UNE THEORIE critique de la société (1) se doit de comprendre la frénésie spectaculaire qui s'empare de plus en plus sociétés capitalistes ball-spectacle est un dispositif central de la spectacularisation téqui s'organise à l'échelle européenne et mondiale en tant que spectacle du capital qui se donne en spectacle (2). Malgré les réflexions pédantes de quelques "sociologues" et "anthropologues" contemporains (3), tous professionnels amateurs, si l'on peut dire, de l'apologie béate ou nuancée, tous supporters du fait accompli, bien peu d'observateurs ont réussi à comprendre la logique du football comme entreprise de profit et d'abrutissement : profit de l'abrutissement et abrutissement par le profit. Pour saisir les contradictions qui agitent le football il faut avoir présent à l'esprit quelques idées forces.
Une entreprise capitaliste de type nouveau
L'avènement du football-spectacle est totalement déterminé par le développement historique du mode de production capitaliste, puis de l'impérialisme en tant que marché mondial. Les cycles d'expansion de ce sport sont liés aux grandes périodes de développement du capitalisme, de la même manière que l'exportation du football aux quatre coins de la planète, sa pénétration dans les zones nouvelles liées à l'extension de l'impérialisme, à son appétit insatiable de conquêtes et de surprofits. Comine le remarque Rosa Luxembourg : « L'impérialisme est l'expression politique du processus de l'accumulation capitaliste, se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde. (...) Le capitalisme est la première forme économique douée d'une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n' en supportant aucune autre à côté de lui » (4).
Le football tend, lui aussi, porté par la vague impérialiste, non seulement à pénétrer tous les pays les uns après les autres, mais également à supplanter les pratiques corporelles traditionnelles, les sports populaires ou les jeux ancestraux. Il faut donc le considérer comme une superstructure politico-économico-idéologique du capitalisme avancé, au même titre que les multinationales, les marchés boursiers, les banques, les trusts, les cartels, les réseaux médiatiques (networks), etc.
L'économie politique du football est de bout en bout une économie politique capitaliste. Pire même, elle participe aujourd'hui de la dynamique capitaliste et impérialiste dans son ensemble, et en particulier de sa dynamique idéologique. Comme le note Ernest Mandel : « La structure et l'idéologie de la société du troisième âge du capitalisme créent des modes de comportement reposant sur la contrainte de performance menant au stress et à la névrose et sur la soumission à l'autorité technologique. De tels modes de comportement limitent systématiquement le développement de la pensée et de la conscience conformisme et à l'obéissance aveugle »
Non seulement la genèse du football, mais aussi sa structure, sont totalement déterminées par le mode de production capitaliste. Les rapports de production du capitalisme ont pénétré l'institution du football au point d'en faire une entreprise capitaliste comme une autre. Les rapports du salariat sont devenus hégémoniques dans ce sport. De riches entrepreneurs (groupes industriels, hommes d'affaires, sponsors, etc.), tentés par la perspective du profit, investissent dans du capital constant fixe (installations, stades) ou dans du capital variable (salaires). Ils n'hésitent pas à dépenser des sommes considérables dans des opérations de promotion publicitaire afin de prendre leur part du marché du spectacle sportif. Ils achètent, vendent, transfèrent, échangent, louent des joueurs, véritables mercenaires du crampon qui vendent leur force de travail, leur habileté sportive et leur talent au
L'entreprise du football oppose par conséquent ceux qui apportent des capitaux et qui ceux apportent des performances (il n'est pas rare d'entendre dans le milieu que tel joueur vaut vingt buts par saison, autrement dit une espérance de victoires et donc de gains !). C'est ce rapport inégalitaire d'exploitation, même si les joueurs sont surpayés — ce qui est loin d'être le cas pour tous —, qui explique au fond la lutte de classes larvée, rampante qui oppose les joueurs aux dirigeants. Parallèlement à ces rapports de patron à ouvrier, on voit se constituer un véritable marché du football. Et ce marché est double.
Il concerne d'abord les spectateurs que les clubs tentent de s'arracher (en moyenne 14 à 15 000 spectateurs par match, en première division française) ou qu'on essaye de "vendre" à des annonceurs et des sponsors (chacun sait que la demment, les joueurs considérés comme
SOCI
Le spec football in
Par la présence de l'ancien secrétaire d correspondant de presse et des présidents
Cameroun et, bien sûr, Cossiga d'Italie football, le Mondiale, en Italie, le 8 juin directs qui existent entre le sport-spectacl gouvernements. Si, cette fois, il ne s'agit prisonniers politiques argentins (1978 tremblement de terre de Mexico (1982), l qui entoure cet "événement"
En Italie même, tous ne cèdent pas à la f contraire, pour mettre leurs luttes sur le métallurgie et de la chimie de Milan, en lut leur convention collective, ont distribué pl des matchs, couvert la ville d'affiches reve de grève et effectué une manifestation imp du secteur public (chemins de fer, hôpita menace d'une grève qui créérait la pan revendications. Quant au gouvernement.
Coupe du monde pour faire passer "à 1 visant à limiter
Plus directement contre le Mondiale, u l'écrivain Alberto Moravia, organise divers monde en collaboration avec des asso écologistes, etc. Le 8 juin, jour de l'ouve appelée, entre autres, par Democrazia Pre à Milan, avant d'être très rapidem
Jean-Mar de pures marchandises, comme de véritables valeurs d'échange.
Sur ce marché règnent toutes les tendances que l'on peut observer sur le marché capitaliste en général : tendaninflationnistes des ces coûts et des prix, chômage des petits besogneux du ballon rond, licenciements, faillites, restructurations, etc. Ce marché est international et structuré par des filières qui sont de bons indicateurs des rapports de forces économiques mondiaux.
Il suffit de prendre la composition de n'importe quel club profession-
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DE95US DES CLA
tacle du apérialiste
Etat américain Henry Kissinger déguisé en
Color du Brésil, Menem d'Argentine, Biya du le coup d'envoi de la Coupe du monde de
990, a prouvé une fois de plus les rapports et l'aliénation préméditée des masses par les pas d'aller jouer sur les corps suppliciés des
J ou dans les ruines encore branlantes du débauche financière, médiatique et policière portif ne peut laisser indifférent.
lie du Mondiale et certains en profitent, au evant de la scène. Ainsi, les travailleurs de la e pour exiger une renégociation équitable de s de 50 000 tracts d'information à l'occasion dicatives et, le 13 juin, observé une journée rtante. Par ailleurs, dans plusieurs branches ix, musées, banques), les salariés utilisent la que en plein Mondiale pour appuyer leurs il joue également la montre et la carte de la i sauvette" un projet de loi au parlement le droit de grève.
groupe de 101 intellectuels italiens, dont
:s activités de protestation contre la Coupe du iations de consommateurs, des groupes ture de la compétition, une manifestation, letaria, a regroupé environ 1 500 personnes nt dispersée par les forces de police.
e BROIM * nel en France ou à l'étranger pour constater la présence d'Africains, de
Maghrébins, de
Yougoslaves, de Latino-américains, de Britanniques, d'Italiens, d'Espagnols, etc. Ces filières (par exemple la filière yougoslave) sont soigneusement tenues par des intermédiaires qui les gèrent comme leurs fonds de commerce, en essayant au de prélever passage leur part ou en jouant les impresario obligatoires (on dit qu'en Italie la mafia tiendrait
Keneron plusieurs joueurs et clubs). Des sommes considérables tran-sitent ainsi sur ce marché international du football à travers les transferts, transactions et échanges. Il faut SavOIr que l'attaquant britannique Waddle, acheté par Marseille, l'a été pour 45 millions de francs français lourds, que Maradona avait été aussi acheté par Naples pour plusieurs dizaines de millions de francs et que les salaires en France peuvent aller jusqu'à 1 million de francs par mois (6).
En France, le salaire moyen pour un professionnel est de 85 000 francs par mois, chiffre qu'atteignent six clubs. Les travailleurs qui touchent le salaire minimum (en France il dépasse de peu les 4 000 francs), qui regardent les matchs et jouent au loto apprécieront ! Il va de soi que, dans cette atmosphère financière, les arrangements souterrains sont légion et que le fisc bourgeois a toutes les peines du monde à intervenir (caisses noires, abus de biens sociaux, doubles billeteries, malversations diverses, etc.). Compte tenu du fait que le marché n'est pas extensible à souhait, la lutte concurrentielle qui fait rage aboutit insensiblement - et là aussi c'est une loi du capitalisme — à la concentration des entreprises et à la constitution de monopoles. Monopoles nationaux d'abord (en France, les clubs de Bordeaux et Marseille), puis multinationaux ensuite.
Avec la construction de l'Europe de 1993, on peut imaginer en effet que les fusions d'entreprises toucheront également le football et que l'on verra s'affronter de super-clubs dans un super-championnat européen (Fiat, Philips, Opel, etc.). Aujourd'hui, d'ailleurs, les dirigeants des grands clubs ne sont plus issus du milieu du football, mais directement des affaires (7). Le football est aujourd'hui tenu de "a" jusqu'à "z" par le capital, ce qui ne laisse guère de place aux illusions réformistes de ceux qui voudraient l'assainir, voire lui donner une dimension culturelle...
Une multinationale impérialiste
Le football est devenu une branche économique intégrée à la division du travail dans le cadre du mode de production capitaliste. Au même titre qu'il existe une "industrie de l'enseignement" (8), on peut légitimement parler d'une industrie du football. Cette industrie se définit par ses facteurs et ses produits, l'organisation de sa production, sa productivité, ses coûts, la part qu'elle occupe dans le produit national, etc. Sa production n'est pas strictment matérielle — encore qu'elle contribue à augmenter le stock des équipements et du matériel sportif, etc. — ; elle a donc
un effet d'entraînement sur l'industrie du bâtiment, des équipements, des articles de sport, etc. Sa production est constituée par une marchandise d'un genre spécial sous le capitalisme : le spectacle sportif, marchandise qui a sa valeur d'usage (le "plaisir" qu'elle procure aux supporters du ballon rond) et une valeur d'échange
* Jean-Marie Brohm est directeur de publication de
1) Voir Theodor W. Adorno, Modèles Critiques, Paris, Payot, 1984, p. 211 ; « Les tendances répressives, c'est-à-dire des individus représentant des penchants sadiques refoulés, naissent partout et résultent de l'évolution globale de la société (...). Partout où la conscience est mutilée, elle se replie sur le corps et la sphère du corporel et prend la forme aliénée d'un acte de violence (...). C'est ici qu'il faudrait étudier le rôle du sport que la psychologie sociale critique n'a pas encore suffisamment étudié ». Sur la mercantilisation spectaculaire de la société capitaliste, voir le livre classique de Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967.
2) Sur cette question voir Michel Beaulieu, Jean-Marie Brohm et Michel Caillat, L'Empire football, Paris, EDI, 1982.
3) De manière limitative, car cette littérature donne la nausée, voir Alain Ehrenberg, Le football et ses imaginaires, Les Temps Modernes, n° 460, novembre 1984 ; Une passion planétaire dans la revue Autrement, n° 80, mai 1986.
4) Rosa Luxembourg, L'accumulation du capital, Paris, Mas-
5) Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Paris, 10-18, 1969, tome III.
6) Sur cette question voir l'enquête de L'Equipe des 9 et 10 mai 1990, "L'argent du foor". D'un point de vue plus général, voir Jean-François Bourg, Football business, Paris, Olivier Orban, 1986.
7) Jean-Luc Lagadère, PDG du groupe de communication international HACHETTE et de la multinationale d'armement et télécommunications MATRA, a dirigé le Racing Club de Paris : Daniel Hechter, PDG d'un important groupe textile, le club de Strasbourg ; l'homme d'affaires Nicolin, celui de Montpellie, ret Bernard Tapie, entrepreneur spécialisé dans la "reprise*des entreprises en difficulté, "compagnon de route" du PS, et député de Marseille est le patron de l'équipe de football de cette ville.
8) Voit Thanh Khoi, L'industrie de l'enseignement, Paris, Minuit, 1967
matérialisée par le prix qu'il en coûte pour mettre sur pied un spectacle. C'est cette marchandise que les clubs vendent de plus en plus aux collectivités locales désirant organiser des matchs de gala, aux télévisions, voire aux journalistes qui veulent simplement en rendre compte (voir les débats provoqués par le président du club de Borun raciste notoire, qui refusait toute idée de « droit à l'information sportive », celle-ci étant pour lui une marchandise comme une autre, le produit-spectacle appartenant au club qui le fournit !). La productivité d'une entreprise insérée dans cette industrie du spectacle sportif est déterminée par le rapport entre les coûts investis (investissements, endettements à rembourser, salaires, frais généraux, frais d'entretien, etc.) et les profits annuels qui sont soit réinvestis dans les clubs - en particulier dans l'achat de vedettes de plus en plus cotées à la bourse des joueurs -, soit distribués.
Une industrie florissante
La recherche de la productivité passe par le classement sportif : être en tête du championnat ou de la coupe implique une montée dans les championnats de niveaux supérieurs, notamment au niveau européen qui est le rêve de tout club, car les recettes sont garanties (droits de retransmission télévisée, annonces publicitaires, recettes sur billets, etc). Cette industrie du spectacle du football tisse évidemment des liens d'association avec d'autres industries et fait vivre, presque par sous-traitance, des "sous-industriels". Ainsi un club fait-il faire des affaires aux agences de tourisme, aux compagnies de transport, aux vendeurs de boisson (on sait que les supporters ont soif !), aux industries du vêtement (tenues, gadgets vestimentaires, etc), aux marchands de souvenirs,
En même temps, cette industrie du spectacle cherche à se prémunir contre les risques de la conjoncture. Jouant sur le chantage à la popularité, les clubs, qui ne sont pas avares de compliments lorsqu'il s'agit d'aider les politiciens locaux (9), essayent de se faire prendre en charge financièrement par les municipalités auxquelles ils rendent en contre-partie de
-100-0000 VIMEZERES multiples services idéologiques. Cela va de la caution bancaire pour des prêts à long terme à des subventions municipales de plus en plus importantes pour éponger les déficits au nom de la lutte pour l'emploi (pensez, onze mercenaires au chômage...), en passant par des associations de partenariat et autres services gratuits. Les impôts locaux, en principe destinés à l'action publique, servent ainsi à engraisser à fonds perdus des entreprises privées... de tout scrupule ! Malgré quelques résistances, les conseils municipaux peuvent difficilement risquer de mécontenter leurs administrés qui sont eux aussi des supporters...
La Fédération internationale de football (FIFA) constitue aujourd'hui une véritable multinationale, un cartel international chargé de faire fructifier l'empire du football. Organisation intercontinentale, c'est à la fois un organisme de gestion, une administration sportive, un organisme financier et un groupe de pression politico-idéologique très puissant capable de se faire écouter par les Etats et les organisations bancaires internationales. Véritable pieuvre ou Eglise de l'opium du peuple, la FIFA joue très exactement le rôle d'un appareil idéologique d'Etat : c'est-à-dire un appareil idéologique collaborant avec les organes répressifs de l'Etat (l'armée, la police, etc.) se partageant le travail de chloroformisation des consciences et d'aliénation idéologique avec toutes les agences du capital, de la religion et du crétinisme ambiant chargées de perpétuer et de renforcer l'adhésion à l'ordre établi.
La FIFA et ses agences ont donc un rôle de régulation sociale en canalisant les masses populaires vers des spectacles et
9) Voire Claude Bez, le président du club de Bordeaux par rapport au maire gaulliste de cette ville, Chaban Delmas : l'Olympic de Marseille est devenu un tremplin dans la carrière électorale du "député-homme d'affaires" Bernard Tapie, etc.).
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des "loisirs" d'une pauvreté culturelle affligeante, en les accoutumant à consommer des produits infantillisants et régressifs, en les habituant à célébrer des images de marques ou des marchandises (stars transformées en "hommes-sandwiches"), en enfermant ainsi leur horizon dans l'espace mortifère de la lutte pour la vie et la compétition de tous contre tous (10).
Une violence cannibale
Les spectacles de football constituent aujourd'hui des incitations au meurtre légitime. Toutes les semaines, sur tous les stades du monde et à longueur d'années, les violences se succèdent dans la surenchère. Les naifs ou les cyniques ont dû déchanter, lorsqu'en mai 1985, survint le carnage du Heysel, lors de la Coupe d'Europe des clubs entre la Juventus de Turin et Liverpool. Bien entendu, la presse a cherché l'explication dans la "fatalité" ou dans la faute à "pas de chance"
Tout était prêt pour la grande fête du football, lorsqu'éclata comme une fatalité : telle est, du moins, l'explication dominante. Selon le journal français Le Parisien Libéré : « Le carnage aurait sans doute été évité sans une incroyable coïncidence : la fatalité a voulu en effet que, à côté des supporters de Liverpool surexcités, s'installent les Italiens de Bruxelles... Un événement totalement imprévisible (...). Pour comprendre à quel point le hasard encore a joué... » (3 mai 1985).
Tout avait commencé comme une soirée ordinaire de football que tous les média s'empressaient de diffuser, nous disait-on, alors que : « Voilà des heures que monte la tension. Sur le terrain deux équipes de minimes belges s'affrontent. Mais personne ne les regarde. Or, à bien y réfléchir, un stade est comme un concentré de violence : ou bien elle s'exprime, règlementée, plus ou moins canalisée, sur le terrain et chaque joueur exprime la passion des supporters ; ou bien, elle risque d'exploser ailleurs, dans les tribunes. » (Le Point, 3 juin 1985).
Ce même hedomadaire français, relate le témoignage d'un supporter italien : « Brusquement, ils [les Anglais, ndlr] ont enfoncé la barrière de séparation pour envahir notre tribune. Nous [les supporters italiens] avons reculé à l'autre bout. C'était une panique incroyable. Nous nous sommes trouvés tout de suite coincés contre un mur.
« Certains ont été écrasés ou piétinés. J'ai vu un enfant écartelé. Des spectateurs sont tombés de la tribune, d'une hauteur de sept mètres.
« Moi j'ai eu de la chance, mais je ne Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990
sais pas si je retournerai jamais voir un match de football.»
Les sociologues de sous-préfecture s'en sont donnés à cœur joie pour tenter d'expliquer l'horreur de Bruxelles. Max Gallo, ancien porte-parole du premier gouvernement de Mitterrand en 1981 et plumitif du Parti socialiste, y est allé de son couplet humanitaire : « Nous avons vu. Nous étions des millions à regarder. On a tué devant nous. Les corps entassés, violacés, étaient chez nous. Puis les joueurs sont venus. (...) Nous avons assisté à un film d'horreur et de guerre. (...) Que reste-t-il dès lors aux "pauvres" ?
Comment crever les écrans tendus autour d'eux et où ne se réflète qu'un succès auquel ils n'accèderont pas ? Les bandes violentes, ce sont les sections d'assaut qu'ils créent, anarchiquement et spontanément, pour exprimer leur révolte innée, refoulée, inutile. Ces hommes sont jeunes, souvent chômeurs, sont-ils les guerriers
10) Voir, de manière limitative, Dominique Duvauchelle, Le football, le plaisir, la violence, Paris, Le Solitaire, 1979 ; Gerhard Vinnai, Fussballsport als Ideologie, Francfort, Europaische Verlangsanstalt, 1970 ; Juan Jose Sebreli, Futbol y Masas, Buenos Aires, Editorial Galerna, 1981 : Jean-Louis Deshaies, Football, spectacle et violence, Paris, Chiron, 1987.
rur Nom de Dieu ! Quelqu'un est déjà passé avant nous. d'une époque sans guerre ? » (Le Matin de Paris, 31 mai 1985).
Le chœur des pleureuses du journal sportif français, L'Equipe donna, lui, dans la défense et l'illustration du football : : « Gardons-nous des amalgames faciles. Envoyer dans le désert de l'incompréhension chargé de tous les pêchés de notre temps, un football devenu un bouc émissaire idéal, relèverait de l'injustice. (...) Cette montée de la violence et de l'intolérance n'annonce pas forcément, un demi-siècle après l'épouvantable tragédie (...), une nouvelle des Longs couteaux." (...) Le mal court aujourd'hui avec des souliers de vent. Pour le combattre, ce n'est pas le football qu'il faut encore accuser, mais tout le sport qu'on doit défendre » (28 août 1985). Le prêtre attitré de la religion du football dans L'Equipe a été encore plus ignominieux : « Oui, les ennemis du sport sont terribles : il a suffi qu'un drame affreux éclate mercredi soir au stade du Heysel, à Bruxelles, pour que l'on assiste à un déferlement d'invectives, à un amald'arguments de mauvais goût, comme si tous ceux qui pratiquent la compétition, à quelque niveau que ce soit, étaient des débiles mentaux profonds, des dégénérés. (...) Oui, les ennemis du sport sont terribles, car ils nous contraignent à redire des vérités premières à ceux qui ne savent rien de ce que le sport peut et doit apporter à une nation » (31 mai 1985).
Et L'Equipe, à la pointe de la servilité, conluait son réquisitoire en faveur du football prétendument "assassiné" mettant ce massacre sur le compte de la "folie des hommes", autrement dit, là aussi, en dédouannant le football assassin : « Seule la folie des hommes intervenait hier et c'est bien ce qui désole tous ceux pour qui le sport est d'abord un reflet pacifique de notre société dite civilisée »
(L'Equipe du 30 mai 1985).
Lorsque le bain de sang de
Sheffield, en avril 1989, déffraya la chronique, en suivant la devise olympique : "citius, fortius, altius", la presse essaya encore de justifier l'injustifiable (11). Tout comme les
39 morts du Heysel, en 1985, les 95 victimes de Sheffield ne seraient pas imputables au football ! Ainsi, dès le lendemain du drame, le Vice- président de l'Union européenne de football (UEFA),
M. Freddy Rumo, affirmait que « le jeu n'avait rien à voir avec les inci lents, à Sheffield comme au Heysel » (Le Monde du 18 avril 1989). Le football, aux prix des pires dénégations, ne devait pas apparaître comme « à nouveau synonyme de mort », comme le déplorait le secrétaire d'Etat français à la Jeunesse et aux
Le massacre de Sheffield ne devait surtout pas être mis en relation avec les violences qui enflamment habituellement les tribunes, pour ne pas retarder ou compromettre le retour en coupe d'Europe des clubs anglais. Des clubs mis en demeure d'éradiquer le hooliganisme de leurs stades. Ainsi, pour Colin Monyhan, ministre britannique des Sports, cette "horreur" n'avait « absolument aucun lien avec le hooliganisme ». La plupart des observateurs s'étaient d'ailleurs entendus pour souligner que, "par sa nature", le drame ne pouvait être comparé avec
« celui du Heysel, puisqu'il n'y a pas eu d'affrontement surpporters. »
(L'Equipe du 17 avril 1989). Dans ce concert d'éditoriaux déculpabilisants et de déclarations déresponsabilisantes, le spectacle sportif devient très vite une innocente victime, « l'instrument très secondaire de la tragédie » (France Football du 18 avril 1989).
En 1986, quelques mois après le terrible séisme qui avait ravagé Mexico, le capital international n'avait pas hésité à organiser le Mundial dans un pays saccagé par la dette extérieure, en proie à tous les maux, hélas classiques, développement et de la corruption impé-
Les cadavres de milliers de victimes ne devaient pas être un obstacle à la "fête du ballon rond".
Après le Heysel et Sheffield, véritables massacres de foule, il faudra sans doute attendre que les groupes néo-nazis et autres bandes d'hooligans racistes et fascistes tirent dans le tas pour que les "intellectuels de gauche" se penchent peut-être sur un "fait de société" qui dépasse en ampleur tout ce que le capitalisme a pu produire d'aliénation, d'oppression idéologique et d'exploitation culturelle. *
7 juin 1990
11) Voir Frédéric Baillette, Les cristaux de la violence, Etudes, juillet-août 1989. Et l'indispensable numéro spécial de la revue Quel Corps ? ("Football connection"), n°40, juin 1990.