvoir établie : voilà ce qui explique son appui populaire. Le gouvernement salvadorien est aujourd'hui obligé de reconnaître qu'il n'a pas été en mesure de vaincre le FMLN

D'aucuns prétendent que cette rencontre suppose la reddition du FMLN ; ce n'est absolument pas le cas, bien au contraire. La gauche salvadorienne n'aurait jamais gagné la légitimité et la reconnaissance dont elle jouit actuellement, sans notre lutte.

En Europe, la gauche est habituée à disposer d'un certain espace politique, même s'il lui est contesté ; ses militants se promènent librement et différentes idées coexistent dans la société, même si elles ne sont pas majoritaires ; en Amérique centrale, et surtout au Salvador, être de gauche était un "pêché mortel", que les gens payaient de leur vie avant l'existence du FMLN. Aujourd'hui, les idées progressistes, démocratiques et de gauche ont du poids dans notre société. La légitimité du FMLN en tant qu'interlocuteur est admise par des gouvernements et des organisations internationales, et surtout par le peuple du Salvador. Un tel acquis aurait été impensable sans ces années de

4 Le thème principal de la prochaine rencontre devrait être le cessez-le-feu, quelle sera la position du FMLN ?

Le document que nous venons de signer à Genève est clair : il faut un processus de négociations aboutissant à des accords concrets avant de discuter d'un cessez-le-feu ; la thèse du gouvernement de Cristiani, selon laquelle le seul problème à résoudre au Salvador est l'inté-

1) Voir Inprecor n° 298 du 27 novembre 1989

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gration du FMLN au processus de démocratisation, se voit ainsi contredite.

La signature de cet accord confirme qu'il n'y a pas de démocratie au Salvador et que le cessez-le-feu ne pourra se concrétiser que dans la mesure où seront effectués des pas vers la démocratisation. La lutte armée au Salvador reste légitime, c'est une garantie pour le changement. L'accord sous-tend même — et c'est le leader d'un parti d'opposition qui le soulignait — que la lutte armée garantit et préserve ce processus de démocratisation.

Il faut savoir que la guerre continuera d'être un facteur déterminant dans les négociations. Le FMLN pense même que, dans la situation actuelle, les deux parties vont faire des efforts pour maintenir le rapport de forces militaire, politique et social, dans le but d'imposer leur point de vue dans les négociations. Le FMLN doit donc préserver ses capacités militaires, l'appui dont il jouit et, surtout, la solidarité internationale ; c'est ce qui peut faire céder le gouvernement. L'heure n'est pas au désarmement d'un FMLN qui se transformerait en un parti politique, mais à la bataille pour de réels changements au Salvador. Le gouvernement sera obligé de faire des concessions.

Aujourd'hui, il ne faut pas se limiter à revendiquer la démocratie pour les pays d'Europe de l'Est, il faut le faire aussi pour le tiers monde ; au Salvador, la société toute entière l'exige. L'ARENA (2) et le gouvernement salvadorien se trouvent donc bien isolés sur ce sujet. Si le "danger du communisme" n'est plus à l'ordre du jour, pourquoi les Etats-Unis se refusent-ils à une ouverture de la société salvadorienne ? Voilà la question.

• Dans le document que vous avez signé, il est clairement exprimé que le processus de négociations est ouvert.

Comment se fera-t-il ?

Ce texte dit clairement qu'il faut une démocratisation au Salvador qui aboutisse à la participation directe et légale du FMLN dans la société. Cela revient à dire que la démocratie n'existe pas aujourd'hui dans notre pays : voilà la première lecture des accords qu'il faut faire et que le gouvernement refuse. Ensuite, l'accord précise que, puisqu'il n'y a pas de démocratie, il faut la créer et que, pour ce faire, des changements sont nécessaires, dont les plus urgents concernent le principal pouvoir du Salvador, l'armée. Un des objectifs des négociations est la transformation des forces armées. Le FMLN propose que tous les officiers liés au haut commandement soient mis à la retraite, c'est le groupe de la Tandona (3) qui contrôle l'armée aujourd'hui; le FMLN demande donc une épuration, qui est d'ailleurs acceptée par pratiquement tout le monde. Ensuite, le FMLN veut que l'armée prenne un caractère professionnel ; pour ce faire, il faut transformer ses structures mais aussi son mode de pensée — et on ne change l'idéologie de l'armée qu'en changeant son fil à plomb, l'Ecole militaire. Au terme de la négociation, les effectifs de l'armée devront être réduits Enfin, il faut que la police ne dépende plus de l'armée ; elle doit être rattachée à un autre ministère car ses tâches sont différentes et spécifiques.

Do Nous nous avons gagné les "élections" CASERNE D'USULUTAN

Dans le domaine de la justice, il est bon de rappeler que les lois salvadoriennes ont toujours eu une portée pratique limitée, dans la mesure où notre système judiciaire n'est pas indépendant et ne se trouve pas à l'abri des pressions. Il faut donc en créer un nouveau, indépendant, qui ne soit plus relié au ministère de la Défense. Les juges ne doivent plus avoir peur, ni risquer de disparaître, s'ils accusent un militaire; ils doivent avoir l'autorité suffisante pour traîner en justice les criminels, même s'il s'agit de membres des Forces armées. Nous pensons qu'il faut aussi une loi qui défende les droits de l'homme et que ceux qui les violent soient punis de façon exemplaire.

Au Salvador, plus que dans tout autre pays, les réformes économiques, et notamment la réforme agraire, doivent être discutées lors de la négociation. Le problème spécifique de la terre a un lien historique avec les formes de violence sociales que nous avons connues dans notre pays. Tant que la réforme agraire ne sera pas réalisée et tant que les paysans ne disposeront pas de véritables garanties légales sur leur terre, ils seront prêts à continuer à se battre ; et ont trouvera toujours des gens disposés à prendre le fusil au Salvador, même si le FMLN ne le con-

La réforme du système électoral représente un autre élément clé de ces discussions. Le cadre aujourd'hui en vigueur au Salvador a pour fonction la préservation du pouvoir du parti qui est au gouvernement ; le pourcentage de gens qui votent à droite chez nous n'a guère évolué depuis 1982 (environ 500 000 personnes). Si le système électoral est modifié, et si les gens s'inscrivent sur les listes électorales, un million de nouveaux électeurs

L'ARENA est convaincue que ce nouvel électorat votera surtout à gauche ou au centre, et qu'il ne s'était pas inscrit avant à cause des recommandations de la guérilla — surtout à la campagne. Les jeunes qui avaient huit ans en 1980 sont déjà en âge de voter. Le problème des inscriptions sur les listes électorales intéresse donc tous les partis Nous voulons que le bon déroulement du processus électoral soit garanti ; au Salvador, jusqu'à présent. les observateurs internationaux n'arrivaient que le jour du vote. En 1991, il y aura des élections municipales et législatives. Si l'ARENA perd la majorité à l'Assemblée et dans les municipalités, elle devra faire face à une société majoritairement oppositionnelle, qui disposera de moyens légaux pour lui disputer le terrain politique, et qui pourra mettre en pratique l'autogestion locale. Le gouvernement a déclaré que les négociations ne devaient pas dépasser le cadre fixé par la Constitution et que celle-ci ne serait pas réformée. Il faut donc enlever sa majorité à l'ARENA à l'Assemblée pour pouvoir changer la Constitution et légaliser les négociations. Les élections de mars 1991 sont donc très importantes.

• Le FMLN participera à ces élections ?

Il faut d'abord souligner que notre lutte armée pour des élections trouve de nouveaux appuis ; nos armes deviennent

2) L'Alliance république nationale (ARENA) est une formation d'extrême droite (dirigée, entre autres, par le major d'Aubuisson, commanditaire de l'assassinat de Monseigneur Romero en 1980) ayant des liens connus avec les escadrons de la mort ; elle est au pouvoir depuis l'élection présidentielle d'avril 1989.

3) Certains officiers qui dirigent aujourd'hui l'armée salvadorienne tels que le colonel Ponce, chef de l'Etat major sont issus de la Tandona. Ces gradés sont favorables à la poursuite de la Guerre de basse intensité, sous la direction des Etats-Unis, et se sont déclarés hostiles à toute négociation avec le FMLN.

Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990

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des garanties pour la tenue du scrutin et, alors que nombreux étaient ceux qui pensaient que la lutte armée perdrait de sa légitimité au Salvador, elle devient la caution du processus électoral. Le FMLN apparaît donc comme une force nécessaire et même vitale pour la démocratisa-

Les forces armées se trouvent dans la situation contraire : la contre-insurrection perd de sa légitimité et sa raison d'être aujourd'hui — combattre le FMLN car il serait anti-démocratique et communiste — n'est plus de mise. L'armée devient le seul obstacle à l'ouverture démocratique. Les Etats-Unis perçoivent ce changement de façon négative et se demandent s'ils doivent continuer à appuyer inconditionnellement l'armée pour qu'elle continue la guerre. L'armée subira des pressions qui viendront de plusieurs côtés, mais surtout de la société nord-américaine.

Nous pensons qu'il existe une bonne disposition de la part des Etats-Unis, ce qui ne suppose nullement une acceptation de nos positions ; ce pays envisage de réduire l'aide économique et militaire qu'il donne au gouvernement salvadorien, ce qui crée un nouveau cadre politique, différent de la contre-insurrection.

Nous vivons donc des moments très importants; et ces négociations supposeront surtout des changements pour l'armée. C'est important car elle a joué un rôle déterminant dans le conflit en faisant régner la peur. S'il y a des négociations politiques, une restructuration du système judiciaire, et si le symbole de l'armée intouchable est brisé — si, par exemple, les militaires qui ont assassiné les jésuites sont punis - les gens comprendront qu'ils ont le droit d'avoir des idées proche de celles de la gauche et même d'en parler, sans être menacés de torture ou de disparition. Tous ces changements constitueront autant de garanties pour que les élections soient l'occasion d'une réelle participation populaire.

Le FMLN ne pense pas que ces négociations soient faciles, ni rapides; il sait qu'il faut encore beaucoup de choses — dans les domaines politique et militaire — pour que l'armée accepte de renoncer à être le centre du pouvoir. Même si nous gagnons de nouveaux espaces avant les élections (la campagne électorale commence en décembre 1990, ndlr), le FMLN ne se transformera pas encore en organisation politique; mais il pourrait soutenir ces élections et établir certains accords avec le gouvernement et l'opposition pour que le scrutin soit propre.

Si des transformations interviennent dans le cadre des négociations, le FMLN ne pourra pas prôner le boycott électoral, comme il le faisait jusqu'à présent ; mais, Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990 si les choses n'avancent pas, il est possible que la Convergence démocratique (4), et même la Démocratie chrétienne (DC), remettent en question leur participation pour ne pas courir à l'échec.

• Vous pensez appuyer la DC ? Qui a parlé de cela ? • Vous sembliez mettre la DC et la

Convergence démocratique sur le même plan...

L'histoire fait des tournants, elle n'est pas linéaire. Il y a un an et demi, la Démocratie chrétienne était notre ennemi principal quand elle était au gouvernement (5) ; mais, aujourd'hui, elle a le même adversaire que nous, l'ARENA, et ce serait une folie de nous battre contre le gouvernement sans un minimum de coordination. Il ne nous a pas été facile d'arriver à cette conclusion. La Démocratie chrétienne a, à l'origine, des liens directs avec les Etats-Unis dans la guerre de contre-insurrection et elle apparaît évidemment aux yeux des Salvadoriens comme resresponsable — d'une période difficile de notre histoire. Mais, aujourd'hui, la DC est aussi victime de persécutions, certains de ses militants ont été arrêtés et ils ont subi le même sort que nous lorsque qu'elle était de l'autre côté de la barrière ; ses militants sont devenus ainsi beaucoup plus réalistes. S'ils perdent encore les élections, leur parti se décomposera ; les exigences de démocratisation présentées par le FMLN les protègent donc aussi, car elles ouvrent des espaces politiques.

La question d'un soutien à la candidature de la DC aux élections ne se pose même pas car le FMLN a déjà un correspondant parmi les partis politiques, la Convergence démocratique. Si passe des accords avec la DC, nous verrons si nous appuyons indirectement une telle coalition, en n'appelant pas au boycott, par exemple. Mais nous n'allons pas dire aux gens d'aller voter pour la DC. Si alliance pouvait battre l'ARENA, et si nous voulons être cohérents, en tant que gauche démocratique, pour aider à cette victoire électorale.

• Comment va évoluer la situation militaire?

La thèse du gouvernement, selon laquelle il fallait un cessez-le-feu avant d'entamer des négociations — parce que le peuple voulait la paix, d'après lui — a volé en éclats; c'est un élément impordéveloppant ce discours, l'ARENA voulait bénéficier de bonnes conditions pour gouverner, tout en faisant traîner la négociation et en réduisant notre pression militaire. Aujourd'hui, l'accord signé à Genève entre le FMLN et le gouvernement salvadorien a reconnu la nécessité d'un processus de démocratisation avant de se diriger ensuite vers la nécessité d'un arrêt des hostilités. La guerre va donc se poursuivre pendant une certaine période, avec la même intensité, jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé ; elle peut même se raviver si l'armée bloque trop les négociations.

Il faut souligner que l'accord pour les négociations n'est pas contradictoire avec la poursuite des activités militaires du

L'armée, de son côté, s'efforcera aussi de maintenir la pression. Les discussions en cours n'impliquent donc pas une paix dans l'immédiat, au contraire, la confrontation militaire peut même s'intensifier, tant qu'un accord définitif n'est

En ce moment, le FMLN doit redonner une légitimité à sa guerre et à la lutte armée. En même temps, il est obligé de tenir compte de ce que pense la population de ses actions, s'il veut répondre aux aspirations des masses. Si certaines de nos opérations sont mal comprises par la population, nous serons obligés de changer de tactique ; mais cela ne signifie pas que nous cédions du terrain à nos ennemis, c'est la preuve de notre volonté de répondre aux désirs des C'est dans ce cadre qu'il faudra analyser ce que fera ou ne fera plus le FMLN. Par exemple, à cause de la crise économique, certains nous demandent de voler des camions avec de la nourriture pour la redistribuer ; des opérations de ce genre pourrait favoriser la popularité du FMLN dans les quartiers populaires. *

Radio Venceremos Avril 1990

4) La Convergence démocratique (CD) a été créée en 1989 à l'initiative des formations membres du Front démocratique révolutionnaire (FDR) qui était allié, lui, au FMLN. On y trouve notamment le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) de Guillermo Ungo, qui est membre de l'Internationale socialiste, et le Mouvement populaire social-chrétien de Ruben Zamora (MPSC). La CD s'était présentée à l'élection présidentielle de 1989 et n'avait recueilli que 4 % des voix (voir Inprecor n° 284 du 20 mars 1989).

5) La Démocratie chrétienne (DC), et son président José Napoleon Duarte ont été au pouvoir entre 1984 et 1989.

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