Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Les "élections de velours"

· Inprecor n° 311, 15 juin 1990 · p. 3-4 · 1 865 mots

Europe de l'Est Femmes

LES ELECTEURS ont renouvelé l'Assemblée fédérale bicamérale (Chambre du peuple) et la Chambre des Nations lors du scrutin des 8 et 9 juin. La participation électorale a été très forte (de l'ordre de 96 %) et le scrutin, comme la campagne, s'est déroulé dans le calme (1). Le triomphe du

FC et du PCV était joué d'avance, l'enjeu de ces élections étant le score qu'ils seraient en mesure d'obtenir. Les sondages faits avant les élections donnaient entre 46 et 49 % au

Forum civique et 25 % au

VPN ; la réalité a confirmé ces prévisions : ils ont obteensemble 46,6 % des nu voix à l'Assemblée fédérale bicamérale et 45,9 % à la

Chambre des Nations. Cette victoire écrasante ne donne pourtant pas la majorité absolue à cette tion. L'Union chrétienne-démocrate

(KDU-KDH) obtient les résultats comptés (autour de 12 %), meilleur pourcentage en Slovaquie (de 16 à 20 %) qu'en Bohème (de 8 à 9 %).

Le retour des fantômes du passé

La victoire du Forum civique s'explique d'abord par l'image dont il jouit — le parti de la révolution anti-bureaucratique

— mais aussi par le discrédit des chrétiens-démocrates. En effet, ceux-ci ont payé les révélations qui ont été rendues publiques à la veille du scrutin selon lesquelles Josef Bartoncik aurait travaillé pour la police secrète pendant dix-sept ans. Il aurait même dénoncé des membres de la Charte 77, auquel appartenaient de nombreuses personnalités du gouvernement actuel, dont le président Vaclav

Havel. Selon certains bruits, Havel lui- même aurait proposé à Bartoncik l'immunité à condition que ce dernier renonce à ses responsabilités au sein de son parti.

Bartoncik aurait déclaré qu'il acceptait avant de revenir sur sa décision, laissant les mains libres au président pour qu'il

Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990 esavec un publique démocratique ral à laquelle la KDU ne pouvait même

Le Forum civique (FC) et son équivalent slovaque, le Public contre la violence (PCV), dirigés par des personnalités identifiées avec la direction de la "révolution de velours" de novembre 1989, ont remporté une victoire écrasante lors des élections tchécoslovaques des 8 et 9 juin 1990, avec 46 % des voix à l'échelle nationale, et un taux de participation très élevé. Le Parti communiste tehécoslovaque (PCT) arrive en seconde position, suivi par les chrétiens-démocrates. Ce dernier résultat a représenté une amère déconvenue pour un parti qui, à un moment donné, semblait être sur le point de rattraper le Forum civique et le Public contre la violence et dont les membres étaient certains de reléguer le PCT à la troisième place. Ces scores sont également source d'interrogation quant aux projets de coalition avec les chétiens-démocrates qu'avait la direction du FC-PCV.

Par ailleurs, la confirmation de l'ancien communiste Marian Calfa au poste de Premier ministre par le président Vaclav Havel, le 11 juin, signifie peut-être, de la part de ce dernier, une volonté d'instaurer une politique de "compromis historique" implicite avec les éléments du PCT favorables aux réformes.

Colin MEADE rende ces accusations publiques. Mais l'échec de la KDU est aussi dû à d'autres facteurs. La KDU n'a pas reçu les mêmes soutiens que ses amis politiques de la Réallemande

(RDA), qui avaient fait une percée électo-

OBCANSKE FORUM pas rêver ; cette dernière, en effet, ne pouvait pas faire miroiter les Deutschmarks aux électeurs tchécoslovaques. Les chrétiens-démocrates se sont donc limités à lancer des appels à la morale chrétienne et à hisser le drapeau de la défense des

Tchèques et des Slovaques l'homosexualité, de la pornographie et de l'avortement qui viendraient de l'Ouest. Dans les provinces tchèques, où la KDU atteint entre 8 et 9 % des voix, ces épouvantails sont restés lettre morte et la visite de

Jean-Paul II, en avril 1990, n'a pas plus inversé la situation. Le Forum civique a su profiter de son image progressiste et tolérante, d'ouverture au marché qui s'est accentuée au fur et à mesure que les sympathies pour les Verts, les sociaux- démocrates ou les partis socialistes déclinaient.

tchécoslovaque (PCT) a atteint 13,7 % des voix, manifestant une bonne tenue ;

en Bohème, il est même arrivé deuxième position. Ses deux scissions, la

Gauche indépendante et le Forum démocratique tchécoslovaque, n'ont pas réussi à se stabiliser et n'ont donc pas affaibli le

PCT, comme on aurait pu s'y attendre. La campagne anti-communiste qui a fait rage à la veille des élections a soudé les membres du Parti. Le PCT espère maintenant devenir le pivot d'un regroupement de forces progressistes, il est le seul parti de gauche à dépasser la barre des 5% et à être présent au Parlement.

La gauche indépendante, elle, ne sort pas renforcée de ce scrutin. OBRODA et l'Alternative de gauche (voir p. 5) soutenaient le Forum civique aux élections.

Les autres regroupements politiques qui se définissent comme de "gauche" ou de

"centre-gauche" n'ont pas arraché un soutien électoral significatif ; ni le Forum civique, ni le Renouveau social-démocrate n'ont réalisé de bons scores.

En outre, la gauche souffre de sa dispersion ; elle ne sera représentée au parlement que par quelques députés : Petr Uhl

1) Voir Inprecorn° 306 du 6 avril 1990

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(pour l'Alternative de gauche), des élus d'OBRODA et quelques sociaux-démocrates du Forum démocratique.

L'extrême droite sort très affaiblie du scrutin en Bohème, et n'obtient aucune représentation parlementaire avec ses 1 %.

Les résultats électoraux en Slovaquie sont un autre élément déterminant pour l'avenir. Les Tchèques ont toujours traité la revendication nationaliste slovaque avec un rejet condescendant. Le professeur Masaryk, le premier président de la Tchécoslovaquie après l'indépendance, considérait la Slovaquie comme « l'aire naturelle de l'expansion économique tchèque » ; l'existence des Slovaques en tant que nation était officiellement niée.

La situation n'a guère évolué sous le régime stalinien et une virulente campagne contre le soi-disant « nationalisme bourgeois slovaque » avait même été menée dans les années 50. Malgré la fédéralisation de 1969 — résultat tardif des réformes de 1968 — les Slovaques avaient le sentiment d'être considérés comme des citoyens de deuxième ordre, c'est ce qui a entraîné une poussée du R.D.A. nationalisme.

Aux élections du 9 juin 1990, le Parti national slovaque (SNS), indépendantiste, a obtenu

APADO plus de 11 % des voix en Slova- CESKY quie; mais il faut savoir que tous les partis, dont le Forum civique et Public contre la violence, brandissaient l'étendard "slovaque".

La question slovaque pose le problème de la minorité de souche hongroise. La Slovaquie appartenait au royaume austro-hongrois jusqu'en 1918 et quelques 3 000 Hongrois vivent toujours en Slovaquie. Beaucoup d'entre eux, craignant les conséquences d'un possible éveil du nationalisme slovaque — qui a traditionnellement été dominé par des secteurs droitiers et par des courants cléricaux — ont voté pour "le parti des minorités", le VPN.

Le succès du Mouvement autonomiste et autogestionnaire morave et de son homologue en Silésie — qui obtiennent de 8 à 10 % des voix — est surprenant. Cette percée prouve que les idées d'autonomie et d'autogestion ont du poids dans ces deux régions.

L'échec du parti Vert était aussi inattendu (3 à 4 % et aucun député au Parlement), il pourrait d'ailleurs avoir des conséquences défavorables pour la politique écologique du pays.

Le score réalisé par le Parti paysan est faible (de 2 à 4 %). Avant le scrutin, on pouvait craindre que ces nouveaux agrariens qui avaient mené une campagne électorale assez conservatrice, ne connaissent une poussée électorale. Mais ce parti de bureaucrates et de technocrates paye ses liens passés avec le PCT, lorsqu'il était au pouvoir.

Le Parti tchécoslovaque, enfin, n'a obtenu aucun élu.

Comment éviter les erreurs des autres ? bsent de la confrontation electoraleran différents partis sont unanimes quant à la de réintégrer l'économie marché ; cette position de principe a masqué les véritables problèmes économiques de la Tchécoslovaquie.

Pourtant, dès juillet 1990, une augmentation des prix est prévue avec des hausses compensatoires des salaires. Les entreprises d'Etat seront divisées en "uni-

POLOGNE řCHODO • CESKY ray STREDOCESKY RÉPUBLIQUE SOCIALISTE TCHEQUE Kiadno PRAGUE EIDe / Pardubi Priren WHOCESKY L

•Jihlava Brno Caski e IHOMORAVSKY, REPUBLIQUE SOCIALISTE SLOVAQUE Poprad Presov e

¡LAVA ZAPADO AUTRICHE SLOVENSKY HONGRIE tés rationnelles" ; en l'absence de ressources et d'aides financières, celles-ci seront obligées de passer des accords avec l'Ouest — et d'abord avec la République fédérale allemande (RFA) — pour pouvoir survivre. Les travailleurs espèrent que ces arrangements ne se feront pas au détriment de leurs conditions de vie et de la sécurité de l'emploi ; mais l'Ouest exigera bien évidemment que ces "unités rationnelles" fassent des pas significatifs dans le sens d'une augmentation la productivité. Les salariés qui auront la possibilité d'élire leurs directeurs d'entreprise essayeront de choisir des hommes capables de protéger leurs conditions de subsistance face à cette nouvelle situa-

Le gouvernement, tirant les leçons des expériences de ces voisins, espère éviter une transition économique catastrophique et promet d'ores et déjà des compensations pour amortir les attaques que ne manqueront pas de subir les acquis sociaux. Par exemple, au lieu de se voir attribuer, de droit, des places dans les crèches (de mauvaise qualité, vrai...) pour leurs enfants, les femmes devraient recevoir une allocation pour payer la garderie ou, si elles le souhaitent, garder leurs enfants à la maison. Cette mesure peut être populaire, au moins si l'inflation ne s'accroît pas brutalement, ravageant les allocations et les subsides payées en monnaie locale.

Le danger de telles mesures est que, sous prétexte de donner le choix à la population (payer une crèche ou garder les enfants, par exemple), le droit et les acquis ne disparaissent dans l'élaboration de la nouvelle Constitution — c'est la tâche première de la nouvelle Assemblée. Ceux qui veulent dénoncer les effets négatifs de ces nouveautés risquent de se trouver en mauvaise posture, entre l'épée du marché et le mur d'un système bureaucratique de planification discrédité. Cependant, on peut espérer qu'il y ait une rémodifications — certains syndicats se sont déjà faits les porte-parole de réactions de protestation face aux annonces de hausse du prix des transport. Le nouveau gouvernement devra aussi faire face à un autre problème épineux : que faire de l'actuelle police et de ses dossiers. L'affaire Bartoncik a rap SLOVENSKY pelé ce qui peut menacer de nombreux hommes publics; elle Michalovet

La aussi montré que de telles révé lations peuvent être politique-

U.R.

ment utilisées... Seule une décision claire (soit toutes les archives sont détruites, soit elles sont toutes ouvertes publiquement) peut

L'éventualité d'une coalition entre le Forum civique et le Public contre la violence d'un côté et les chrétiens-démocrates de l'autre constitue un autre sujet de controverse. Dans le cas d'une négociation entre ces deux forces, la KDU mettrait une série de conditions dans la balance de la discussion, comme son exigence de restrictions dans le droit à l'avortement qui iraient évidemment à l'encontre du droit des femmes. Le destin des 40 000 Vietnamiens qui se trouvaient en Tchécoslovaquie au moment des événements de décembre — et qui ont déjà été victimes d'attaques racistes de la part de groupes de Skinheads — sera une autre épreuve pratique pour les dirigeants du Forum civique; ils devront montrer comment ils gèrent leurs principes humani-

14 juin 1990 Inprecor numéro 311 du 15 au 28 juin 1990

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