l'étranger. Professeur de sciences politiques à l'Université des Philippines de
Manille avant d'être emprisonné par le régime de Marcos, après la déclaration de recherches sur les Philippines. Il vit actuellement à Amsterdam où il est l'un des
Joel Rocamora analyse ici l'impact des récents développements en Europe de
(PCP). Il présente son propre point de vue sur la signification de ces événements
Leçons d'Est
Depuis de nombreuses années, Joel Rocamora participe activement aux luttes des Philippines, dans le pays comme à la loi martiale en 1972, il a ensuite dû s'exiler. Aux Etats-Unis, Joel a été le directeur du Centre de recherches sur l'Asie du Sud-Est puis du Centre de quatre co-directeurs du Transnation institute (INI).
l'Est, dans la gauche philippine et dans le Parti communiste des Philippines historiques pour les révolutionnaires du tiers monde.
INPRECOR : Quel a été l'impact des événements d'Europe de l'Est et d'Union soviétique sur la gauche philippine?
Joel ROCAMORA : Ces changements ont mis certaines questions à l'ordre du jour aux Philippines pour le
Front national démocratique (NDF) et pour tous les "nationaux démocrates"
qu'ils soient clandestins ou "légaux" (1).
Même si les membres du Parti communiste des Philippines (PCP) et du NDF vivent cela de manière spécifique, je pense que les marxistes philippins sont confrontés aux mêmes questions que partout ailleurs dans le tiers monde. Ces bouleversements portent sur la question de la démocratie, de la démocratie interne au parti, et du rôle du parti envers les autres organisations politiques et de masse.
C'est très important et cela touche à des questions extrêmement profondes. Ce qui s'est passé en Europe de l'Est et en
Union soviétique est historique. Les révolutionnaires ne pourront plus jamais ignorer la question de la démocratie. Ils peuvent choisir d'être anti-démocratiques mais cette question est maintenant partout à l'ordre du jour.
• Ce n'est pas la première fois que tu soulignes l'importance de la question de la démocratie pour les révolutionnaires.
Ce sont des choses que j'ai dit auparavant, même avant les développements en Europe de l'Est. Ces questions en elles-mêmes ne sont pas si nouvelles, bien sûr. Le NDF a dû y faire face plusieurs fois, tout particulièrement depuis 1986 et la chute de la dictature de Marcos. Mais, avec le changement de situation en Europe de l'Est, elles se posent de façon encore plus sérieuse qu'avant. Dans son programme, le NDF écrit noir sur blanc qu'il ne croit pas au régime du parti unique. Cela vaut donc également pour le PCP lui-même, car il fait partie du NDF. En fait, la dernière version du programme du NDF, qui date de novembre 1989, utilise explicitement le terme de "pluralisme politique". Certains diront que le PCP présente un programme auquel il ne croit pas vraiment ; je ne pense pas qu'il soit correct de croire cela.
En revanche, tant que le PCP lutte pour imposer sa position dans la société philippine, quelle que soit l'époque, il se voit confronté à son histoire idéologique. C'est, en fait, le cas pour tous les partis marxistes, qu'on les catalogue de "pro-Moscou" ou de "pro-Pékin"... Même les organisations marxistes de tradition trotskyste, comme vous, doivent se préoccuper du rôle du parti après la victoire. C'est très important parce que si l'on ni songe pas réellement maintenant — c'est-à-dire d'une façon qui influence votre comportement — l'on ne s'en occupera jamais correctement. L'on doit se préoccuper de ces questions en pratique, et pas uniquement de manière théorique.
Par exemple, en 1986, le PCP a fait son auto-critique, non seulement sur son attitude de boycott des élections de 1986, mais aussi, et plus encore, pour n'avoir pas su, à cette occasion, respecter la démocratie dans son fonctionnement interne et dans ses rapports avec les organisations de masse dans lesquelles il agit (2). Le bureau politique du PCP a blamé la façon dont la décision du boycott avait été prise au sein du parti. De plus, les membres du parti dans les fronts de masse avaient exercé des pressions et pris des mesures internes afin que les organisations légales soutiennent le boycott, même quand cela ne reflétait pas leurs positions propres.
A partir de cela, est apparue la demande de davantage de démocratie au sein du parti tout comme dans les organisations de masse. Cependant, la lutte pour la démocratie interne dans le parti est une bataille de longue haleine, surtout à cause de la clandestinité. Ce n'est pas un simple combat mais une longue guerre à mener. J'espère que l'on a fait deux pas en avant à ce sujet — un pas en arrière et pas l'inverse ! (3). Evidemment, cela n'a pas encore totalement réussi ; en tout cas, pas de manière décisive. Je vois l'autocritique de 1986 comme un pas en avant important, mais ce n'est que la moitié du chemin.
+ Comment le PCP évalue-t-il ce qui se passe en Chine, en Europe de l'Est et en Union soviétique ?
C'est très difficile pour l'instant de dire où se trouve le centre de gravité dans la direction du PCP en ce qui concerne les questions internationales. Pendant longtemps, le PCP a regardé surtout vers la Chine. Il a arrêté quand il a décidé de ne plus suivre la théorie chinoise des Trois mondes, selon laquelle l'Union soviétique était devenue le pire ennemi. La direction du PCP a alors décidé d'analyser la situation mondiale par elle-même. C'est devenu tout à fait explicite dans une interview du président du parti, en juillet 1987 qui a représenté une avancée très positive.
1) Le Front démocratique national (NDF) est une organisation clandestine dirigée par le PCP. On appelle des "nationaux démocrates" les militants qui se reconnaissent dans le programme fondamental et les objectifs du NDF, y compris ceux qui agissent dans la légalité et ne sont pas nécessairement membres du Front.
2) Le PCP a boycotté l'élection présidentielle anticipée de 1986 qui a conduit à la chute de la dictature de Marcos et à la Tormation du régime d'Aquino.
3) Rocamora fait ici référence au titre d'un ouvrage de Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière.
Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990
D'un autre côté, si vous êtes un intellectuel et que vous avez passé les quinze dernières années dans les montagnes, ce qui se passe en Chine et en Europe de l'Est doit être déroutant parce vous n'en saisissez que d'infimes bribes. A la radio, on ne capte que la Voix de l'Amérique et le Service mondial de la BBC; je ne suis même pas sûr que l'on puisse encore recevoir Radio Moscou aux Philippines. On peut capter Radio Pékin mais ses informations sont peu écoutées. On comprend ainsi que ceux qui sont dans la guérilla éprouvent des difficultés à définir une position sérieuse par rapport à ces événements. Et donc, bien plus que pour d'autres thèmes, la direction s'en remet à certaines personnes quant aux formulations du parti sur les questions internationales.
En novembre 1989, il y a eu un article dans Ang Bayan, le journal du parti, qui parlait assez favorablement de la perestroika et de la glasnost ; mais il n'y a pas de position collective, pour l'instant. Certains, dans la direction du PCP, croient, comme Ligatchev, que Gorbatchev trahit le communisme et le marxisme-léninisme. Ils disent que les partis communistes en Europe de l'Est ont échoué parce qu'ils ont introduit des éléments capitalistes dans l'économie, permettant ainsi aux réactionnaires de prendre pied et finalement de les chasser. Je ne suis pas d'accord avec cette position. D'autres pensent, et je me sens plus proche d'eux, que, dans ces pays, la dictature du prolétariat a été identifiée avec celle du parti — ce qui est une chose très différente — et que c'est la racine développements viennent de la façon dont l'idée de la dictature du prolétariat a été liée au rôle du parti léniniste. En termes théoriques, cela veut effectivement dire quelque chose. Si vous pensez que l'Etat exprime toujours le pouvoir d'une classe et si c'est le prolétariat qui détient le pouvoir, alors vous avez la dictature du prolétariat. Le présupposé est qu'une fois que vous vous êtes débarrassé de la bourgeoisie, grâce à la révolution, tout le monde fait alors partie du prolétariat. Donc, ce n'est pas vraiment une dictature.
Mais, la plupart du temps, il ne s'agit pas de la dictature du prolétariat mais de celle du prétendu parti du prolétariat. L'Etat et l'appareil d'Etat ont fusionné avec le Parti. Toutes les autres organisations sont intégrées aux activités de l'Etat ou du Parti ; ceci n'est pas seulement mauvais pour 1 Etat mais aussi pour le Parti. Si le Parti contrôle tout, les organisations se vident de leur contenu, se bureaucratisent Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990 et ne rendent plus de comptes au peuple. La place pour des organisations qui agissent indépendamment du gouvernement et du Parti doit être préservée.
Ainsi, l'on trouvera les rapports entre le Parti et les institutions d'Etat, au cœur des questions auxquelles l'Europe de l'Est et l'Union soviétique sont confrontées. Or, je pense que les partis marxistes et marxistes-léninistes ne se sont pas préoccupés de ces questions assez sérieusement dans le passé. Même dans le cas des Philippines, le PCP a encore besoin de mener des débats très sérieux sur ce type de questions. Alors que le programme du NDF dit déjà des choses tout à fait justes sur la démocratie, il n'en va pas de même des idées de certains membres du Parti ; et donc, des luttes peuvent se dérouler au sein même du Parti et aussi dans le NDF entre ceux qui sont membres du PCP et les autres.
Heureusement, je pense qu'au niveau mondial la tendance est plutôt positive. En matière de démocratie et de pratique des partis marxistes prolétariens, les expériences récentes recèlent des améliorations. Les pays socialistes, et plus particulièrement les nouveaux, doivent apporter leur expérience, y compris l'Union soviétique... Mais, en ce qui la concerne, il faut revenir loin en arrière pour trouver une telle contribution. Du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) à la Chine puis à Cuba, de Cuba au Nicaragua, il y a des changements positifs. Nombre de mes idées sur ce sujet viennent en fait des révolutionnaires latino-américains.
• Ainsi le modèle démocratique bourgeois traditionnel n'est pas la seule solution viable?
Je pense que la critique marxiste de l'Etat et de la démocratie bourgeoise reste valable — celle de la nature de classe et des limites des institutions démocratiques dans les pays capitalistes avancés. Tant que les moyens de production sont contrôlés par une petite minorité de la population, l'exercice de la démocratie dans les institutions représentatives restera limité parce que le pouvoir économique joue un rôle très important dans la manière dont s'exercent les droits démocrati-
Cependant, cette critique ne laisse pas suffisamment d'espace à certains éléments de la démocratie bourgeoise — des choses comme les droits de défense devant la justice, les institutions représentatives, le droit de regard sur le pouvoir de l'Etat, par exemple — pour lesquels la bourgeoisie s'est battue contre l'aristocratie, mais que la classe ouvrière a également revendiqués. Je pense qu'il existe un large accord aujourd'hui parmi les progressistes, dont les marxistes, sur le fait que l'on doit respecter ces droits et ces institutions. C'est relativement nouveau. Le programme du NDF y fait allusion en disant qu'il existe quelques exigences démocratiques internationalement reconnues, quel que soit le système social. Il est très important d'étudier les expériences de la démocratie directe et pas uniquement de la démocratie représentative, pour voir lesquels de ses aspects peuvent être utiles selon les différents niveaux de développement social — il faut les envisager dans leur ensemble, des lieux de travail aux institutions de quartier, de Cuba ou de la Yougoslavie aux "soviets" (ce mot signifie "conseils") en Union soviétique même. II faut traiter ces problèmes avec beaucoup d'attention et voir quelles formes peuvent être constituées, aux côtés des institutions parlementaires ou représentatives. Selon moi, l'expérience des pays capitalistes avancés, et encore davantage celle des pays du tiers monde, montre que les institutions représentatives par elles-mêmes ne signifient pas forcément la démocratie
Il y a aussi des questions intiment liées à la construction du socialisme, au type de stratégie économique que l'on veut suivre et aux institutions politiques qu'il nécessite. Si l'on décide de suivre un modèle stalinien de collectivisation forcée, d'industrialisation lourde, etc., on
a nécessairement besoin d'un Etat répressif.
• Le NDF a-t-il élaboré un programme concernant ces problèmes?
Il a plus avancé sur les questions économiques que politiques. Aux Philippines, le courant national démocratique est celui qui a le mieux réussi à recruter des économistes professionnels parmi tous les courants de la gauche. Les plus progressistes d'entre eux sont "nationaux démocrates". Je pense que cela a un rapport avec le cadre de référence national démocratique. Par exemple, malgré l'influence du PCP dans le NDF, l'organisation Bisig (4) parle bien plus du socialisme que lui. Ces économistes sont liés idéologiquement au le PCP et ont réalisé un excellent travail, très important de recherche des voies d'une éco- GREVE nomie mixte aux Philippines. Dans un certain sens, le PCP et le NDF sont bien mieux préparés pour la construction du socialisme et la transition que, par exemple, l'Organisation des peuples du Sud-Ouest africain namibienne (SWAPO), ou même les Nicaraguayens quand ils ont pris le pouvoir en 1979.
Cette réflexion est nourrie par l'expérience de la lutte même. La Nouvelle armée du peuple (NPA) et le PCP travaillent dans certaines zones rurales où ils ont gagné l'appui de la population; les grands propriétaires terriens ont été chassés et de nouveaux réseaux de commerce et de crédit ont été mis en place. Le PCP et la NPA sont ainsi confrontés à des problèmes très concrets dans les zones libérées. C'est ainsi que la question de l'économie mixte est apparue. Mais il existe ici un décalage entre la théorie et la pratique du mouvement.
Le PCP et la NPA utilisent souvent le mot "nationalisation", un peu comme les catholiques disent «Je vouS salue Marie ». Mais quelle stratégie sous-tend de telles nationalisations ? Comment ont-elles leur place dans le cadre d'une économie mixte, avec des entreprises privées, d'Etat, et des coopératives. Et qu'est-ce qu'une industrie stratégique (à nationaliser) dans l'économie d'un pays du tiers monde ?
Dans la situation actuelle, la pratique du mouvement révolutionnaire demande certaines analyses nouvelles, un changement radical des façons de penser traditionnelles. Il extrêmement difficile d'abandonner ces mécanismes, malgré les contradictions tout à fait évidentes entre la pratique — ce que j'appelle la théorie de niveau moyen — et les théories fondamentales inculquées par la Pensée Mao Zedong et par les Problèmes du léninisme de Staline. Il existe une soif de discussions. Il faudrait que nous envisagions tous cette contradiction entre la pratique et la théorie avec un esprit entièrement ouvert. J'espère que cela ne conduira pas à des scissions et à une nouvelle forme de sectarisme. • Est-ce que les membres du PCP se rendent compte des dangers de la politique de réformes économiques appliquée par la Chine ou par d'autres pays ?
Une position qui est relativement commune et avec laquelle je suis d'accord jusqu'à un certain point, explique que la direction Deng a fait un peu n'importe quoi en matière d'introduction des relations économiques de marché en Chine. Ce fait est particulièrement dangereux en Chine car les Chinois d'outre-mer de Hong Kong, de Taiwan, de Singapour, des Philippines, d'Indonésie ou de Thaïlande continuent à faire des affaires et leurs réseaux restent des réseaux chinois. Ils représentent vraiment un capital transnational, qu'ils soient naturalisés philippins, indonésiens, etc., et forment une base très puissante pour la bourgeoisie en Chine. La façon désordonnée dont le capital chinois a pu entrer dans les zones économiques est très dangereuse.
• Penses-tu que le mouvement démocratique chinois a été un produit de cette tendance capitaliste?
Non, je ne le crois pas. La lutte pour la démocratie en Chine va évidemment plus loin que les résultats des réformes économiques de Deng Xiaoping. Mais je pense que dans le cas ce pays, ces réformes expliquent certaines choses. La corruption y existait déjà auparavant mais, à la suite des réformes, elle est devenue encore bien plus importante. De plus, Deng a permis aux diplômés universitaires de trouver eux-mêmes leur emploi ; ensuite, le gouvernement est revenu sur cette décision, exigeant de nouveau que ces universitaires rejoignent des unités de travail de manière obligatoire ; cela a joué un rôle dans la radicalisation des luttes étu-
Mais je pense également que certains dirigeants du Parti communistes des Philippines (PCP) essayent de projeter sur l'URSS et sur l'Europe de l'Est des éléments d'analyse qui ne peuvent s'appliquer qu'à la Chine, et peut-être à la Pologne et à la Hongrie. Ils ne fonctionnent certainement pas pour l'URSS parce que je ne crois pas qu'une bourgeoisie continue à exister dans ce pays. Gorbatchev devra en recréer une ! Bien sûr, beaucoup de gens, dont moi-même, sont inquiets du fait que, dans la course pour se débarrasser des aspects les plus déplorables de l'Etat socialiste, le bébé socialiste soit jeté avec l'eau du bain du communisme bureaucratique — des choses comme les garanties d'emploi et des nécessités de base, etc. Or les travailleurs de ces pays se sont battus pour cela.
Pour moi, il est essentiel de reconnaître que c'est le peuple qui se mobilise là-bas, en Europe de l'Est et, d'une manière plus complexe, en Union soviétique. Si l'on veut continuer à être socialiste, l'on doit réaffirmer sans cesse ce qu'on réalisé ces masses. L'élan vers la démocratie, qui sous-tend la plupart des revendications des masses en Europe de l'Est et en URSS, doit être pris en compte, et leurs victoires doivent être célébrées. De plus, le développement des forces productives dans ces pays est bien plus élevé qu'au Nicaragua, au Zimbawe ou au Vietnam ; la possibilité d'avancer vers le socialisme est donc meilleure, si l'on envisage le socialisme non comme la simple lutte des classes mais aussi comme le développement des forces productives. Cela offre la possibilité d'un renouveau du socialisme en tant qu'idéal.
• Quelles autres implications peuvent avoir les changements en URSS sur le
PCP ?
La grande question de l'internationalisme prolétarien doit être réexaminée
4) Bisig est une organisation de la gauche socialiste indépendante fondée en 1986.
Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990
ainsi qu'une autre question qui y a trait : quel rôle les Etats socialistes, particulièrement ceux influencés par l'Union soviétique, jouent dans la lutte antiimpérialiste ? Selon moi, les questions théoriques sont ici très importantes. Ce problème a commencé quand le PCUS a déclaré que la lutte des classes n'était plus le facteur déterminant de la politique étrangère de l'Etat soviétique ; je pense qu'elle ne l'a d'ailleurs jamais été. Mais le fait qu'ils le mettent en avant de manière théorique représente une évolution très importante.
La manière dont le PCP traite cette question est différente parce qu'il vient de la tradition maoïste. Il a déjà formulé des critiques tranchées, dans le passé, de la pratique internationale de l'Etat et du PC soviétiques. De plus, il n'a jamais reçu d'aide du PCUS. Depuis qu'il a abandonné la position chinoise selon laquelle l'URSS est social-impérialiste, le PCP a essayé de développer des relations de parti à parti avec le PCUS mais, que je sache, cela n'a pas été réalisé.
Je pense que le PCP, comme d'autres partis communistes dans le tiers monde, s'inquiète des changements actuels de la politique internationale soviétique et de ses changements à venir. Ils ont tout simplement peur de recevoir moins d'argent de la part de l'URSS. Je ne distingue d'une telle approche parce que je pense que l'internationalisme prolétarien n'est pas une voie à sens unique. Je ne crois pas qu'il faille envisager l'internationalisme prolétarien simplement en termes d'un flot d'idées et de ressources allant d'URSS et d'Europe de l'Est vers les mouvements révolutionnaires du tiers monde. Je pense qu'il est très important que les mouvements révolutionnaires étudient la situation à laquelle est confronté le PCUS et disent, par exemple, ce qu'ils pensent du retrait des troupes d'Afghanistan. Est-ce justifiable que l'Union soviétique, ou tout autre pays socialiste, maintienne si longtemps autant de troupes dans un autre pays, comme cela s'est produit là-bas ? Je ne le crois pas. L'on peut poser la même question à propos du rôle militaire de l'URSS en Europe de l'Est durant les vingt dernières années.
• Que penses-tu de la présence d'un parti pro-soviétique aux Philippines ?
Aux Philippines, le PCP a dû prendre à bras le corps la question des relations avec un autre parti qui dit être un parti communiste — le Partido Komunista ng Pilipina (PKP) qui, d'après ce que j'en sais, continue à maintenir les liens fraternels avec le PCUS (5). La question théorique à laquelle on doit répondre est la suiInprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990 vante : dans un pays donné, y a-t-il de la pour plus d'un parti communiste ? Dans le cas des Philippines et du PCP, cette question n'a jamais été traitée.
La position traditionnelle a toujours été de dire qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul parti communiste par pays. Cette question a été posée et résolue de manière assez décisive par l'expérience de l'Amérique latine et par la pratique de Cuba, où a été organisé un Congrès du parti avec sept organisations chiliennes différentes qui se proclamaient toutes "Parti communiste". Ce qui signifie que les Cubains ne croient plus que l'on puisse n'avoir qu'un parti communiste dans chaque pays.
• Qu'en est-il de Cuba à proprement parler?
C'est un cas différent, mais je pense que le besoin de pluralisme politique ne peut être ignoré, à long terme. J'envisage ce développement de la manière la plus matérialiste possible. Cette question est centrale dans les pays les plus récemment libérés, comme le Nicaragua et le Zimbawe en particulier — mais également en Namibie. En tant que bon marxiste, l'on doit penser que ce n'est pas simplement parce que les populations de ces pays ont lu des choses là-dessus mais bien parce les bases matérielles existent.
Donc, je pense que ce que les Nicaraguayens appellent le pluralisme révolutionnaire est la position qui l'emportera à long terme. Cette idée de se débarrasser des Etats dirigés par un parti unique, l'introduction sérieuse de la démocratie dans le processus révolutionnaire, est une position qui l'emportera parce qu'existe une base sociale et matérielle pour cela, pour des revendications de démocratie plus grande, non seulement dans les pays socialistes mais aussi dans le tiers monde et, heureusement, dans les pays capitalistes avancés également.
• Tu penses donc que la confiance en davantage de démocratie exprime, même dans le tiers monde, un besoin objectif?
Oui, très clairement. Regarde les pays du tiers monde, surtout ceux d'Amérique latine et d'Asie où les régimes autoritaires ont été remplacés par des régimes démocratiques : il s'est agi d'un processus réel, sans trucages. La révolution de 1986 aux Philippines a été réelle.
C'est également vrai du mouvement qui a porté au pouvoir Duarte au Salvador, Cerezo au Guatemala, Alfonsin en Argentine ou Benazir Bhutto au Pakistan. Il existait un élan réel vers la démocratie. Cependant, dans ces pays, cela a été coopté par la bourgeoisie ou par les grands propriétaires terriens parce que les organisations politiques des classes défavorisées n'étaient pas assez développées et, j'insiste là-dessus, parce que les mouvements marxistes du tiers monde n'ont pas suffisamment pris la démocratie au sérieux.
Quand Corazon Aquino dit qu'elle veut la démocratie, c'est vrai, mais c'est dans le sens d'un rejet du régime de Marcos, dont la dictature ne s'exerçait pas uniquement contre les classes défavorisées mais aussi contre d'autres fractions des classes aisées. Ainsi, elle a mis en place des droits égaux pour toutes les fractions différentes de la bourgeoisie aux Philippines.
Dans tous ces pays où a eu lieu une transition entre un régime autoritaire et un autre prétendument démocratique, la promesse de démocratie a été trahie en ce qui concerne les classes défavorisées. Et dans tous ces pays, c'est principalement parce que les bases sociales et économiques d'une démocratie large n'existent pas. La lutte pour une démocratie ancrée dans le peuple y est très difficile.
• Que veux-tu dire par là ?
Pour commencer, quand on n'est même pas sûr de pouvoir nourrir sa famille, il est très difficile de penser à la participation politique. C'est aussi simple que cela. La démocratie nécessite une so-
5) Le PKP est le "vieux" parti. Le PCP, le "nouveau" parti a été créé à partir du PKP en 1967-68.
ciété civile en dehors de l'Etat ; c'est de cela que les Européens de l'Est parlent sans cesse. L'Etat et ses institutions doivent être contrebalancés par des institutions de la société civile, des syndicats, des organisations de femmes, des associations écologiques, des d'échecs, etc. C'est un large champ d'institutions auquel population participe. Mais, dans le tiers monde, l'élément de violence et de répression est beaucoup plus fort que dans les sociétés occidentales.
Les organisations des classes les plus pauvres sont très souvent violemment réprimées et ne peuvent agir librement.
Il faut aussi prendre en compte la nature actuelle de l'impérialisme et son impact sur les sociétés qu'il domine — surtout quant aux structures de classe. Là, le prolétariat industriel n'est pas en train de devenir majoritaire, comme le pensaient probablement de nombreux marxistes ; à la place, il y a un large semi-prolétariat rural, des millions de paysans sans terre et de pauvres dans les villes.
Il est même assez difficile de tout analyser en catégories marxistes, sur la façon dont le secteur informel a grossi, par exemple.
Comment appelez-vous quelqu'un qui vend des cigarettes à l'unité ? Ou des chewing-gum à la pièce? Comment faites-vous face à cela ? Ou, comment comprenons-nous le terme "petite bourgeoisie" dans le contexte du tiers monde ? Ici, la petite bourgeoisie, au sens marxiste originel, la petite bourgeoisie des commerçants, des petits artisans, etc., est moins importante que les instituteurs, les employés des grands magasins ou du gouvernement, les journalistes, etc.
Ainsi la situation de classe dans de nombreux pays du tiers monde est très inédite. Il faut la voir avec des idées nouvelles. En regardant les programmes poli-
PROFITS
CAPITAL sations, que dans un futur lointain...
main seulement. Ou vice versa.
tiques, l'on se rend compte qu'ils reflètent ces changements car ils doivent y faire monde, face quotidiennement. Le problème est que l'idéologie qui remonte à 1917 est très difficile à déloger. Dans de nombreux
Oil existe une contradiction entre la réalité et la pensée de ceux des membres du parti qui formulent la théorie. Nous avons affaire à des difficultés spécifiques dans les pays du tiers monde. Votre courant politique a surtout mis l'accent sur le dépassement de la séparation entre l'Etat et la société civile, sur le début d'un processus de dépérissement de l'Etat mais les situations auxquelle: tombre de différentes, car théoriquement, la considérable. distinction entre l'Etat et la société civile reste valable. J'insisterai crates", sur le fait que, très souvent, dans les pays du tiers monde, la situation concrète est telle que l'Etat continuera à se renforcer dans un futur proche. • Pour certaines organila lutte pour la démocratie dans le tiers monde n'est envisageable
Oui, il y a des gens dans la gauche qui pensent que la démocratie est quelque chose qui peut être remis à plus tard, qu'il faut d'abord nourrir la population et ensuite détruire les bases de la bourgeoisie et des autres classes dominantes, chasser l'impérialisme américain, puis prévenir la contre-révolution et, peut-être quarante ans plus tard, l'on pourra parvenir à la dé-
Mon sentiment est qu'il est impossible de nourrir correctement la population sans démocratie. L'on ne peut pas prévenir de manière efficace la contre-révolution sans démocratie. En d'autres termes, toutes ces choses sont interdépen-
Malheureusement, quand vous êtes en train d'essayer de diriger un pays, vous devez vous occuper de tout cela en même temps. Mais la bataille pour la démocratie n'est pas un luxe, c'est faux de croire que l'on peut s'occuper des aspects économiques aujourd'hui et de la démocratie de-
• Par rapport à d'autres pays du tiers comment envisages-tu la situation des Philippines?
Je pense que les Philippines ont plus de chances de développer la démocratie dans le futur que beaucoup d'autres pays du tiers monde. Tout d'abord parce que les institutions bourgeoises de représentation démocratique et les droits en matière de justice y existent depuis 1916— quand c'était encore une colonie des Etats-Unis. Il existe déjà au moins une pratique de la démocratie bourgeoise. Ensuite, durant les vingt ans de la dictature de Marcos, les organisations de masse ont augmenté de manière impressionnante. L'organisation des travailleurs, des paysans, des femmes, etc., est
Finalement, je pense que le fait qu'il y ait des luttes au sein de la gauche — pas simplement chez les "nationaux démoles sociaux démocrates Bisig — mais au sein du NDF lui-même, sur ces questions est déjà une avancée. C'est un processus qui prendra longtemps. J'espère qu'il s'achèvera par une lutte pour un socialisme plus authentique.
• C'est-à-dire ?
Un socialisme avec une démocratie plus directe, une combinaison de la démocratie représentative aux autres formes. *
Propos recueillis par Jeroen Zonneveld et Rob Lubbersen Amsterdam, février 1990 Erratum
Dans Inprecorn° 310 du ter juin 1990, Ernesto Arellano a été présenté comme • secrétaire général du KMU». En fait, il en est secrétaire général adjoint.
Les dessins sont de Neil Doloricon et extraits d'une revue d'éducation syndicale philippine de mai 1988 Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990