COMME nous l'avions souligné dans notre commentaire sur les élections (voir Inprecor n° 310 du ler juin 1990), la Roumanie est, avec la Bulgarie, le pays d'Europe orientale où il existe la plus grande continuité par rapport à l'ancien régime. Les résultats électoraux n'ont fait que refléter une telle situation : ils ont confirmé, y compris au niveau gouvernemental, l'hégémonie d'un front qui est très différent des partis ou des coalitions qui gouvernent actuellement en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Pologne et en République démocratique allemande.
Les forces favorables à la restauration — battues à des élections dont, rappelons-le, la quasi totalité des observateurs internationaux ont reconnu la légitimité — ne sont visiblement pas prêtes à accepter passivement un tel résultat. Le mouvement des étudiants ou certains groupes d'intellectuels, inspirés par la volonté légitime d'imposer une démocratisation plus conséquente et une mise à l'écart plus radicale des responsables de l'époque de Ceausescu, le sont encore moins.
Le rôle de l'opposition
Les informations dont nous disposons autorisent l'hypothèse de divergences d'orientation au sein des forces de l'opposition. Ceux qui ont poussé à l'occupation prolongée de la place de l'Université et aux manifestations qui l'ont accompagnée, n'acceptent pas le rapport de forces issu des élections, et espèrent le changer très rapidement en radicalisant leur base ; ils misent sur des affrontements à court terme.
D'autres, dont des représentants des partis minoritaires au Parlement, auraient une perspective différente. Radu Campeanu, leader du Parti national-libéral, principal formation d'opposition, a déclaré dans une interview après les événements : «Nous allons jouer notre rôle d'opposition. Ce sera une opposition ferme, non systématique, constructive. Nous voulons contribuer au développement de la Rou-
IN preCOR
ROUMANIE
Le coup de grisou
Beaucoup de choses restent obscures en ce qui concerne les récents affrontements violents entre le gouvernement roumain nouvellement élu et l'opposition. Il est difficile de savoir exactement dans quelle mesure les différentes versions fournies jusqu'à présent correspondent à la vérité (par exemple, si l'assaut du siège de la télévision a été lancé ou non à l'initiative de provocateurs policiers, comme l'ont déclaré des représentants des étudiants). Mais il est quand même possible de rappeler dans quel contexte les événements de la mi-juin 1990 se sont déroulés.
Livie MAITAN manie » (Il Corriere della Sera, 19 juin
1990). Un autre dirigeant de ce parti a expliqué que les choses changeront assez vite et que l'opposition gagnera les prochaines élections.
Il semble que des divergences existent également parmi les dirigeants du Front de national salut
(FSN), au pouvoir. Le président récemment élu, Ion Iliescu, et le
Premier ministre,
Petre Roman, ont fait différente ; des contingents de l'armée et adopté une attitude laxiste ou même refusé d'intervetants (c'est l'argument que
"des" porte-parole du gouvernement ont avancé pour justifier l'appel aux mineurs).
Contre les manifestations et l'occupation de la place de l'Université, le pouvoir a employé des méthodes bureaucratiques classiques. Face à une attaque de forces qu'on considère hostiles, on peut légitimement appeler ses propres partisans à manifester. Mais l'utilisation de mineurs comme groupes de choc dans des actions de répression est un procédé indigne qui renvoie à une conception inacceptable du rôle que devraient jouer les travailleurs considérés comme les plus fidèles.
De leur côté, les gouvernements capitalistes d'Europe et des Etats-Unis ne cachent pas leur désir d'avoir, en Roumanie aussi, des interlocuteurs disposés à les
Haider à développer leur offensive économique et politique, en prônant l'introduction de l'économie de marché sans restrictions, et l'instauration d'une "démocratie à l'occidentale". La situation actuelle en Roumanie, qui n'est pas encore totalement stabilisée, est loin de les satisfaire. Ils font et ils feront tout ce qu'ils peuvent pour contribuer, directement ou indirectement, à la changer. Les récents événements de Roumanie ont déclenché une nouvelle campagne anti-communiste des médias bourgeois internationaux et amené une série de gouvernements à proclamer des condamnations indignées et même à suspendre des négociations économiques avec Bucarest. L'hypocrisie de tels agissements se passe de commentaires. Les très démocratiques gouvernements d'Europe occidentale et des Etats-Unis n'auraient pas agi autrement si des manifestants hostiles avaient occupé une place centrale de leur capitale pendant des semaines, y compris en période électorale.
Et pourquoi ces messieurs si vertueux, qui répugnent à l'idée d'aider" économiquement la Roumaine, n'hésitent pas à relancer leurs affaires avec la Chine un an après le massacre de Tiananmen? Comme dans les autres pays d'Europe orientale, la bataille pour les droits démocratiques reste essentielle Roumanie. Une démocratisation conséquente est parfaitement adaptée pour les besoins de la lutte nécessaire contre toute tentative de restauration du capitalisme et contre tout courant qui la prône. Dans cette lutte un rôle central appartient à la classe ouvrière et, dans le cas de la Roumaine, en premier lieu aux mineurs, qui ont été les protagonistes, ne l'oublions pas, des batailles les plus héroiques contre la dictature de Ceausescu. Ils doivent accomplir cette tâche non pas en matraquant des manifestants, mais en constituant leurs propres syndicats, partis indépendants et leurs organes d'autoorganisation à l'échelle de masse.
21 juin 1990