Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Les dessous des négociations

· Inprecor n° 312, 29 juin 1990 · p. 14-16, 16-17 · 4 044 mots

Afrique australe Syndicalisme Grande-Bretagne

LE GOUVERNEMENT cherche a aller très vite dans les réformes. Tout récemment l'apartheid dans les hôpitaux et dans les lieux publics a été supprimé, l'éventualité future d'une armée incluant la conscription des non-blancs et l'abandon de l'idée de "l'indépendance" des Bantoustans étaient annoncés (1). Le Business Day de Johannesburg du 17 mai 1990 résumait la situation en expliquant, en substance, que le mouvement vers une société non-raciale prenait un tel rythme que l'élan était certainement irréversible. Or, ces réformes gouvernementales se font avant même que les négociations constitutionnelles aient vraiment commencé.

Nous avons affaire à un cadre choisi, mesuré et assumé par le pouvoir et la grande bourgeoisie du pays, dans le but de réorganiser le fonctionnement du capitalisme sud-africain, même si les pressions internationales, la question des sanctions et la nécessité d'attirer de nouveaux investissements ont aussi joué. Mais aucun de ces éléments extérieurs ne constitue une contrainte telle pour la classe dirigeante au point que l'on puisse y voir le moteur des changements actuels. En réalité, De Klerk s'est saisi d'une opportunité exceptionnelle pour engager une restructuration radicale du système de domination.

C'est essentiellement sur le terrain des institutions, et non en matière de grands choix socio-économiques, que s'exprimeront les rapports de forces entre le gouvernement et l'ANC. Dans le domaine constitutionnel, en effet, rien n'est encore joué puisqu'il va falloir trouver un compromis entre la revendication du suffrage universel — portée par tout le mouvement de masse — et la nécessité pour le Parti national au pouvoir de préserver des droits spécifiques de la communauté

Gerrit Viljoen, ministre du Développement constitutionnel, expliquait le 11 mai 1990, que les minorités devaient avoir des garanties, entre autres sur la tenue d'élections régulières, des garde-fous contre la dictature d'un parti unique, une charte des libertés irrévocable, le maintien du système de libéralisme économique, des garanties contre une dictature communiste, des écoles séparées, le droit à la propriété, le maintien de la discipline au sein des forces de sécurité, une représentation au gouvernement des dirigeants des minorités, etc.

Il est singulier de voir ces gens-là se présenter aujourd'hui comme les défenseurs de la démocratie ; mais, au-delà de ces péripéties, on voit bien que tout le projet actuel consiste à annuler les classifications raciales traditionnelles au profit d'un nouveau système institutionnel permettant à la communauté blanche de défendre et de reproduire sa place privilégiée dans la société. Ce sont surtout sur ces questions que portent les négociations, l'ANC ayant d'ores et déjà accepté que les questions sociales et économiques ne soient pas le terrain d'une confrontation avec le pouvoir. Cette position semble impliquer un net infléchissement tactique de la part de l'ANC. Alors que Nelson Mandela multiplie les demandes de maintien des sanctions économiques à l'étranger pour faire pression sur le régime, à l'intérieur on constate qu'il joue souvent la carte de l'apaisement social (2). Faut-il y voir la preuve que, pour l'ANC, l'enjeu aujourd'hui se réduit aux droits politiques et aux institutions et non plus plus, également, comme le soulignait la Charte de la liberté elle-même, aux bouleversements socio-économiques ? (3)

A qui profitent les négociations ? On assiste ainsi à un nouveau développement politique au sein du mouvement de libération : le projet de société y est évoqué de manière vague et incertaine alors que l'on assiste, pourtant, à des négociations constitutionnelles.

Cette évolution n'est pas le fruit du hasard. Les discussions en cours ne représentent sûrement pas l'ultime étape avant la "victoire", comme le laissent pourtant entendre de nombreuses déclarations faites en direction du mouvement de masse. Le profil général des discussions montre clairement que les compromis viennent de l'ANC et guère du gouvernement, à moins de penser que ce dernier se soit fait forcer la main pour supprimer le petit-apartheid.

Comme l'avait parfaitement souligné De Klerk dans son discours du 2 février 1990 (4), l'accélération des réformes est permise par une série de garanties, parmi lesquelles on trouve la nouvelle situation mondiale. Dès lors, ce n'est pas le bouleversement des rapports sociaux sud-africains qui est à l'ordre du jour mais une réforme, effectivement très profonde, de l'Etat et du mode de régulation social. L'apartheid peut disparaître, mais les mé-

AFRIQU

Les dess

négoci

La situation évolue très vite en Afrique comment pourront être résolues les nouv processus de négociation, entre le Congrès n poursuit et se développe. Nous avons déjà lo internationales de ce tournant brusque vers février 1990). La nouvelle politique de l'Un du mouvement de masse, la volonté et la n profondément les relations sociales et, fina cadre, constituent les principales e› Peter B canismes du "capitalisme racial" vont demeurer, garantissant à la communauté blanche son pouvoir sur le contrôle des moyens de production en maintenant une forte similitude entre les divisions raciales et sociales par l'inégalité des revenus.

Les négociations entre le régime et l'ANC vont donc porter sur le système électoral et sa projection possible sur le terrain parlementaire et gouvernemental. Une solution pourrait être une transition par étapes — le principe d'un gouvernement intérimaire a été accepté par

Solidarité ouvrière l'ANC - et un système électoral fort compliqué qui satisfasse à la fois l'ANC, sur la demande "une personne, une voix", et le souci du régime de pondérer d'une manière ou d'une autre le "vote noir" par rapport au "vote blanc" Mais, il reste, toutefois, plusieurs inInprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990

Page 15

E DU SUD ious des ations lu Sud ; même si on ignore précisément elles contradictions qui s'accumulent, le tional africain (ANC) et le gouvernement se nguement expliqué les raisons nationales et a négociation (voir Inprecor n° 303 du 23 ion soviétique, combinée à l'essoufflement cessité pour le gouvernement de changer ement, la décision de l'ANC d'accepter ce plications de la nouvelle situation. JUMELE connues. La première est la radicalisation de l'extrême droite fasciste, autour du Mouvement de la résistance afrikaner (AWB) dirigé par Eugène Terre' Blanche et le Parti conservateur, qui est actuellement le principal parti d'opposition parlementaire. Il faudra attendre pour voir à quel point le gouvernement est obligé de passer des compromis avec ces forces et à quel point, au contraire, il est prêt à le réprimer. Les événements de Welkom, ville minière, où des heurts meurtriers se sont déroulés le 16 mai 1990 entre mineurs noirs et personnel blanc sont significatifs. Dans cette ville, l'extrême droite, très organisée et implantée, a mis en place une milice armée, qui revendique 4 000 membres ; or le gouvernement se montre Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990 évidemment incapable de faire disparaître ces groupes para-militaires, et n'a engagé aucune poursuite contre les dirigeants de cette pègre fasciste. Le Broederbond, sorte de franc-maçonnerie afrikaner, très influente au niveau du pouvoir et qui prône le réformisme depuis plusieurs années, propose maintenant la tenue d'une "conférence afrikaner" calmer le jeu. Cela prouve que, malgré les très larges ouvertures faites à l'ANC, le pouvoir devra répondre à l'attente de cette extrême droite à un niveau ou à un

La guerre civile du Natal, entre des partisans du mouvement réactionnaire zoulou Inkatha et des fractions jeunes plutôt favorables à l'ANC, constitue un autre problème. Malgré les appels lancés par Nelson Mandela pour que cette interminable affrontement meurtrier cesse, aucun résultat n'a été obtenu. Sur ce front-là, le atouts en présentant l'armée comme un élément pacificateur et en utilisant, le moment venu, Inkatha et son leader Buthelezi comme des maillons incontournables

Le débat et les recompositions qui peuvent exister entre les forces du mouvement de libération constitue le dernier paramètre décisif. Le mouvement gréviste se maintient à un fort niveau d'activité et conjoncture a, sans aucun doute, renforcé le débat politique dans les organisations de masse. Le but des négociations, l'autonomie de la direction de l'ANC au cours de celles-ci, l'avenir des luttes ouvrières, et l'indépendance syndicale sont au cour des interrogations et des débats. C'est dans ce cadre PATRONAT que se rediscutent et se redéfinissent les stratégies et les programmes, laissant entrevoir des changements rapides du profil politique des uns et des autres. L'ouverture actuelle permet à tous les courants d'élargir prodigieusement leur influence directe. L'ANC d'abord qui va gagner du terrain rapidement à la fois parmi les couches prolétariennes et parmi les couches petites bourgeoises noires mais aussi blanches. Il va ainsi couvrir une très grande surface sociale, ce qui posera de nouveaux problèmes de direction et de centre de gravité social du mouvement. L'ANC est aujourd'hui en position de gagner une réelle implantation parmi le patronat non-blanc, toutes les classes moyennes et les notabilités africaines traditionnelles. Ceci peut peser de plus en plus en son sein, dans le sens inverse des pressions venant de la base ouvrière et populaire.

Le grand écart du PC

A l'ombre de l'ANC, le Parti commufluence dans le mouvement syndical et la jeunesse. Il cherche à combiner son "accord avec tout le reste de la direction de l'ANC — à laquelle il participe — et un discours spécifique en direction des travailleurs et des syndicats. Ce parti est tout à fait conscient qu'il lui sera de plus en plus difficile de maintenir ce grand-écart entre le soutien à la ligne aujourd'hui ouvertement réformiste de l'ANC et ses propres professions de foi en faveur du

Son principal dirigeant, Joe Slovo, a récemment décrit encore plus explicitement que par le passé le schéma ANC-PC: «Maintenant, nous devons construire l'ANC comme une force massive et chaque militant du Parti doit contribuer à en faire une réalité. En construisant une telle organisation de masse, il est inévitable que certaines couches avec leurs propres idées vont rentrer dans ses rangs et, consciemment ou non, essayer de le faire dévier de ses positions de classe. Nous devons être prêts à un accroissement inévitable de la contestation idéologique entre les classes, juste avant et juste après la victoire. Ceci n'est pas un argument pour tenter de réduire ou de limiter la base de l'ANC, c'est un argument pour la consolidation et l'extension massive du Parti et du mouvement syndical en tant que force indépendante faisant partie de l'alliance pour la libération » (5).

son côté le Pan-Africanist Congress (PAC) connaît un certain développement en capitalisant les doutes et les

1) L'un des grands projets de l'apartheid était de transformer tous les Bantoustans en Etats "indépendants" justifiant définitivement les théories du développement séparé des races.

2) Une grève dans une brasserie du Cap, fin 1989, avait vu l'intervention du MDM (les directions de l'UDF et du COSATU) pour négocier le conflit passant outre le syndicat de l'entreprise. Plus récemment, Nelson Mandela est intervenu auprès d'un syndicat de la santé (NEHAVU) pour que cesse une grève. Et le MDM est intervenu, durant les événements de Welkom, pour que le boycott des commerces blancs s'arrête.

3) La Charte de la Liberté, programme historique de l'ANC contient un projet de nationalisations de grande ampleur sous le titre "le peuple doit partager les richesses du pays".

4) Voir Inprecorn° 303 du 23 février 1990

5) Voir South African Labour Bulletin, Johannesburg, mai 1990.

Page 16

AFRIQUE DU SUD rancœurs provoquées par les négociations entre l'ANC et le gouvernement. Le PAC s'est prononcé contre ces pourparlers mais se montre cependant incapable de présenter une alternative claire stratégique, sur ce terrain de la construction du mouvement de masse. Il ne perçoit pas bien ce que pourrait être une ligne de débat et d'initiatives en direction des larges secteurs influencés par l'ANC et se trouve réduit à une abondante propagande dénonciatrice.

Quant à l'extrême-gauche, elle devrait aussi avoir un espace pour se construire si elle ne commet pas l'erreur du PAC et prend en compte, dans sa pratique, le fait que les secteurs majoritaires du mouvement syndical et populaire sont aujourd'hui contrôlés par l'ANC et le PC. L'ampleur des débats qui traversent ces derniers, mais aussi le maintien d'un niveau important de luttes devraient constituer des facteurs positifs pour apporter une réponse aux événements actuels qui ne soit pas simplement propagandiste et lui permette d'agir et d'intervenir comme une composante nouvelle du champ politique.

Les enjeux de la nouvelle situation

Les débats du mouvement syndical, ainsi que ceux du PC, illustrent parfaitement les enjeux actuels et leurs liens avec la nouvelle situation internationale. Joe Slovo, le leader du PC, multiplie les interviews à l'étranger et en Afrique du Sud. La diversité de ces réponses, en fonction des différents publics auxquels il s'adresse, montre que le Parti a décidé de viser, lui-aussi, un très large éventail d'interlocuteurs. On peut ainsi noter que les interviews accordées en Grande-Bretagne (6) sont globalement moins radicales que celles produites en Afrique du Sud dans les médias qui s'adressent aux courants militants.

Quoiqu'il en soit, il est intéressant de se reporter aux réponses les plus élaborées et les plus radicales données actuellement par Slovo. L'entretien reproduit dans le South African Labour Bulletin de mai 1990 est intéressant de ce point de vue. Dans cette revue, qui s'adresse, pour l'essentiel, aux milieux très politisés de la gauche, Joe Slovo dit que les processus politiques actuels correspondent à la phase de « la révolution nationale démocratique » (7). La manière dont il évoque la situation suggère l'idée que les négociations constituent bien une "victoire", faisant ainsi écho aux déclarations du mouvement syndical ou des secteurs de l'ANC expliquant que «nous devons nous préparer à gouverner ». Il évoque la

Page 16

démocratie ou les réformes économiques comme s'il s'agissait de débattre des tâches de la révolution nationale démocratique, ce qui contraste totalement avec les déclarations de Nelson Mandela et le contenu explicite des pourparlers officiels. A partir de là, les propos du dirigeant communiste ne peuvent qu'être très abstraits puisque plus rien ne semble relever des rapports de forces réels et de la situation concrète.

Comme toute la direction du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), Joe Slovo emploie dans cet interview, l'expression "Etat post-apartheid". Toutefois, fait assez rare dans l'expression publique du PC, il précise que cet Etat pourrait et devrait être un "Etat populaire" et en vient alors à une description intéressante d'une transition ininterrompue vers le socialisme. Lorsque le aborde la question des nationalisations, il prend d'abord soin de rappeler, à juste titre, que le simple transfert de propriété ne règle pas l'affaire, mais il ajoute « il doit servir à mettre en place un autre contrôle sur l'économie, pour parvenir à la redistribution de la richesse». Plus loin il précise : « Si le capital dit: "Nous ne sommes plus préparés à investir à cause de vos orientations prises dans le domaine social", nous ne pouvons pas l'ignorer, ni pour autant le laisser dominer nos orientations politiques ». Voilà qui, apparemment, devrait convaincre ceux qui, depuis très longtemps, interrogeaient le PC sur le contenu social et politique de la transition et sur ce qu'il appelle "l'étape démocratique nationale"

Le problème est que Joe Slovo tient ailleurs des propos somme toute assez différents dans lesquels son problème n'est plus simplement de mesurer, en fonction du rapport de forces social, les incursions progressives dans la propriété privée des grands moyens de production, mais tout simplement d'édifier une nouvelle théorie de l'"'économie mixte". Ainsi, dans le journal euro-communiste britannique Marxism Today, il déclare : « Nous devons accepter la vérité historique, qui a été ignorée dans beaucoup de pays socialistes, qu'il n'existe pas de mur de Chine entre les systèmes [capitaliste et socialiste, ndlr] qui se succèdent l'un après l'autre. » Et, dans le journal français Libération, il ajoute : « Il y a dans la question des nationalisations beaucoup de clichés. Il est nécessaire de redistribuer la richesse dans notre pays. Mais il n'y aura pas de politique de confiscation sans compensation. Même en ce qui concerne les secteurs de l'économie publique qui ont été rendus au privé. L'important c'est que la classe ouvrière se renforce de façon organisée pour ne pas voir une classe exploitante d'une autre couleur confisquer les fruits de la libération. »

L'une des grandes ambiguïtés des propos de Joe Slovo tient au fait qu'il

6) Voir notamment Marxism Today, mensuel euro communiste, Londres, mars 1990

7) Le PC reste fidèle à ses anciennes positions staliniennes sur la nécessaire étape d'un Etat démocratique avant que ne se posent les termes de la lutte pour le socialisme. Depuis plusieurs années, face à la montée des idées socialistes dans la jeunesse et le mouvement syndical, Joe Slovo avait évoqué l'absence, selon lui, de "muraille de Chine" entre les deux révolutions Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990

Page 17

prend appui, pour justifier sa position sur l'économie mixte, sur l'expérience actuelle d'application des mécanismes marchands dans l'économie soviétique. Mais, quel que soit l'avis que l'on porte sur les réformes en URSS, il existe une immense différence, sur ce point, entre un pays sans classe bourgeoise ni marché des capitaux et de la force de travail, et un pays capitaliste comme l'Afrique du Sud l'économie est largement monopolisée par six ou sept grandes compagnies et où existe une puissante bourgeoisie. Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux situations dans un débat d'ordre théorique ?

Or, par de telles confusions, le PC est en train d'alimenter une vaste réorientation politique au sein de la direction du COSATU, et notamment dans la gauche syndicale; une sorte de nouveau réalisme gagne progressivement certains cercles dirigeants syndicaux, notamment ceux qui plaidaient voilà peu pour l'indépendance de classe et le socialisme. La confusion est à son comble quand s'ajoute, dans ces milieux, l'idée que l'accès au "pouvoir" est proche et que cela passe par l'acceptation du cadre actuel des négociations et des compromis en cours; ou encore, que s'y entremêle une critique de "l'économie de commandement" (confondue avec toute forme de planification nationale et centralisée) et un glissement vers des formes de co-gestion de la part des courants qui, traditionnellement, se battaient pour le contrôle ouvrier (8).

L'actuel rapprochement spectaculaire entre la gauche syndicale du COSATU et le PC est souvent présenté comme le résultat de la déstalinisation de ce dernier. En réalité, il s'agit d'une évolution beaucoup plus complexe qui reflète, chez certains des principaux dirigeants du syndicat de la métallurgie, une théorie à long terme née de l'impasse politique dans laquelle ils se sont trouvés (9). Confrontés à l'hégémonie de l'ANC et à la détérioration du niveau réel d'activité syndicale, ils ont maintenant tendance à glisser de préoccupations tactiques compréhensibles à des convictions politiques largement proches de celles du PC.

Deux problèmes vont pourtant se poser maintenant au COSATU. Le premier découle singulièrement du cours politique réel du PC vis-à-vis de l'ANC. Le PC explique, en effet que, dans la lutte pour une société socialiste, il faut tout d'abord passer par une étape durant laquelle se résolvent les grandes questions démocratiques et nationales. C'est au nom de cette étape qu'il s'engage, aujourd'hui, dans et aux côtés de l'ANC et qu'il assume pleinement le cours des négociations. Or, une contradiction apparaîtra très vite entre cette théorie de la pleine Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990 et complète réalisation des tâches démocratiques et nationales par un "Etat post-apartheid" et le compromis à venir avec le régime actuel. A moins de réduire la démocratie à sa moindre expression, on voit mal comment les pourparlers en cours pourraient déboucher sur une authentique solution des grandes revendications démocratiques et nationales, c'est-à-dire sur la fin de toute discrimination raciale et de toute exclusion par la misère.

"Alliance stratégique" Le second problème pour les directions syndicales du COSATU est le déficit démocratique grandissant au sein du mouvement ouvrier; il y a eu un effritement progressif du système de contrôle de la base et de l'organisation sur les shopsstewarts (délégués de base) et l'indépendance financière du COSATU est très mal en point. Plus les décisions relèvent du domaine politique et stratégique, plus elles sont prises au sommet. C'est ainsi que les directions syndicales ont décidé de s'intégrer aux négociations officielles dans le cadre d'une "alliance stratégique" avec l'ANC et le PC. Cela pose un problème très grave qui soulève la question de l'indépendance syndicale. Cela entraîne aussi une contradiction supplémentaire pour le PC dont la raison d'être est de réaffirmer la défense de l'indépendance de la classe ouvrière dans les batailles politiques en cours.

Aujourd'hui, on peut s'étonner de l'écart qui existe entre les professions de foi sur la "victoire prochaine" du mouvement de libération et le réalisme extrême des propositions concrètes, par exemple, en ce qui concerne le projet d'une Charte ouvrière des syndicats. Ce débat devrait aboutir en septembre 1990 à un congrès regroupant les deux centrales, COSATU national des syndicats Maintenant dans le COSATU, le débat à la base sur l'élaboration de cette Charte ouvrière se réduit à un questionnaire en cinq parties portant sur des choix,

8) Bernie Fanaroff, dirigeant de la métallurgie, a expliqué, par exemple, que compte tenu de l'échec de l'économie de commandement en Europe de l'Est, « les travailleurs dans les entreprises et dans le commerce (en Afrique du Sud, ndir)... peuvent pousser leur patron pour qu'ils donnent des subventions afin d'améliorer le logement et le système d'éducation, ils peuvent aussi pousser les hommes d'affaires pour qu'ils exercent une pression sur l'Etat pour qu'il donne plus de ressources à ces deux domaines » (Weekly Mail, Johannesburg. 9 mars 1990).

9) Alec Erwin, l'un des principaux dirigeants de la métallurgie et du COSATU écrit : « L'économie de commandement peut opérer des changements structurels mais engendre aussi la stagnation de la productivité et du niveau de vie ; le marché impose une discipline efficiente aux producteurs des investissements diversiés et de qualités soigneusement contrôlés. (...) Finalement, la restructuration de l'économie peut aller main dans la main avec la construction d'un nouvel Etat démo-

AFRIQUE DU SUD certainement importants, mais n'ayant aucun rapport avec un quelconque projet de société alternative (10). Or, à l'origine, c'était la gauche syndicale qui avait avancé ce projet afin d'engager un débat dans le COSATU sur la perspective d'une lutte indépendante des travailleurs contre la capitalisme. Aujourd'hui, la discussion n'a plus rien à voir avec l'idée initiale qui visait à doter la classe ouvrière d'un programme qui parte des revendications immédiates et trace les contours d'un projet anti-capitaliste. La discussion tourne plutôt autour d'un projet de Code du travail, très démocratique, mais qui ne représente aucune rupture politique avec l'organisation capitaliste des entreprises et du marché du travail.

Finalement, c'est le contenu même de la Charte de la liberté qui est progressivement remis en question. Le débat sur les nationalisations lancé, par ailleurs, par Nelson Mandela lui-même, en donne un aperçu. Le 23 mai 1990, devant plusieurs centaines d'hommes d'affaires, Mandela soulignait que "nationalisation et redistribution" ne sont pas les seuls termes du vocabulaire économique de l'ANC. Selon lui, le pays pourrait s'inspirer des lois anti-trust en vigueur aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne pour éviter une concentration du pouvoir économique. La participation de directeurs nommés par le gouvernement au sein des conseils d'administration des entreprises serait aussi une autre option possible pour l'Etat. La perspective d'une nationalisation radicale des grands trusts est donc abandonnée par l'ANC. Pour Mandela, le problème porte moins sur les mécanismes économiques que sur la composition du gouvernement ; le principe d'un gouvernement, où cohabiteraient notamment le parti national de De Klerk et l'ANC est maintenant ouvertement admis (11).

Comment, dans ce cas, peut-on envisager l'avenir proche en terme de "transition" et de victoire de la "révolution démocratique nationale" ? *

21 juin 1990 cratique en Afrique du Sud... Notre futur démocratique dépend de notre propre perestroïka » (Weekly Mail, Johannesburg, 30 mars 1990).

10) Le questionnaire envoyé à la base pour élaborer cette Charte porte sur les droits de base (condition de travail, sécurité sociale...), les droits syndicaux (négociations et grèves), les droits et protection des femmes, l'aide aux familles, et les droits politiques, notamment l'indépendance des syndicats par rapport à l'Etat. Sur 24 questions, une seule pose la question très générale « Quels droits politiques devraient avoir les travailleurs?»

11) Au cours de son voyage en Europe, Nelson Mandela a effectivement plaidé auprès des gouvernements et des hommes d'affaires pour le maintien actuel des sanctions. Il a en même temps appelé à des propositions d'investissements et d'aides qui puissent contribuer au développement d'une nouvelle Afrique du Sud et à une redistribution des richesses en faveur des Noirs, en alternative à une intervention de l'Etat.

Une erreur sur cette page ?