Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Les épines du marché

· Inprecor n° 311, 15 juin 1990 · p. 6-11 · 6 047 mots

URSS et Russie Syndicalisme Pologne Stalinisme

débutera le 2 juillet 1990 — est l'occasion de grandes manœuvres. Boris Eltsine, le nouveau président de la Fédération de Russie, manie la carotte et le bâton pour sécession de la République russe et avoir participé au dépôt d'une motion de mineurs pour qu'ils abandonnent leur projet de relance d'un mouvement de grève. On sait que des pourparlers existent entre Gorbatchev et la Plate-forme ailleurs, les tensions nationales se poursuivent ; au Kirghizistan les affrontements

Autant de points névralgiques qui pèseront sur le déroulement du congrès, sans

Les épines du marché

Le 28e Congrès du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) - qui maintenir sa pression sur Gorbatchev ; après avoir brandi le spectre de la censure contre les nouvelles mesures économiques, il a lancé un appel aux démocratique d'Eltsine en vue de trouver un accord pour le congrès. Par inter-ethniques ont fait, à ce jour, 139 morts et plus de 500 blessés.

oublier les réformes économiques.

David SEPPO

LE 14 DECEMBRE

1989, lors du Ile Congrès des députés du peuple, le

Premier ministre soviétique, Nikolaï

Rijkov, a présenté le « programme pour la reprise économique et l'approfondissement de la réforme économique », qui jusqu'en prévoyait transition une

1995, en deux étapes vers une « économie régulée par les mécanismes du marché ». La première phase, de 1990 à

1992, chercherait à stabiliser l'économie

- surtout le marché de la consommation —, réduire le déficit du budget, à mettre en place les mécanismes légaux et régulateurs, ceux des prix, pour avancer vers le "marché régulé" dans une second temps, entre 1993 et 1995. Selon Rijkov, l'économie a déjà été libéralisée de manière significative, mais les mécanismes nécessaires pour réglementer l'activité économique autonome, qui prend parfois des formes anti-sociales, n'étaient pas encore prêts. La réforme avait donc besoin d'une période de consolidation avant d'avancer vers le marché.

En anticipant les critiques des libéraux, Rijkov a expliqué que, si les rapports de marché entraient en vigueur d'un seul coup en 1990 ou en 1991, cela provoquerait inévitablement « une inflation galopante, une chute du rôle des stimulants économiques, une baisse de la production, un chômage massif et un accroissement des tensions sociales. En d'autres termes, on aboutirait à un renouvellement de l'économie, mais en passant par une crise » (1).

Comme prévu, ce programme a été attaqué par la "gauche" (c'est ainsi que la presse parle des libéraux soviétiques) : elle l'a jugé comme une tentative timide et contradictoire de concilier les rapports administratifs et le marché qui a peu d'espoirs d'aboutir. La "droite", c'est-à-dire la bureaucratie syndicale et les prétendues "organisations de travailleurs" liées à l'appareil du Parti-Etat, a été, elle, plus complaisante. S. Shelaev, alors président du Conseil des syndicats de toute l'Union, était un peu critique, insistant sur le fait que le programme devait garantir le plein emploi, sur la nécessité de tenir un référendum avant l'adoption d'une réforme des prix de détail et de dédommager tous les secteurs de la population. Cependant, en fin de compte, il a rejoint V. Yarin, un des dirigeants du Front uni des travailleurs (FUT), membre du présidentiel de Gorbatchev: « Bien sûr, nous pouvons faire des critiques ou ajouter des propositions concrètes, mais il est temps de se mettre au travail, et de concrétiser les programmes du gouvernement » (2).

Comme d'habitude, les opinions de l'opposition socialiste démocratique, qui se retrouve plus ou moins organisée aujourd'hui, dans les Nouveaux socialistes et dans la Plate-forme marxiste du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), entre autres, n'ont pas été rapportées par la presse.

Le Ille Congrès extraordinaire des députés du peuple a élu Gorbatchev à une présidence nouvellement créée, trois mois après l'annonce de ces mesures. Ce dernier a immédiatement déclaré qu'il avait l'intention d'utiliser ses pouvoirs présidentiels spéciaux « surtout faire avancer la perestroïka plus drastiquement » pour que l'Union soviétique aille vite vers un « marché intérieur achevé ». Il a annoncé que les mesures prévues à l'origine pour 1992/1993 seraient introduites en 1990 et au début de 1991. De plus, il a expliqué qu'une présidence forte était nécessaire pour garantir « la stabilité de l'ordre social », soulignant qu'il existait dans la société « une inquiétude grandissante face aux menaces de déstabilisation » (3). Il faut rappeler, qu'à l'automne dernier, Gorbatchev n'avait réussi que partiellement à faire interdire les grèves ; le Soviet suprême votait alors une loi sur la « solution des conflits sociaux », qui rendait très difficile de faire légalement grève.

Peu après la grève des mineurs, certains intellectuels libéraux avaient déjà commencé à parler dans la presse de la nécessité d'un régime autoritaire pour mener à bien une réforme économique impopulaire. Par la suite, après que la bureaucratie syndicale a organisé des manifestations contre la hausse des prix et les profits réalisés par les coopératives, le Vice-premier ministre, L. Abalkin, a demandé que des pouvoirs spéciaux soient attribués au gouvernement : « En cas de catastrophe naturelle, c'est absurde de faire des réunions et des discussions pour décider comment travailler. Le gouvernement a besoin de liberté et de confiance » (4).

Peu après que Gorbatchev a été nommé président, Interfax, l'agence de presse de Radio Moscou, a rapporté qu'Abalkin dirigeait une équipe de soixante spécialistes travaillant sur une série de lois qui devaient être soumises au Soviet suprême en avril et prendre effet au ler juillet 1990. Le travail de ces experts, qui se rencontraient dans une maison officielle des environs de Moscou,

1) Troud, 14 décembre 1989.

2) Troud, 14 et 16 décembre 1989

3) Komsomolskaya Pravda, 11 avril 1990 et Rabochaya Tribuna, 16 et 27 mars 1990.

4) Moskovskie Novosti, 29 octobre 1989.

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avait été tenu secret jusqu'alors « pour éviter une confrontation prématurée avec la société ». Interfax a aussi révélé que le gouvernement envisageait d'ouvrir des soupes populaires pour les nombreux pauvres qui apparaîtraient durant la première phase de la réforme. Selon cette agence de presse, des fonctionnaires du gouvernement étudiaient de très près la réforme polonaise, qu'ils considéraient comme « la plus appropriée pour l'Union soviétique » ; c'est ainsi que des rumeurs disant qu'une "thérapie de choc" à la polonaise allait être appliquée ont commencé à courir (le fait que le gouvernement polonais ait opté pour une restauration capitaliste n'a, par contre, pas été signalé).

Les économistes qui ont eu accès à certains documents ont confirmé ce qui se préparait : la libération des prix de gros et de détail, à partir de 1990; la privatisation d'environ 70 % de l'économie, les fermes et les petites entreprises étant vendues à des entrepreneurs privés et les grandes usines transformées en compagnies d'actionnaires ; la création de programmes d'aide au chômage massif, qui licenciements faillites (5). Un rédacteur économique de la Pravda a souligné que les revenus seraient partiellement indexés pour protéger les couches les plus pauvres, tout en expliquant que l'époque où l'on pouvait encore stabiliser l'économie sans « de dures mesures impopulaires » était révolue et que « de sérieux heurts sociaux seront in-

Gorbatchev a expliqué ces mesures en disant qu'il fallait mettre fin à une situation où les nouvelles et les anciennes formes économiques coexistaient tout en étant antagoniques. Les résultats économiques des premiers mois de 1990 étaient en effet alarmants : pour la première fois depuis des décennies, l'institut d'Etat des Statistiques notait un déclin absolu du revenu national de 1,7 % pour les quatre premiers mois de 1990 (même si cela était provoqué, au moins pour moitié, par la reconversion de l'industrie militaire et par les grèves, surtout celles qui ont eu lieu dans le Caucase après l'intervention des troupes soviétiques en Azerbaïdjan) tandis que les salaires connaissaient une hausse de 13,4 % (en 1988 et 1989, ils ont augmenté presque autant que durant les sept années précédentes). Le déficit du budget a continué de s'accroître et l'augmentation de la masse monétaire en quête de biens de consommation a provoqué inflation et pénurie. Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990

Le gouvernement perdait donc le contrôle de l'économie. Il a élargi les compétences des gouvernements locaux et des entreprises, qui se sont rapidement mis à profiter de leurs nouveaux pouvoirs pour faire des bénéfices et ont commencé à exiger de plus en plus de ressources avec des ultions formelles et des conventions collectives, les entreprises, surtout dans le secteur des services et des biens de consommation, ont cherché à réaliser des profits par des hausses de prix injusufiées, et même en réduisant la production.

La tendance des entreprises à diminuer les quotas que leur avait fixés le Plan a pris de telles proportions que le Produit

Réforme de sans démocratis

MAIS, si le centre a perdu sa capacité à diriger l'économie, il est cependant évident que le gouvernement lui-même a constamment encouragé les tendances centrifuges et corporatistes de l'économie. Si sa politique a pu apparaître, à certains égards, comme une série d'erreurs et tive de réforme de l'économie sans démocratisation du pouvoir central. Cette politique est dictée par les intérêts de la principale base sociale du régime, l'aile réformiste de la bureaucratie. D'une part, les porte-parole du gouvernement et la que le comportement rationnel des producteurs dans un marché dominé par les monopoles et sur lequel le contrôle gouvernemental s'est significativement affaibli.

Cette tendance à long terme de l'économie soviétique a été accélérée de manière décisive par la mise en place de la comptabilité autonome des entreprises en 1988 et 1989. Par ailleurs, les ministères sont constamment accusés d'être coupables de tous les maux de l'économie, les "diktats ministériels" condamnés et les entreprises encouragées à lutter pour leur autonomie, comme prévu par la nouvelle loi sur les entreprises d'Etat, et national brut (PNB) de 1990 devrait être de 12 millions de roubles inférieur aux prévisions initiales du Soviet suprême. Dans l'industrie lourde, la taxe dite anti-inflationniste, introduite à l'automne 1989, touchant les entreprises qui augmenteraient la masse salariale au-delà des limites fixées n'a, en fait, été appliquée qu'à un cinquième des entreprises initialement concernées. Comme l'a déclaré un analyste : « Bien que, sous l'effet de la colère, nous disons souvent que rien n'a changé durant les quatre dernières années, notre économie est néanmoins différente. Elle est capable de repousser des attaques directes venues des instances nationales et de subordonner toutes les lois à l'égoïsme des clans » (7). * l'économie ation du pouvoir même à garder la majeure partie des revenus issus de leur comptabilité autonome.

Tout cela a exaspéré le fort sentiment anti-bureaucratique de la population. Il est évident que la majorité des Soviétiques, et d'abord les travailleurs, ne veut pas que l'économie soit soumise aux forces spontanées du marché. Comme l'a noté avec tristesse l'économiste libéral Kliamkin, la population veut l'efficacité avec la justice sociale, c'est-à-dire la sécurité économique — le plein emploi, la stabilité des prix, un revenu minimum décent garanti pour tous et des limites strictes aux différentiations socio-économiques. Cela suppose que le pouvoir économique central soit capable de faire dépendre les mécanismes du marché des objectifs sociaux décidés collectivement par la population.

Gorbatchev a conclu que cette perspective était irréalisable car il a refusé d'envisager sérieusement la démocratisation du pouvoir économique central. Tant que centre qui établit et régule l"économie de marché planifiée" ne sera pas démocratique, les directives et les réglementations qu'il émettra seront perçues

5) New York Times, 29 octobre 1989.

6) Pravda, 19 avril 1990.

7) Rabochaya Tribuna, 16 mars 1990 ; Troud, 31 mars et 25 mai 1990 ; Komsomolskaya Pravda, 1er mai 1990.

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comme des facteurs d'oppression et d'exploitation par les producteurs, il existera une résistance. L'incapacité du centre bureaucratique à motiver les acteurs économiques pour qu'ils agissent par rapport aux objectifs décidés centralement a toujours représenté la contradiction fondal'économie bureaucratique. Les réformes de Gorbatchev n'ont fait que porter ces tendances centrifuges à leur paroxysme.

Pour dépasser cette situation abandonner les valeurs socialistes traditionnelles, il faudrait centre, c'est-à-dire créer un système d'autogestion à tous les niveaux. Cela n'est pas, bien sûr, une solution magique en soi qui permette d'atteindre un viable entre la centralisation et la décentralisation, surtout lorsque l'on part de la réalité soviétique actuelle. Mais la démocratisation de l'économie crée au moins

ТУАЛЕТНАЯ БУМАГА une base sociale qui permet de только по 15 ролен trouver un accord avec les intérêts des travailleurs. C'est la réforme que préconisent les socialistes soviétiques et qui a toujours été rejetée (8).

La façon dont le régime a traité le mouvement des mineurs illustre bien sa politique. Durant la grève de juillet

1989, le gouvernement, avec une importante campagne médiatique, s'est efforcé de faire déboucher les revendications des mineurs sur l'autonomie des entreprises; à ce jour, cela ne leur a rien apporté concret. Avec des prétextes variés, le gouvernement et l'appareil syndical se sont également arrangés pour reporter la conférence nationale des mineurs, exigée dans différentes régions durant la grève. Lorsque le Congrès extraordinaire des Syndicats de travailleurs du charbon s'est finalement tenu, à la fin mars 1990, les représentants des anciens comités de grève se sont retirés de ce qu'ils ont qualifié de « congrès d'apparatchiks et d'employeurs ». Dans leur déclaration, les représentants des mineurs qué: « Pour nous, ce congrès devait répondre aux attentes des grévistes et en particulier démettre l'ancien comité cen-

Ensuite, nous aurions dû discuter d'où en étaient les choses, de la situation dans les comment le gouvernement a répondu revendications des mineurs ; travailler ensemble à partir de cette base et élire une nouvelle direction pour qu'elle applique ces décisions. » Ils ont réaffirmé qu'ils voulaient former un vrai syndicat des mineurs, sans représentants de l'administration, qui unirait les mineurs pour traiter de manière constructive avec le gouvernement (et non pas uniquement en ayant recours à des grèves économiques). Une rencontre nationale des mineurs est prévue pour juin 1990 (9).

L'abandon gr el par le gouvernement de l'autogestion dans les entreprises, question qui, à l'origine, faisait partie de sa réforme découle de la même orientation. Lors du Ile Congrès des députés du peuple, Rijkov avait déjà demandé directions des entreprises d'Etat ne soient plus élues ; cette pratique ne serait maintenue que dans les coopératives ou dans les entreprises louées au

De plus en plus, l'engouement pour l'autogestion, envers laquelle la presse et les dirigeants sont de plus en plus sceptiques, est remplacé par des appels à faire des travailleurs de « réels propriétaires » à travers les locations, les rachats, ou l'actionnariat dans les sociétés, etc. Bien sûr, l'autogestion limitée à l'entreprise (comme le prônait le gouvernement) n'est pas la panacée mais, tant qu'elle appartient à l'Etat, la possibilité de combiner l'autogestion dans les entreprises avec l'autogestion à des niveaux régionaux et nationaux reste ouverte. Au contraire, la privatisation, même si elle prend des formes collectives au départ, écarte complètement une telle éventualité.

En mars 1990, Gorbatchev et ses partisans semblaient avoir décidé de se débarrasser de ces contradictions en livrant l'économie au marché. Bien sûr, le gouvernement déclarait qu'il avait l'intention de réguler ce marché — même les pays capitalistes avancés le font — mais il est évident que cette régulation n'ira pas dans le sens des intérêts de la classe ouvrière qui représente la majorité de la population. Dans l'immédiat, elle profitera à la bureaucratie rénovée et à la couche de la mafia bourgeoise qui est en pleine expansion. Apparemment, la population soviétique a aussi conscience de cela

Les nombreuses rumeurs sur l'ap proche de la réforme, et d'après lesquelles elle se ferait sur le modèle polonais, ont fait monter de manière significative la tension sociale, et une nouvelle vague de grèves est attendue. Le 18 avril 1990, après une réunion commune du Conseil présidentiel et du Conseil de la fédération, instances de réflexion largement symboliques, paru donner le signal de la retraite : « Le virage vers le marché régulé doit être pris avec plus de précautions. (...) Nous devons réfléchir sérieusement aux garanties sociales qui seLe secrétariat de presse de Gorbatchev a expliqué que le président, était conscient des risques, « une montée sociale aux proportions révolutionnaires », et donc qu'il ralentissait le rythme des réformes tout en maintenant le cours stratégique vers le "marché régulé". La date d'application V. Syssoiev des réformes a été repoussée du ler juillet 1990 au ler janvier 1991, et la fin de l'année 1990 servira à stabiliser l'économie et à créer le cadre légal des réformes (11). Selon un vieux journaliste soviétique : « Ils se sont approchés du ravin, ils y ont jeté un coup d'œil et ont été horrifiés par ce qu'ils ont vu. (...) La colère et la frustration sont déjà là, et des étincelles pourraient rapidement allumer le proverbial "feu à la plaine" dans ce foyer révolutionnaire » (12).

Une semaine plus tard, Gorbatchev a effectué un voyage très médiatique dans la région industrielle de l'Oural pour « vérifier avec les travailleurs (...) le cours du navire de l'Etat, avant les choix fondamentaux à venir ». Dans un discours télévisé prononcé depuis Sverdlovsk, Gorbatchev a dit aux travailleurs avoir

8) Voir, par exemple, la Plate-forme marxiste dans le PCUS, Pravda, 16 avril 1990.

9) Izvestia, 1er avril 1990.

10) Troud, 20 avril 1990.

11) Rabochaya Tribuna, 24 avril 1990

12) Gazette (Montréal), 24 avril 1990

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« entendu [leurs] cris d'alarme ». Il n'y aura donc pas de thérapie de choc, a-t-il dit partout, et il a assuré aux travailleurs que des programmes sociaux seraient mis en place pour compenser les effets des hausses des prix et du chômage, et que le gouvernement « consulterait la classe ouvrière sur tous les principaux éléments de la réforme ». Mais il a aussi exprimé clairement que la réforme en soi ne serait pas abandonnée : « Réfléchissons sur comment, quand et que faire, sur à quoi donner la priorité, et par quoi commenPlutôt le rationnement que le marché...

« NOUS SOMMES le seul pays au monde où de puissantes attitudes anti-marché existent, sauf peut-être l'Albanie » s'est plaint l'économiste Otto Latsis (14). Qu'est-ce qui déplaît aux travailleurs dans la réforme économique et jusqu'à quel point leurs craintes se justifient-elles ?

Ils craignent d'abord, sans aucun doute, une baisse notable de leur niveau de vie provoquée par les hausses des prix et les licenciements. La presse soviétique a largement parlé des réformes en Europe de l'Est, où libéralisation des prix et arrêt des subventions de l'Etat ont provoqué une hyper-inflation, des faillites d'entreprises et la chute du niveau de vie de 30 à 40 %. Selon Latsis, « le système du marché suppose la liberté des prix. Et pourtant, nous ne cessons de crier à l'unisson : ne touchez pas aux prix ! C'est comme si nous avions inventé une rose sans épines. Mais le marché est une rose avec des épines ».

Bien sûr, Gorbatchev et Rijkov proposent des compensations sociales, mais les économistes démontrent rapidement que la logique des réformes s'y oppose : cela engendrerait une inflation galopante et affaiblirait les motivations des travailleurs. D'après les débats qui sont parus dans la presse ces derniers mois, il semble qu'un nouveau consensus ait été trouvé parmi les réformateurs pour compenser uniquement les plus défavorisés, surtout ceux dont le revenu est fixe. Ceux qui touchent des revenus moyens ou élevés, c'est-àdire la majorité des travailleurs de l'indus-trie, entre autres, devront se débrouiller tout seuls. En résumant une table ronde d'économistes et de fonctionnaires, qui s'est tenue en mars 1990, un article de l'hebdomadaire du Conseil des Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990 cer. C'est une question de vie, de travail et de pratique. Mais en ce qui concerne le choix stratégique, la direction de notre politique, personne n'a, jusqu'à présent, proposé autre chose de sérieux et de fondamental. Beaucoup de discussions ont lieu mais personne n'a encore rien avancé de substantiel » (13).

Gorbatchev n'a cependant pas dit qui était juge dans ce débat ; ce n'est certainement pas le peuple, il n'y a jamais eu de discussion publique sur les alternatives stratégiques. * ministres conclut : « Maintenant, nous évaluons le système de manière plus réaliste. (...) Il y a trois ans, les discussions partaient du principe que les réformes devaient être introduites de façon à ne pas toucher au niveau de vie de la population. Mais un calcul élémentaire a montré qu'il n'était absolument pas possible de satisfaire une telle exigence » (15).

Nikolai Petrakov, l'un des conseillers personnels de Gorbatchev, s'est plaint que, contrairement aux Polonais, les Soviétiques préfèrent des étagères vides à des prix élevés : ils sont prêts à faire la queue et à supporter des mesures de rationnement, mais ils refusent la libéralisation des prix. En effet, si à la fin 1989, 40 % des personnes interrogées lors d'un sondage national se disaient favorables au rationnement, au début 1990, ce chiffre avait atteint 58 %. En commentant ces chiffres, l'hebdomadaire du mouvement des coopératives, Kommersant, concluait que « l'on ne peut pas tirer un trait d'égalité entre les partisans du rationnement et les ennemis de l'économie de marché, cependant, en un an, 50 millions de personnes supplémentaires sont venues grossir les rangs de ceux qui ne comprennent pas ce qui est nécessaire pour faire évopays. L'opposition à la réforme économique augmente et, dans ce cas précis, le temps ne joue pas en sa faveur » (16).

Que ces gens comprennent ou pas ce qui est nécessaire — ou plutôt, ce qui est superflu — pour améliorer la situation est un sujet de débat. Mais ceux qui préfèrent garder le rationnement dans la situation actuelle partent de considérations élémende justice sociale : grâce aux hausses des prix, les étagères seront peutêtre remplies, mais la plupart des produits ne seront plus du tout accessibles aux citoyens disposant de revenus moyens ou bas, comme c'est le cas aujourd'hui en Pologne ou en Honment, du moins en meilleur contrôle de la distribution (mais aussi de plus grands abus dans un contexte autoritaire). Comme l'expliquait un citoyen de Iakoutsk : « Bien sûr, le rationnement est une manière peu agréable de régler la vie sociale. (...) Mais il est de toute manière peu agréable que, dans un pays aussi riche, en temps de paix, les étagères soient vides. Je pense que c'est fondamentalement la partie corrompue de la société qui s'oppose au rationnement »

Les gens ont également peur du chômage. Les premières déclarations du gouvernement, selon lesquelles le chômage était incompatible avec le socialisme, sont devenues de moins en moins catégoriques ces derniers mois. Le chiffre de 40 millions de chômeurs — pour une population active de 125 millions —, prévu durant la première phase de la réforme, était souvent évoqué en mars dernier. Même si des allocations de chômage et des chantiers nationaux (grands travaux publics) sont instaurés, de nombreux travailleurs de l'industrie verront leurs revenus diminuer s'ils se tournent vers des secteur moins payés comme les services ou les travaux publics. De plus, de nombreux avantages fondamentaux, tels le logement, les retraites, etc., sont liés au type de poste de travail l'emploi, caractéristique qui s'est renforcée avec la réforme de la comptabilité autonome des entreprises.

Plus fondamentalement, la réforme mettrait fin à la sécurité de l'emploi et, donc, à la sécurité économique de base qui était probablement le principal acquis social du "socialisme" soviétique. Comme l'a récemment exprimé un professeur d'économie : « Nous sommes habitués à percevoir le chômage comme une tragédie. A un certain niveau, c' en est réellement une. Mais, pour l'instant, nous avons 10 millions de "chômeurs au travail", qui ont un emploi et reçoivent un salaire mais qui ne font que semblant de travailler. (...) Bien sûr, les chômeurs devront toucher des allocations. Mais il faut comprendre que ces indemnités ne pour-

13) Troud, 27 avril 1990 ; New York Times, 14 mai 1990.

14) Rabochaya Tribuna, 27 mars 1990.

15) Pavitel stveni vestnik n° 18, 1990.

16) Komsomolskaya Pravda, 1er mai 1990.

17) Rabochaya Tribuna, 18 avril 1990.

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raient dépasser le revenu minimal pour survivre. Si on les fixait au niveau du salaire moyen, nombreux sont ceux qui préféreraient en profiter plutôt que d'aller travailler et le parasitisme social se développerait » (18).

Avec leurs grands discours sur les travailleurs qui deviendraient de "vrais propriétaires" par la "désétatisation", les libéraux, et aussi le gouvernement, se font, en fait, les avocats d'un système basé sur le travail aliéné et où la force de travail devient un produit à part entière, subordonné aux lois du marché. La "désétatisation" ne signifie pas la socialisation, mais la création d'un secteur privé de petites et moyennes entreprises et la transformation des grandes usines d'Etat en sociétés d'actionnaires. Ces dernières seront-elles des coopératives — où tous les d'actionnaires, employés de l'entreprise, détiennent des parts égales — ou bien certains pourront-ils en posséder plus que d'autres ? Les porteurs auront-ils le droit de vendre leurs parts à des gens ne travaillant pas dans l'entreprise ? La logique de cette réforme fait encore appel aux droits pleins et entiers de la propriété. De nombreux observateurs soviétiques ne cachent pas que ces formes de propriété collective ne sont qu'une transition psychologique nécessaire - à cause de l'attitude de la population - dans la voie de l'entreprise privée à grande échelle (19).

Bien sûr, tout ceci est présenté comme la création "d'entreprises du peuple", mais pendant combien de temps appartiendront-elles au peuple dans un marché normalement" et où la concentration sera inévitable ? Cela ne suppose pas seulement que l'écart entre les salaires se creuse, mais aussi que la richesse augmente et que, par exemple, le pouvoir économique se concentre entre les mains d'une minorité qui peut ainsi décider des conditions sociales et de travail de la majorité. La plate-forme de l'Union des collectifs de travailleurs du Kouzbass, par exemple, adoptée en octobre 1989, rejette de manière spécifique l'exploitation (20) ; mais les média dominés par les libéraux mènent une campagne idéologique convaincre les travailleurs d'abandonner leurs valeurs égalitaires et leur refus de l'exploitation. L'hebdomadaire Izvestia a ainsi récemment publié un article de deux pages démontrant que le pays avait besoin de gens riches et que les pauvres ne seraient que des "perdants", , incapables d'être à la hauteur : « La dictature du prolétariat a gagné, la résistance de la bourgeoisie a été écrasée, ia propriété a été socialisée, l'argent a perdu sa valeur, l'exploitation de l'homme par l'homme n'existe plus. Il ne manque qu'une seule chose : les bénéfices ne coulent pas à flots. Une société n'est riche que s'il y a beaucoup de personnes riches en son sein. Il ne faut rien faire pour arriver à cette situation de richesse : il faut juste ne pas mettre de bâtons dans les roues de ceux qui veulent devenir riches et qui savent comment y arriver » (21).

Bien sûr, ce ne sont pas là les positions officielles du gouvernement, mais la logique qui guide l'orientation de ses réformes va dans le sens des libéraux. Pour Pavel Bunich, le terme "marché planifié"

LE 22 MAI 1990, la réunion commune du Conseil de la fédération et du Conseil présidentiel a approuvé une version "améliorée" de la réforme. Elle prévoit une consultation populaire sur tous ses éléments clés, et particulièrement sur ceux qui touchent aux prix. Selon cette nouvelle disposition, le gouvernement -ce terme implique certainement qu'il s'agit de Rijkov mais pas de Gorbatchev - devrait démissionner si la réforme était rejetée lors d'un référendum.

Les nouvelles mesures annoncées sont moins "radicales" que celles dont on parlait en mars et en avril, et ce nouveau tournant (les informations de mars ont-elles été de simples ballons d'essai ?) matérialise l'opposition frontale et anticipée des travailleurs. Les prix de détail vont augmenter en moyenne de 43 % ; le prix du pain va tripler au ler juillet 1990 et, à partir du ler janvier 1991, les prix du 200 % ; la viande de 130 % et les produits de consommation non alimentaires de 30 à 50%. Mais nombre de prix de détail ne seront pas libérés : 60 % continueront à être fixés et 25 % pourront varier uniquement dans le cadre de limites déterminées. Toutes les catégories de revenu bénéficieront de compensations, dont 15 % d'augmentation pour les bas et moyens salaires ; selon le gouvernement, ceci compensera 70 % de la hausse des prix de détail. Les salaires seront également indexés sur le coût de la vie.

Rijkov a rejeté explicitement les appels des libéraux à légitimer le chômage

- qui apparaît dans le projet de plateforme du comité central du PCUS - est ridicule (22). « Le terme "marché planifié" ne reflète pas les vraies intentions » commente un autre économiste : « C'est une concession à l'idéologie et un travestissement » (23). Beaucoup de personnages officiels du Kremlin partagent ce point de vue, ce qui n'est un secret pour personne. Genadi Guerassimov, le plus vieux des porte-parole du ministère des Affaires étrangères a même décrit l'économie de marché régulée" comme une "auto-contradiction" (24). Le Premier ministre, tout en rejetant les propositions des libéraux "radicaux" sur le terrain politique, a admis leur logique dans les domaines purement économiques (25). *

L'avenir de la réforme économique

et a réaffirmé l'engagement du gouvernement envers le droit constitutionnel au travail. L'on estime maintenant qu'il n'y aura que 10 millions de chômeurs vers 1992, et non 40 millions comme prévu dans la thérapie de choc, et que cela ne sera pas dû à une pénurie réelle d'emplois mais à la restructuration de la force de travail. Le gouvernement envisage de lancer de grands travaux publics, tels des constructions de routes et des aménagements écologiques. En même temps, avec cette réforme, les entreprises bénéficieront de plus d'autonomie et seulement 40 % de la production dépendra des directives de l'Etat en 1991 (26).

Le principal dirigeant de la bureaucratie syndicale, G. Yanaev, a donné son accord aux réformes (27); il peut clamer partout que le gouvernement a été obligé de faire marche arrière devant les critiques des syndicats. Le Groupe interrégional libéral du Soviet suprême a demandé un vote de censure, expliquant que ces mesures provoqueraient des dégâts sans pour autant aller dans le sens du marché :

18) B. Riazberg. *Troudnosti na kotorie nado reshitsya", Nedelya n° 20, 1990.

19) Voir, par exemple, S. Shpilko "Eta strasnaya chastanaya sobstvenost", Nedelya n°52, 1989 et P. Bunich dans Troud, 12 décembre 1989.

20) Photocopie.

21) G. Batigin, "Liudi i dengi", Nedelya n° 17, 1990.

22) P. Bunich, "Chto moshet pravitelstvo, chto khochet narod", Ogoniok n° 18, 1990.

23) Raizberg, Nedelya.

24) New York Times, 26 mai 1990.

25) Troud, 25 mai 1990.

26) Ibid.

27) Ibid

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les prix augmenteront sans être libérés, et les hausses devront être compensées, annulant largement l'effet des mesures. Cette réforme n'apportera aucun bénéfice économique et, par contre, la notion Courage ! même de réforme Les choses économique de mar- changeront avec le marché ché en sortira discréditée.

La population, en général, a réagi en se précipitant pour faire des stocks de provisions, en proie à la panique, pendant quelques semaines ; des menaces de grèves ont également été évoquées. L'annonce des nouvelles mesures a renforcé les forces centrifuges, ainsi villes et régions se sont mises à dresser des barrières commerciales (28).

Alors que le nouveau programme apparaît comme une retraite face à l'opposition populaire, Rijkov a admis à plusieurs reprises dans son discours au Soviet suprême que les positions n'étaient correctes que sur le terrain strictement économique. Il n'a absolument jamais évoqué l'autogestion durant son discours mais, par contre, il a beaucoup parlé de l'"'esprit d'entreprise"sans avancer de détails concrets sur les nouvelles formes de propriété, ni sur la nature des rapports de travail. Rijkov s'est enfin plaint de la hausse injustifiée des revenus, des grèves et des menaces de grèves, et du fait que la loi sur les conflits du travail n'était pas respectée : « L'économie ne peut pas fonctionner et se développer dans les conditions de la "démocratie participative". » Il a ainsi fait une menace voilée de recours à la force dans le monde du tra-

Bien que le gouvernement (ou, du moins, sa fraction dominante) partage les orientations de base des libéraux — les désaccords ne semblent porter que sur le calendrier —, il a rejeté leurs propositions radicales dans le domaine politique, en tout cas pour l'instant. Le devenir de la réforme économique dépendra de l'issue de la lutte entre sa logique inhérente de marché et des pressions politiques qui s'exerceront venant, d'un côté, de l'intelligentsia libérale, des bureaucrates réformistes et de la nouvelle bourgeoisie et, de l'autre, de la classe ouvrière et de ses alliés socialistes (tout comme des forces conservatrices qui rêvent d'un retour au vieux système). Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990

PAIN AIDE CHOMAGE des libéraux désespoir de cause ? jourd'hui, Eltsine, qui est l'un des libéraux les plus radicaux après avoir été un socialiste de gauche, rejette la réforme du conclure que cette opposition au marché se transformera nécessairement en une action politique pour une alternative social'instant, assez forts pour bloquer l'introduction d'une réforme de marché cohérente par le régime, si elle n'a pas de prosition contribuera à exacerber la crise qui, en dernière instance, ira dans le sens des "sauveurs" libéraux et "démocratiques".

A ce point du débat, on peut uniquement faire des hypothèses sur ce que Gorbatchev envisage réellement. L'idée du référendum en a surd'un. Le pris plus gouvernement songe peut-être à une variante du scénario polonais. En Pologne, le rejet de la réforme de marché du gouvernement communiste, lors d'un plébiscite en

1987, avait conduit à des négociations avec les dirigeants de Solidarité qui, ensuite, sont arrivés au pouvoir et ont mené les réformes de marché avec un "radicalisme"

qui aurait provoqué un soulèvement de masse colossal sous titre.

l'ancien gouvernement. Mais si Rijkov était sacrifié, si le "non" l'emportait, Gorbatchev est bien loin aujourd'hui de bénéficier d'une légitimité comparable à celle de Solidarité. Ou les dirigeants soviétiques pensent-ils peut-être que cette détérioration continue de la situation économique détruira toute possibilité de réglementation de l'Etat et conduira les travailleurs à souscrire au marché libre en

A un niveau de base, "instinctif", il est évident que les travailleurs s'opposent aux orientations qui découlent de la réforme du gouvernement (on dit, qu'augouvernement en disant l'on devait introduire le marché de manière à ce que les gens n'en souffrent pas). Il est clair également que les travailleurs soviétiques sont bien plus attachés aux valeurs socialistes et à l'idéal socialiste que les travailleurs d'Europe de l'Est ; mais, on peut en

Tandis que les travailleurs sont, pour gramme alternatif à proposer, cette oppo-

Les forces de la gauche (socialiste)

sont plus fortes en Union soviétique qu'en Europe de l'Est et elles commencent enfin à s'organiser, mais elles sont faibles face aux libéraux qui contrôlent la plupart des média et qui proposent un programme simple dont la justesse serait

"prouvée" par la simple évocation des niveaux de vie élevés des pays capitalistes développés (on oublie résolument les pays capitalistes du tiers monde) et par le fait que le « monde entier se tourne vers le marché ». Les socialistes, qui n'ont aucun modèle existant à mettre en avant, peuvent être présentés comme des "expérimentateurs" utopiques.

Il est possible que les travailleurs soient contraints de faire l'expérience d'une "vraie réforme du marché" avant que les socialistes ne soient capables de devenir une véritable force de masse dans la société soviétique. Les mois qui viennent seront certainement cruciaux à ce

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4 juin 1990

L'URSS dans Inprecor

N° 292 du 4 septembre 1989

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Déclaration de la Plate-forme marxiste

Document

28) Newsweek, 4 juin 1990

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