Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Les va-t-en guerre sont au pouvoir

· Inprecor n° 312, 29 juin 1990 · p. 6-7 · 1 998 mots

Palestine et Israël

institutionnelle (1), les députés viennent de donner l'investiture à une coalition de

Défense, la coalition gouvernementale est la plus intransigeante que l'Etat d'Israël

Les va-t-en-guerre sont au pouvoir

L'Etat d'Israël a enfin un gouvernement. Après deux mois et demi de crise partis de droite, d'extrême droite et d'intégristes dans lequel même Yitzhak

Shamir fait figure de modéré ! Même si Ariel Sharon n'est pas ministre de la ait jamais connu ; on trouve côte à côte les partisans du Grand Israël, les dirigeants colons du Goush Emounim, les artisans de la guerre du Liban et du massacre de Sabra et Chatila, et des rabbins qui rêvent à un Etat théocratique régi par les lois de la Torah.

Michel WARSHAWSKY

IL EN A FALLU des retournements de veste, des trahisons, de transfuges, des corruptions d'individus et de partis entiers pour que Shamir puisse annoncer qu'il avait réussi à rassembler les 61 députés nécessaires à une majorité parlesurtout qu'une partie des mentaire, dirigeants du Likoud manœuvrait pour un nouveau gouvernement d'Union nationale afin de tenter de regagner un consensus dans le public israélien et de freiner l'érosion réelle dans les rapports américano-israéliens. Mais Sharon et David Levy ont réussi à imposer un gouvernement d'extrême droite, seule chance pour eux de se placer dans la course à la succession de Shamir.

La crise qui a mis fin au gouvernement d'Union nationale a certes été entretenue par les manœuvres des petits partis et prolongée par la mentalité profondément corrompue de la classe politique israélienne, mais les causes qui l'ont provoquée sont beaucoup plus profondes, il faut le rappeler : le soulèvement palestinien dans les territoires occupés a débloqué une situation qui était gelée, si ce n'est depuis 1987, du moins depuis les accords de

Camp David en 1978. Même lors de la guerre du Liban, en 1982, dont l'objectif pour ceux qui en avaient pris l'initiative était d'atteindre cet objectif, le rapport de forces entre Israël et le monde arabe — et plus particulièrement entre Israël et le mouvement national palestinien, même si ce dernier avait souffert une défaite militaire réelle — n'a pas pu être qualitativement changé.

La révolte des pierres

En se soulevant, les masses palestiniennes de Cisjordanie et de la bande de Gaza rendaient caduque le mode de domination de l'armée israélienne dans les territoires occupés, et plaçaient à l'ordre du jour de la société israélienne et de la communauté internationale la nécessité de trouver une alternative au type d'occupation imposée par le rapport de forces de 1967-1973. C'est autour de cette alternative que s'est polarisée la société israélienne et sa classe dirigeante. D'un côté, ceux qui, conscients du prix que toute solution militaire supposerait pour la société israélienne — en termes de risques militaires incalculables, d'isolement international, de cassure interne — recherchent la voie d'un désengagement et donc de négociations israélo-palestiniennes ; de l'autre, ceux qui, refusant de céder ce qu'ils considèrent comme la "terre de la patrie", sont prêts à prendre tous les risques, y compris une confrontation militaire globale dans la région. Les formules intermédiaires susceptibles de préserver une unité de façade, et surtout de gagner du temps, n'ont pas pu résister à l'impact de l'Intifada que les centaines de morts et les milliers de blessés n'ont pu écraser. L'ultimatum du secrétaire d'état américain James Baker aux autorités israéliennes, il y a cinq mois, n'était rien d'autre que la mise au pied du mur du gouvernement israélien afin qu'il choisisse entre la négociation et l'aventure militaire.

«C'est un gouvernement de guerre » a affirmé le chef de l'opposition travailliste lors du vote d'investiture ou, si selon les termes plus nuancés du président égyptien Hosni Moubarak : « Si l'on ne progresse pas vers la paix, la guerre devient inévitable, et ce gouvernement semble tourner le dos au processus de paix dans la région. »

A première vue, l'option belliciste semble encore être une vue de l'esprit des généraux à la retraite incapables de lire la carte politique internationale et croient que tout peut être réduit à un échange de coups de feu sur un champ de bataille. Le dégel entre les grandes puissances et la politique de solution imposée par ces puissances aux conflits locaux semblent exclure l'option militaire du gouvernement israélien. Pourtant, les choses sont plus compliquées que cela et une certaine jonction peut se faire entre la politique du général Ariel Sharon, l'homme fort du nouveau gouvernement, et les choix de l'Administration nord-américaine. Pour Sharon, la guerre est le moyen nécessaire à une nouvelle redistribution des cartes, et en particulier à la "liquidation de la question palestinienne". Que cherchent les Etats-Unis ?

Les deux éléments qui devraient faire hésiter le gouvernement devant une nouvelle aventure belliciste — à savoir les intérêts américains d'une part, et la division profonde au sein du public israélien, d'autre part — ne font pas peur à Sharon. A ses yeux, l'importance stratégique d'Israël pour l'impérialisme est telle que ce dernier sera toujours obligé de soutenir, post factum, les initiatives israéliennes, et, quoi qu'il en soit, n'utilisera jamais de pressions substantielles contre l'Etat juif. En ce qui concerne le public israélien, Sharon reste persuadé, même après la guerre du Liban, qu'une guerre, si elle est victorieuse, cimente 1'"Union sacrée", et que la prochaine sera évidemment la plus grande victoire de l'histoire moderne.

Une orientation de ce genre peut-elle se conjuguer avec l'option d'un compromis négocié défendue par les Etats-Unis ? Oui, si l'on se souvient qu'au Proche-Orient, en tout cas, guerre et paix ne sont pas nécessairement antithétiques. En 1973, désespérant de parvenir à des négociations à froid entre Israël et les Etats arabes, Henry Kissinger avait laissé mon-

1) Voir Inprecor n° 306 du 6 avril 1990. : Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990

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ter la température et vu d'un œil favorable un conflit militaire, limité et contrôlable, qui, grâce au rôle que jouerait le soutien nord-américain au cours de l'affrontement, permettrait à Washington de se poser en arbitre et d'imposer une solution négociée. La guerre d'octobre 1973 a été un élément indispensable de la stratégie qui a mené finalement au traité de paix israélo-égyptien.

Certes, les risques sont grands, et les rapports de forces militaires actuels risquent de rendre très difficile toute tentative de mener une guerre "limitée et contrôlable" mais l'option, du point de vue de l'impérialisme, existe : ce qui ne peut être imposé à Israël "à froid" peut l'être beaucoup plus facilement à l'issue d'un conflit armé. C'est sans doute ce qu'a voulu faire comprendre le secrétaire d'Etat James Baker, quand il a dit aux dirigeants israéliens, la semaine dernière : «Quand vous serez sérieux sur la question des négociations, téléphonez-moi », laissant entendre que si Shamir et Sharon voulaient jouer à la guerre, ils seraient tôt obligés d'appeler la Maison blanche, ne serait-ce que pour avoir des

Certains commentateurs croient que, précisément à cause de son image de marque d'extrême droite, le nouveau gouvernement va être plus apte à prendre des mesures favorables à une réduction de la tension dans les territoires occupés qu'un cabinet travailliste, voire à ouvrir des négociations avec les Palestiniens. L'invitation faite cette semaine à un haut fonctionnaire de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) à se rendre comme observateur dans les territoires occupés serait une première concession du nouveau gouvernement, et l'on parle aussi de la réouverture prochaidans ces zones. Mais il est douteux que cela ler de l'intransigeance de Shamir et de Sharon, le gouvernement actuel est trop dépendant des voix des partis d'extrême droite pour s'opposer, par exemple, à l'établissement de nouvelles colonies dans les territoires occupés ou à des mesures répressives nouvelles visant, comme l'a promis Sharon, à « liquider une fois pour toutes » l'Intifada.

Shamir n'est pas De Gaulle, mais un Premier ministre pieds et poings liés par les diverses forces politiques et sociales Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990 dont dépend son gouvernement ; ceci signifie nécessairement, comme l'ont montré les journées de mobilisation sans préRishon-le-Zion (2), une escalade de l'Intifada et de nouveaux nuages dans les relations entre Israël et l'Administration nord-américaine.

Une course de vitesse

Si pendant les quinze derniers mois, qu'internationale, s'est focalisée sur le négociation palestinienne imminente — et les spécialistes se sont passionnés autour de problèmes tels que les "10 points" de H. Moubarak, les "5 points" de J. Baker ou le statut des Palestiniens de Jérusalem ayant une résidence secondaire à Jéricho — la formation du nouveau gouvernement israélien va permettre un réajustement et une approche plus réaliste de la situation : un soulèvement populaire que rien n'a pu réduire jusqu'à présent et une volonté de la part des autorités israéliennes de se donner, enfin, les moyens permettant non seulement de fermer ce qu'ils voudraient considérer comme une parenthèse désagréable, mais peut-être aussi de ramener le peuple palestinien à la situation antérieure à 1967 — à savoir, un peuple atomisé de réfugiés, sans cadre politique et

La direction nationale palestinienne, à l'intérieur des territoires comme à Tunis, l'a compris, qui a appelé l'opinion publique internationale à mettre au centre de ses préoccupations la protection de la population palestinienne des terripris l'envoi de forces nales. Le bien fondé d'une telle revendication n'a pas échappé liennes qui, après avoir mé pendant 23 ans ne pas être concernées par la IVe Convention de Genève —la Cisjordanie et la Bande de Gaza n'étant pas réellement des territoires occupés — se réfugient maintenant derrière ce même texte pour affirmer être seuls responsables de la protection des habitants de Cisjordanie et de Gaza.

Les mouvements pacifistes et les organisations non gouvernementales viennent de reprendre à leur compte cette revendication de protection internationale et préparent pour l'automne 1990 une campagne internationale exigeant protection internationale et sanctions économiques. Ciara Ingrao, une des dirigeantes du mouvement de la paix israélien qui avait été à l'initiative de la mobilisation internationale "1990 — Time for Peace" , a affirmé : « En 1989, nous avons centré notre campagne sur la paix et sur la nécessité de négociations avec l'OLP. Aujourd hui, malheureusement, ce ne sont pas les négociations qui sont à l'ordre du jour, mais le droit à la vie des Palestiniens des territoires occupés. C'est cette urgence qu'il faut faire passer dans l'opinion publique internationale, et centrer notre nouvelle campagne autour des devoirs de la communauté internationale pour protéger les hommes et les femmes de Palestine contre le danger réel d'un

En Israël, le mouvement de la paix est divisé sur cette question ; "La Paix mainreprendre à son compte une revendication qui impliquerait une ingérence étrangère dans ce qui, même aux yeux de la majorité des pacifistes israéliens, reste la chasse gardée de la souveraineté israélienne. Ce qui, par contre, commence à être sérieusement discuté par les courants proches de ce mouvement, y compris dans les médias, c'est la perspective d'une désobéissance civile élargie — y compris le refus de servir dans les territoires occupés — face à un gouvernement qui n'a que peu de légitimité aux yeux de 50% de la population israélienne. Un refus massif de servir dans les territoires serait sans aucun doute la meilleure des protections que le mouvement de la paix israélien pourrait offrir aux Palestiniens, mais une telle décision ne se prendra pas rapidement et le gouvernement fera tout pour l'empêcher, y compris une nouvelle aventure militaire.

C'est à une course de vitesse que se livrent maintenant le gouvernement israélien d'une part, et le peuple palestinien, de l'autre. L'élargissement de l'Intifada au monde arabe — et en particulier à la Jordanie — pousse les directions arabes et impérialistes à chercher à imposer une solution négociée avant qu'il ne soit trop

En approfondissant leur lutte, les habitants de Cisjordanie et de Gaza ne font pas seulement progresser leur libération ils limitent également les marges de manœuvre bellicistes du nouveau gouvernement. La clef qui peut fermer la voie de la guerre se trouve dans les mains de la population palestinienne des territoires occupés. *

Jérusalem, 18 juin 1990

2) Voir inprecor n°310 du 1er juin 1990.

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