Plus de mille personnes ont assisté le 25 mai 1990 à un débat entre Gregor Gisy, comble. Cette réunion était organisée par le PDS et par des militants trotskystes de RDA. Pour la première fois, un dirigeant de la IVe Internationale pouvait ainsi discuter avec le président d'un parti de masse issu du ptétendu "mouvement
Le PDS en quête
d'identité
communiste international" (2). Claude DEVILLIERS
LE DEBAT qui portait sur le sujet : "Le communisme a-t-il encore un avenir ? " traita des causes de l'effondrement de 1989, des perspectives du socialisme et de l'espace politique des socialistes et des communistes en Europe capitaliste (y compris dans l'Allemagne réunifiée sur une base capitaliste).
Ernest Mandel insista sur les causes historiques de la crise de l'effondrement du stalinisme en RDA et dans plusieurs pays d'Europe de l'Est (3). Il rappela ce qu'est le phénomène stalinien : la dictature despotique d'une bureaucratie, c'est-à-dire d'une couche sociale privilégiée, spécifique. Il a rappelé qu'il faut créer les conditions politiques, économiques, sociales, culturelles et morales pour que de telles situations ne se reproduisent jamais ; l'avenir du socialisme en dépend.
Les chances historiques du socialisme, devait rappeler Mandel, découlent des contradictions internes du capitalisme et des puissantes énergies militantes que la chute du stalinisme et la crise de la social-démocratie libèrent et libéreront dans de nombreux pays et mouvements de masse.
Finalement, il a souligné qu'il n'y avait pas de place en Europe capitaliste et dans une Allemagne réunifiée pour deux partis sociaux-démocrates et deux variantes d'une même stratégie réformiste. Il a averti les membres du PDS qu'ils n'auraient un espace politique dans l'AIlemagne réunifiée que s'ils se situaient nettement à gauche du SPD et des Verts, s'ils s'appuyaient sans réticences — et sans rechercher un quelconque "consensus" avec la bourgeoisie — sur tous les
MARXISME mouvements de masse : syndicats et mouvements de travailleurs, écologistes, féministes, anti-militaristes, ceux qui prônent une démocratie radicale directe de base, ceux qui se battent pear la solidarité avec les luttes des peuples du Tiers monde, etc. L'avancée de ces combats permettra de surmonter la crise de crédibilité du projet socialiste.
Gregor Gisy a commencé son intervention en s'excusant auprès d'Ernest Mandel pour la répression dont il avait été victime en RDA (en effet, il était frappé d'une interdiction de séjour en RDA, comme en RFA d'ailleurs !) et des attaques calomniatrices et mensongères que publications avaient porté contre lui. Il étendit ses excuses à toutes les victimes de la répression stalinienne au sein du mouvement ouvrier allemand et international.
Un pas en avant ?
Gisy se déclara, comme Mandel, l'adversaire de la restauration du capitalisme en RDA, tout en précisant, qu'à ses yeux, celle-ci était inévitable vu le rapport de forces actuel ; selon lui, il faudrait donc mener des combats défensifs pour que les travailleurs de RDA comme de RFA ne fassent pas les frais de cette réunification capitaliste.
Comme Mandel, Gisy donna la priorité à la lutte pour la démilitarisation de l'Allemagne et pour le démantèlement de tous les appareils policiers. Il approuva aussi la plupart des axes politiques avancés par Mandel, tout en restant beaucoup plus réticent quant à la question de la solidarité avec les mouvements d'émancipation des peuples du tiers monde, sans aller jusqu'à la récuser.
Deux divergences importantes apparurent dans le débat. Contrairement à Ernest Mandel, Gregor Gisy était d'avis que les socialistes, pour déterminer leur stratégie, devaient se baser avant tout sur des phénomènes de globalisation et sur les menaces qui pèsent sur l'humanité, plutôt que sur les contradictions internes au système capitaliste.
Gisy expliqua que, selon lui, la possibilité de voir émerger des révolutions était pratiquement exclue pour une longue période, du moins dans les principaux pays du monde, et avant tout en Europe ; dans ces conditions, la priorité irait, d'après lui, à la lutte pour les réformes.
A ce propos, dit-il, il faut réévaluer le rôle de la social-démocratie ; celle-ci aurait réalisé une série de réformes importantes au profit des travailleurs et des masses en général. Il faut donc en reconnaître l'importance capitale et la nécessité de s'en inspirer dans les conditions actuelles. Gisy reprocha aussi à Mandel une attitude trop négative par rapport à la social-démocratie ; il mit en doute la responsabilité de l'échec de la révolution allemande de 1918-1919 dans l'avènement du stalinisme.
Ernest Mandel rappela certains crimes historiques commis par la socialdémocratie (qui ne sont pas moins graves que ceux de Staline). Ces critiques très dures — comme celles que l'on doit faire à l'égard des partis communistes staliniens et post-staliniens — ne s'opposent en aucune manière à une politique de front unique ouvrier qui implique un dialogue permanent, au sommet comme à la base, dans un climat de tolérance, qui s'oppose à toute mise à l'index ou à toute exclusion d'un courant idéologique quelconque du mouvement ouvrier. Mandel lança aussi un appel à la socialdémocratie allemande pour qu'elle rompe avec les pratiques du type "interdiction d'exercice pour la profession" à l'égard du Parti communiste (demain sans doute à l'égard du PDS) (4).
Dès le lendemain du meeting, le quotidien du PDS, Neues Deutschland, a publié, en première page, un compte-rendu de ce débat, ainsi qu'une longue interview d'Ernest Mandel sur les origines et la politique de la IVe Internationale.
8 juin 1990
1) Voir Inprecorn° 308 du 4 mai 1990
2) Le PDS a obtenu 16 % des voix aux élections législatives de RDA ; dans les quartiers ouvriers de Berlin-Est il a atteint 30 % des suffrages aux municipales, ainsi qu'à Eisenhüttenstadt (la cité des sidérurgistes), Rostock, Schwerin, Neubrandenburg
3) Voir l'article d'E. Mandel, "L'avenir du communisme" dans Inprecorn° 305 du 23 mars 1990.
4) Ces tentations "maccarthistes" guettent tous ces régimes : déjà on sait qu'un projet de loi limitant le droit de grève serait en discussion en Tchécoslovaquie et que le SPD de RDA, lors de son récent congrès, a indiqué que le gouverne ment de ce pays, s'attendant à des explosions sociales du fait des réformes économiques, se préparerait à utiliser l'ancienne Stasipour les contenir.
Inprecor numéro 311 du 15 an 28 juin 1990