Le nouveau gouvernement polonais vient de recevoir, coup sur coup, deux sérieux avertissements. Aux élections locales du 27 mai 1990, la participation n'a été que de 42,1 %, même si les Comités civiques de Solidarité ont raflé plus
— première grève d'ampleur depuis l'entrée en fonctions du gouvernement de
Tadeusz Mazowiecki soutenu par Solidarité, en septembre 1989 — a paralysé le
Nord-Ouest du pays. Lech Walesa a fini par convaincre les grévistes de suspendre leur mouvement — après dix-sept jours de bras de fer et alors que, malgré la gouvernement soutenu par une centrale syndicale hégémonique, le mouvement
Les cheminots roulent contre l'austérité de 80 % des sièges. Avant et pendant les élections, la grève des cheminots mise en œuvre de tout l'arsenal de propagande dont peut disposer un des cheminots de Poméranie avait tendance à s'élargir.
Cyril SMUGA
LE NON-RESPECT par le gouvernement d'un
GRÈVE!
accord conclu le 20 octobre 1989 entre la direction des Chemins de fer de l'Etat polonais (PKP)
et l'ensemble des syndi-
OOO0 cats de cheminots - Solidarité et les syndicats de métier liés à la centrale OPZZ (ex-syndicat officiel) → qui prévoyait notamment une revalorisation des salaires, a provoqué la grève.
Mais le mouvement exprimait surtout le ras-le-bol, de plus en plus sensible dans le pays, des salariés mal payés face aux effets du plan gouvernemental de stabilisation mis en œuvre sous la houlette du
Fonds monétaire international (FMI).
Durant les quatre premiers mois de
1990, les prix ont augmenté de près de
260 %. La production industrielle a baissé, elle, durant la même période de 30 % en moyenne, avec des pointes dans certains secteurs industriels allant jusqu'à 41
% (industrie légère). Le chômage — phénomène inconnu jusqu'alors — touche déjà 400 000 travailleurs ; les salaires sont pratiquement bloqués par un mécanisme fiscal hérité des précédents gouvernements...
C'est un groupe de cheminots, militants de Solidarité de la région de Slupsk, qui a commencé le mouvement. Après quelques actions d'avertissement igno-
POLOGNE
EN GREVE! 200000 rées par les autorités, le 10 mai 1990, neuf cheminots ont commencé une grève de la faim dans les locaux de la direction régionale des chemins de fer à Slupsk. Le 19 mai, le comité de grève a décidé de bloquer les trains en gare de triage de Slupsk. Le mouvement a fait tâche d'huile : des délégués de cheminots de Gdynia, Radomsko, Poznan, Szczecin et Inowroclaw se sont joints aux grévistes de la faim de Slupsk. A Torun et à Miastko, des grèves de la faim ont également démarré.
Les cheminots - retrouvant une tradition de 1980-1981 — se sont emparés des moyens de communication des PKP et ont organisé des conférences téléphoniques entre les différents centres. Un comité de grève central a été fondé, il a siégé à Slupsk et a établi une liste de douze revendications (voir l'encadré ci-contre).
La direction de Solidarité a vivement réagi à l'extension de la grève et s'en est désolidarisée tout en critiquant le gouvernement. Le 22 mai, le présidium national du syndicat déclarait : « La grève des cheminots de Slupsk n'a pas été organisée par Solidarité qui ne la soutient pas. (...) Notre jugement critique à propos de la grève ne signifie pas que nous ne voyons pas les raisons qui l'ont provoquée » (1). Le résultat immédiat de cette déclaration a été l'extension du mouvement à d'autres centres.
La porte-parole du gouvernement, Malgorzata Niezabitowska, a expliqué : « La grève de la faim et la grève active sont des méthodes de lutte contre un Etat totalitaire. La Pologne est un pays démocratique. » Un responsable du ministère des Finances renchérissait : « Les revendications des cheminots vont très loin. (...) Une concession de la part du gouvernement pourrait libérer une série de revendications et de grèves, le retour de l'inflation, la régression à une production qui ne correspond pas aux besoins du marché ; cela signifierait l'échec du programme économique du gouvernement et la fin de l'aide étrangère qui, le plus souvent, est conditionnée à la réalisation de ce programme. » Par ailleurs, comme la grève n'avait pas été organisée dans les formes par un syndicat, il a été suggéré qu'elle était illégale.
Face à de telles réactions, le comité de grève des cheminots a lancé une invitation aux dirigeants des trois centrales syndicales — Lech Walesa pour Solidarité, Alfred Miodowicz pour l'OPZZ et Marian Jurczyk pour Solidarité'80 (scission de Solidarité en Poméranie occidentale) — pour qu'ils viennent discuter avec les grévistes. Les deux derniers ont accepté ; quant à Walesa, il a répondu aux grévistes : « Je pense que votre grève est justifiée mais je ne peux pas rejeter les arguments justes du gouvernement. (...) Vous protestez en dehors de toutes les structures syndicales. (...) Je vous demande d arrêter la grève par la voie de la médiation et d'un accord qui ne mettra pas en cause votre dignité ni votre fierté. »
Campagne de calomnies
A partir de ce moment, tout a basculé. Pour s défendre des accusations d'illégalité portées contre leur mouvement, les grévistes ont formé un comité national de protestation (KKP), au sein duquel sont entrés, pour la première fois, des représentants des syndicats faisant partie de l'OPZZ. La grève de la faim a été suspendue, mais le blocage des trains s'est poursuivi. Les grévistes ayant décidé que les négociations, pour être démocratiques, devaient se dérouler en leur présence, le comité de grève a refusé de rencontrer une délégation gouvernementale dirigée par le ministre du Travail Jacek Kuron, à Varsovie. Il a mandaté Miodowicz et Jurczyk pour exposer sa position lors de la rencontre à la capitale. Miodowicz, ancien membre du bureau politique du Parti communiste (POUP), mandaté par les grévistes ! Voilà qui ouvrait une voie royale au gouvernement pour déconsidérer la grève ; il pouvait présenter le mouvement comme manipulé par la vieille nomenklatura. Comme l'a remarqué, après
1) Les citations sont reprises du journal Gazeta Wyborcza nº118, 119, 121, 122, 123 et 126 des 23, 24, 26-27, 28 et 29 mai, et du 1er juin 1990.
POLOGNE président du comité de grève — tous deux militants de Solidarité — avec lesquels il est parvenu à un accord ; puis il a affronté l'assemblée générale. Le quotidien de Solidarité rapportait les événements : « Les dirigeants des trois centrales syndicales, (...) mis à l'écart des négociations ont attaqué l'accord. (...) : "C'est de la démagogie". Lech Walesa leur a coupé la parole : "Il est inutile d'exiger des garanties de ce gouvernement, il ne va pas nous mentir comme le vôtre. Il va accepter toutes les revendications, mais pas de la manière dont vous le proposez : ce gouvernement règlera tout, car c'est notre gouvernement."
Quand Walesa s'en mêle...
« Quelqu'un de la salle cria : "A la télévision, vous aviez proposé une intervention de la police !" "Oui ! Les ZOMO [milices du précédent régime, ndlr] auraient dû vous sortir tout comme ils m'avaient sorti moi sous vos gouvernements. Alors vous discuteriez autrement. Finissons-en, j'ai peu de temps. Vos méthodes sont du brigandage ! Mais c'est terminé. En fait, tous ceux qui ont soutenu cette grève auraient du être jugés. Car seul un syndicat a le droit de commencer une grève et nous devons construire le droit et pas le bafouer."
« Cris de la salle : "Mais, monsieur Walesa, cette grève a été lancée par des cheminots de Solidarité poussés à bout." Walesa a répondu : "Vous avez eu raison. Mais on ne peut conduire la Pologne à la ruine. Que pouvez vous perdre ? Un peu d'honneur, car le gouvernement n'est pas venu chez vous à genoux ? C'est ce que vous voulez ? Vous avez donné une leçon au gouvernement, à Walesa, aux syndicats et aux malins qui se sont joints à vous. Mais ne détruisons pas ce pays qui est si pauvre. Laissons de côté nos ambitions. Que chacun retourne à sa place". »
Walesa et le comité de grève ont publié un communiqué annonçant la suspension de la grève et déclarant : « Nous parviendrons en commun à la réalisation des douze revendications et nous allons dire au Premier ministre, Tadeusz Mazowiecki, que le poids de la crise doit être aussi réparti sur toute la société. » Mais, dès le 31 mai dernier, Jacek Kuron annonçait au nom du gouvernement que si des augmentations de salaires étaient bien envisagées dans les services publics, la revendication des cheminots d'une hausse de 110 % du salaire moyen n'était pas réalisable. *
2 juin 1990
2) La fiabilité de ces sondages laisse à désirer — ils avaient prévu une participation de l'ordre de 61,5 % aux dernières élections.
la grève, un journaliste du quotidien de Solidarité : « C'est bien que Miodowicz et Jurczyk se soient investis dans la grève des cheminots. Face à un ennemi commun
- Miodowicz — Solidarité des cheminots, Lech Walesa, le gouvernement, et sans doute aussi une partie des grévistes, se sont à nouveau sentis dans le même camp. La division OPZZ-Solidarité s'est superposée au conflit initial ouvriersgouvernement et cela nous a sauvés. »
« Arrêtez la grève ! » Gazeta Wyborcza a publié un sondage-minute (2) d'où il ressortait que seulement 16 % de la population soutenait les grévistes alors que près de 62 % les condamnait. Des appels de diverses structures de Solidarité se sont multipliés, les média se sont empressés de les reproduire ou de les citer. Pour l'exemple, citons celui de la direction de Solidarité de Gdansk : « A un moment crucial pour le pays, ceux qui, durant des années, ont soutenu la dictature communiste osent prendre la direction des travailleurs et, en profitant de la conjoncture politique et de la situation économique du pays parlent en leur nom. (...) Camarades cheminots, malgré vos justes revendications, arrêtez la grève ! »
Les réactions opposées d'autres structures syndicales de Solidarité sont passées quant à elles inaperçues... ou n'ont été publiées qu'une fois la grève terminée telle celle des cheminots de Bialograd : « Nous, travailleurs de la gare de Bialograd, membres de Solidarité et non organisés, rejetons la position de la direction du syndicat des cheminots Solidarité, qui n'a pas été discutée avec les travailleurs. Nous déclarons soutenir la position du comité de grève de Slupsk. »
Lech Walesa s'est finalement rendu à Slupsk dans la nuit du 26 au 27 mai pour tenter de convaincre les cheminots d'arrêter la grève. Il a essuyé un échec et dont il s'est expliqué à la télévision en ces termes : « Lorsqu'on construit la démocratie, lorsqu'on est au milieu de la réforme, les grèves vont contre la réforme et contre la logique démocratique. En un mot, cela conduit à détruire la réforme. Les arguments de bon sens ont touché la majorité. Presque tous étaient d'accord avec moi, nous avions commencé à arrêter la grève. Alors trois personnes sont montées sur le podium, une d'entre elles a dit : "Si vous arrêtez la grève, alors Czeslaw, qui a fait la grève de la faim avec nous, se suicidera immédiatement !" Et un autre gars de Slupsk a déclaré : "Si vous terminez la grève, Slupsk la continuera de toute façon." Ce chantage a été efficace, car les gens sont déterminés, puisqu'on ne discute pas avec eux et qu'ils ont été manipulés dans cette situation difficile. A mon avis, il faut agir de manière déterminée. On ne peut permettre que quelques irresponsables détruisent l'acquis de la société tout entière. Il faut soit leur donner ce qu'ils veulent, soit stopper cette grève immédiatement et de manière décidée. »
Le comité national de protestation ayant menacé de lancer un appel à la grève générale des chemins de fer pour le mardi 29 mai à minuit, Lech Walesa revenait une nouvelle fois à Slupsk pour tenter d'arrêter le mouvement. Il choisissait de discuter avec le président et le vice-