Un an après les sanglants événements de la place Tiananmen, les vainqueurs de nouvelle donne. Derrière cette apparente détermination, c'est plutôt l'incertitude qui prévaut à tous les niveaux ; le pouvoir est nerveux et peu sûr de lui. Si peu sûr qu'il n'a même pas osé organiser la traditionnelle parade du Premier Mai à Pékin.
Le seul élément significatif de l'année écoulée est la reprise en main de l'économie qui prolonge et amplifie la politique d'austérité décidée en 1988 et acceptée alors par les réformateurs. Mais même cette orientation, qui étoulfe la croissance, est commencent à exercer leur effet sur un monde chinois qui ne peut, en tout état de cause, revenir à la situation d'antan (voir Inprecor n° 309 du 18 mai 1990).
Un pouvoir
dans l'incertitude
ce coup de force sont toujours en place et s'efforcent de rendre irréversible la contestée. Nombre d'indices montrent que les bourrasques venant de l'Europe de l'Est Roland LEW *
AVEC DU RECUL, les événements de 1989 prennent une tonalité un peu différente ; on mesure mieux aujourd'hui l'ampleur de la cassure qui s'est produite dans les hautes sphères de la direction et la montée en puissance du courant conservateur durant les deux ou trois années qui ont précédé l'explosion. Si pendant le printemps 1989, le monde extérieur et la population chinoise penser qu'une victoire du courant réformiste entraîné par Zhao Ziyang était possible et même probable, il semble bien, après coup, que les jeux étaient faits avant que l'agitation ne démarre. De nombreux témoignages d'exilés, ayant appartenu au proche entourage des réformateurs, attestent que l'offensive conservatrice était devenue irréversible dès 1988.
La haute bureaucratie du Parti a saboté activement les projets des réformateurs; l'appareil gouvernemental, longtemps leur bastion, a été pris en charge par Li Peng en 1988, devenant dès lors le centre d'une résistance ouverte au réformisme. Pis encore, Deng Xioaping a basculé, se prononçant moins en défaveur du réformisme.
La réforme est, à vrai dire, gravement en crise. Depuis le milieu des années 80, elle a accru les dangers centrifuges et introduit un risque d'éclatement de fait du pays. La Chine est progressivement deve-
CHINE nue ingouvernable. Les difficultés se sont accumulées dans le secteur industriel et dans les campagnes, là où pourtant la réforme avait obtenu ses plus grands suc-
La gestion économique s'est révélée de plus en plus incontrôlable, les provinces et localités échappant à la tutelle du centre. L'inflation et la corruption ont provoqué des tensions sociales dans les villes. Le régime était donc en train de perdre à toute vitesse les fragments d'une légitimité qu'il avait péniblement regagnée dans les années fastes de la réforme. La corruption, tout particulièrement, a miné ce qui restait de crédit au pouvoir. Il
Dès 1987-1988, même les réformateurs au sommet du Parti avaient compris qu'une rectification économique était nécessaire et indispensable. En 1988, une politique d'austérité et de lutte contre l'inflation a été acceptée par les divers courants au pouvoir.
En 1988-1989, cette politique, prévue pour une courte période (environ un an), a été prolongée pour au moins trois ans. Les opposants à la réforme sont alors passés à l'offensive ; ils ont rassemblé progressivement une coalition de forces, de plus en plus irrésistible, entraînant peu à peu Deng dans leur sillage (1). Zhao Ziyang, Premier ministre et Premier se(PCC) (remplaçant le très réformateur Hu Yaobang défenestré — déjà — au début 1987 par un conglomérat hétéroclite appuyé par Deng Xiaoping) a dû céder la direction du gouvernement et, rapidement, la réalité du pouvoir à ses adversaires.
Avant même que ne s'ouvre la période de tumulte, les hiérarques du Parti ont commencé à chercher un successeur au "chef" du PCC fortement affaibli. En se rapprochant des étudiants en révolte, Zhao Ziyang a joué alors son va-tout. Peut-être prenait-il surtout date pour de futures batailles, celle en cours étant à l'évidence perdue pour lui.
Pourquoi la Chine qui avait été si loin dans la démaoïsation et dans la remise en question des traits despotiques (identifiés au maoïsme) du socialisme réel et qui, de plus, était dirigée par un patriarche, Deng Xiaoping - formé certes dans le rude moule ancien, mais dont la réputation de pragmatisme n'était plus à faire, pourquoi donc cette Chine officielle s'est brusquement crispée, multipliant les signes d'une volonté de rebrousser chemin ?
On a, un peu rapidement, mis ce mouvement régressif sur le compte des vieillards, tous militants de la première heure, communistes dès les années 20 qui, bien qu'officiellement à la retraite (sauf Deng, et encore), conservaient l'essentiel du pouvoir. Des chefs qui ne pouvaient accepter ce qui était devenu évident : pousser la réforme plus loin, c'était quitter le socialisme réel, de manière tendantielle (et même sans doute rapidement, comme l'ont montré après-coup les événements d'Europe de l'Est) et donc anéantir l'œuvre et les formes de pouvoir, mais aussi les avantages et les privilèges sociaux liés au socialisme réel.
L'importance de ce groupe de vétérans est indéniable. En abandonnant le devant de la scène, ils ont chacun mis à leur place certains de leurs proches, des "jeunes" sexagénaires, voire des septuagénaires, comme Yao Yilin, puissant patron de la Planification, venu remplacer Chen Yun, réformateur très modéré devenu le gardien sourcilleux des "principes" du socialisme réel. Tous ces "grands ancêtres" sont restés au centre du pouvoir, présents dans les décisions importantes du bureau politique et auraient même gardé un droit de vote effectif. Qui plus est, ils ont, dans une certaine mesure, rallié Deng à leurs vues, réduisant son rôle d'arbitre et affaiblissant ainsi de façon décisive le camp des réformateurs.
La longévité de ces révolutionnaires, qui ont survécu à nombre de tempêtes, est étonnante. Elle a fait des vainqueurs de 1949, les maîtres du lieu et du jeu, 40 ans après ; ou plus exactement les maîtres apparents. • Roland Lew est enseignant à Université libre de Bruxelles et spécialiste de la Chine.
1) Voir L. Dittmer, "The Tiananmen Massacre", in Problems of communism, septembre-octobre 1989, p.3 et suivantes Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990
Car il y a probablement plus décisif que l'effet de résistance physique de ces hommes (incluant une seule femme : la veuve de Zhou Enlai, Deng Yingchao).
Si la Chine souffre largement des mêmes maux qui ont précipité l'effondrement rapide du socialisme réel à l'Est, ce sont ses dimensions qui pèsent le plus dans les formes mais aussi dans la gestion de la crise. On pourrait parler de surdimension à l'échelle colossale des problèmes démographiques, d'une société mal articulée, mais aussi d'une unité nationale toujours malaisée à maintenir et mise à mal par les effets de la réforme économique, sans oublier les difficultés, à bien des égards inextricables, à penser et à mettre en œuvre un développement économique cohérent. Or si la réforme postMao s'est efforcée, à sa façon, de répondre à ces problèmes, elle est apparue à son tour comme une source d'accélération de la crise chinoise et a fait douter de la possibilité du régime à gouverner la totalité chinoise, à lui conserver son unité.
Face à cette exigence, qui a obnubilé tous les gouvernants et candidats au pouvoir depuis le XIXe siècle (pour ne pas remonter plus loin), les clivages dans la période récente ont dépassé le face-à-face entre réformateurs et conservateurs avec, au milieu et comme point d'équilibre, Deng Xiaoping. Les fractures renvoyaient aux interrogations sur la continuité, voire la survie de la Chine.
Le pays était en crise en ce début 1989, tous les observateurs le savaient, tous les Chinois le sentaient, ou plutôt en subissaient les effets, mais personne ne s'attendait à la brutalité du tournant.
La nouvelle équipe, pressée par le Premier ministre Li Peng, Yao Yilin, et quelques autres, a tenté d'imposer une recentralisation économique, de rendre aussi plus durable la politique d'austérité
Les forces centrifuges contre le "centre"
ON EST LOIN d'une véritable recentralisation et, comme le montre le document officiel le plus significatif à cet égard, la résolution en 39 points adoptée au Plénum du comité central de novembre 1989, il n'est pas question de revenir complètement en arrière. Et d'ailleurs, il a fallu des mois avant que ce texte, fruit d'un évident compromis, ne soit publiquement mis en circulation (5). Les indices confirmant le cheminement pénible vers Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990 qui avait commencé en 1988 et même d'en faire le point de départ d'un retour à une tutelle plus étroite de l'Etat et des ministères centraux sur les autorités provinciales et locales (2).
Il s'agissait de contenir de toute urgence une inflation menaçante pour la croissance économique et aux effets sociaux potentiellement explosifs dans les villes.
Si la volonté de recentralisation et d'affirmation de l'autorité étatique sur l'économie semble évidente partout, sa réalité, elle, est plus douteuse.
La politique d'austérité est indéniable. Elle était d'ailleurs inévitable afin de limiter d'incontestables débordements, notamment des investissements budgétaires et surtout extra-budgétaires échappant à l'autorité centrale et, d'ailleurs, souvent ir-
Il s'agissait aussi de freiner la surchauffe de l'économie.
En 1989, la croissance du Produit national brut (PNB) n'a été que de 4,4 % et celle de l'industrie de 6,8 %, chiffre le plus bas depuis 1981 ; des objectifs modestes d'augmentation de 6 % de l'industrie et de 5 % du revenu national sont proposés pour 1990 (4).
C'est en tarissant de manière drastique les flux financiers, principalement bancaires, que les résultats les plus significatifs ont été obtenus, surtout une certaine réduction de l'inflation : alors qu'elle était d'environ 30 % en 1988 (chiffre plus important que les estimations officielles de 18,5 %), elle est tombée aux alentours de 20% en 1989, ce qui est encore beaucoup ; l'intention proclamée est de contenir la poussée des prix en dessous des 10 %, en l'espace de trois ans.
De même, la prolifération spectaculaire du secteur privé et semi-privé a été ralentie. * la recentralisation ne manquent pas. Et d'abord celui-ci, bien révélateur : on procède, pour réintroduire une mainmise de l'Etat, de la même façon expérimentale et prudente que durant les premières années de la réforme (aux objectifs alors décentralisateurs).
Il s'agit de revenir à l'ancien système. C'est ainsi que les autorités centrales ont proposé un procédé de "double garantie" à 50 entreprises importantes du Nord-Est.
CHINE
DEMOCRATISATION
CHINOISE
La commission d'Etat du Plan assure directement l'approvisionnement complet en énergie et en matières premières de ces entreprises — à charge pour celles-ci de fournir un quota précis de production, de taxes et de profit (6). Les entreprises sont ainsi plus étroitement sous tutelle, mais elles n'ont plus à chercher laborieusement (et souvent illégalement) une fraction notable de leur approvisionnement sur le marché libre. L'avenir dira ce qu'il adviendra de cette tentative. L'important est que, dans la phase actuelle, on avance prudemment, à tâtons, à l'essai et dans l'incertitude des réactions. Il faut rappeler que les expérimentations du début des années 80 ne furent pas très heureuses...
Les maîtres du pays ont eu beau éliminer le secrétaire général réformateur, Zhao Ziyang, et vouloir imposer leurs décisions tous azimuts, ils ont rencontré une résistance tenace, menée au tout premier chef par des autorités régionales et locales qui ont appris à n'en faire qu'à leur tête ; ce n'est même plus comme à la fin de la période maoïste, lorsqu'on "obéissait" tout en détournant les instructions. Actuellement, on fait à peine semblant d'accepter les nouvelles règles et on n'essaye même pas de donner l'impression de se soumettre. Nombre d'autorités régionales sont devenues trop fortes pour que le "centre" puisse les contraindre aisément à faire preuve de docilité.
L'exemple le plus souvent cité est celui du gouverneur de la province du Guangdong - où se trouve Canton — qui jouxte Hong Kong : ce dernier maintient une politique d'ouverture — voire de dépendance — à l'égard de cette ville-Etat très capitaliste. Il s'agit, il est vrai, du fils d'un prestigieux maréchal communiste, aujourd'hui décédé, Ye Jianying, et il bé-
2) Voir Far Eastern Economic Review (FEER), articles des 12 et 19 octobre 1989 et du 30 novembre 1989.
3) Voir Survey of World Broadcast (SWB), FE du 30 novembre 1989, B2 p.3.
4) Discours de Li Peng à la Conférence nationale de la Planification, 26 décembre 1989, SWB/FE 29 février 1989.
5) Les 39 points ont été publiés dans le Renmin Ribao du 17 janvier 1990. Voir aussi le communiqué de la session, texte plus prudent, SWB/FE du 11 novembre 1989.
6) SWB/FE : W 0114 du 7 février 1990 et FEER du 22 mars 1990.
CHINE néficie, à l'évidence, d'un réseau de soutien important jusqu'au sommet du pouvoir (des rumeurs, à Hong Kong, parlent pourtant ces temps-ci de possibles remaniements dans la hiérarchie de cette province) (7). Chaque région protège ses intérêts propres, même les plus étroits, contre le reste de la Chine et contre le
"centre" qui est souvent démuni devant cette prolifération d'égoïsmes solidement arc-boutés sur les soutiens locaux, qui font, dans nombre de cas, collusion avec la population (8). De toute façon, la nouvelle logique économique, issue de plus d'une décennie de réformes, a été trop loin pour qu'un rappel à l'ordre, ou des instructions d'en haut, puissent amener des changements dans les comportement localistes, déjà bien ancrés.
réitérés, venus du sommet de l'Etat, ne peuvent pas modifier une situation qui résulte de l'immensité du pays et de niveaux de plus en plus inégaux de développement (9).
La situation s'est en quelque sorte inversée. Lorsque les réétaient formateurs aux commandes, l'appareil central sabotait leurs décisions alors que les régions les soutenaient plutôt.
Maintenant, les provinces et localités font de l'obstruction plus ou moins passive et l'appareil central a du mal à faire appliquer son autorité. Un récent rapport officiel du bureau des Statistiques n'hésite pas à décrire la perte d'initiative des cadres d'entreprises, voire la passivité qui existe à tous les niveaux, et cela dans l'attente d'une politique économique ferme et puissamment soutenue (10). La pruet la dence réserve des sont d'autant plus managers compréhensibles que le régime proclame, par la bouche même de Li Peng, la nécessité pour le
Parti de reprendre directement le pouvoir dans les entreprises, donc de revenir à la situation de l'époque maoïste où le directeur était étroitement subordonné au secrétaire du PCC local ; verbiage idéologique ou véritable offensive, nul n'en sait trop rien.
Le "centre" peut certes freiner les excès de dépenses aux effets inflationnistes et mieux contrôler le commerce extérieur, mais il n'a plus les moyens d'une pleine maîtrise du tissu de la vie industrielle. Et, d'ailleurs, s'il affiche sa détermination à redonner une solide autorité à l'Etat, il affirme dans le même souffle vouloir préserver la réforme, y compris
Les appels
* GR
PHASE dans sa dimension d'extension de la propriété privée. Ce n'est pas le fait d'un quelconque enthousiasme pour cette réforme et encore moins d'une fascination pour la propriété privée ; tout simplement le "centre" ne peut plus faire autrement. Le ver réformiste est partout et, d'ailleurs, encore bien représenté au sommet. Lorsque Deng a fait pencher la décision en faveur de la répression en juin 1989, il est loin d'avoir laissé les coudées franches aux conservateurs. C'est lui qui a choisi comme successeur de Zhao Ziyang un candidat de compromis, Jiang Jemin, en refusant pour le poste suprême Li Peng qui est totalement identifié aux conservateurs. Et Jiang Jemin, ancien patron de la métropole industrielle de Shanghai, favorise tout naturellement sa ville - son seul bastion dans ce qui est, pour lui, un pouvoir fragile. Or, la politique menée actuellement à Shanghai consiste certes, comme le veut la doctrine actuelle, à s'appuyer sur les grosses entreprises d'Etat ; mais elle favorise, à la fois, une autonomie plus large de ce centre industriel, ré- cembre 1989, B2, p. 5 duit le corset des directives étatiques, décembre 1989. tente d'attirer le maximum de capitaux étrangers et même de développer une bourse financière. Bref, elle tend à pousser à une sorte de capitalisme étatique, projet très différent des intentions des vainqueurs du printemps 1989...
Plus encore, ce qui résiste à la réforme, ce sont les pratiques effectives des cadres à tous les niveaux. Ceux-ci ne sont guère partisans d'une recentralisation et d'un retour au socialisme réel. Ils forment plutôt l'armature rouillée d'un appareil désemparé et largement corrompu qui ne pense qu'à parasiter et à exploiter le plus possible une population encore dépendante d'eux pour une bonne part. Cette bureaucratie a gonflé considérablement ses effectifs dans les années 80 — plus 60 % entre 1982 et 1988, contre un accroissement de 20 % seulement de la force de travail globale — en contradiction avec la logique de la réforme et... d'indispensables économies budgétaires (11) ; ce n'est pas, à l'évidence, un appareil porteur d'une cohérence économique, d'un sens de l'Etat ou de la continuité et encore moins d'un renouvellement de fonctionnement du socialisme réel.
Cette dégradation est particulièrement visible dans les campagnes ; si les cadres n'y jouent pratiquement plus un rôle fonctionnel, ils possèdent en revanche une redoutable rente de pouvoir qu'ils font souvent payer fort cher. Ce sont eux qui décident de l'attribution des terres aux familles (en principe la collectivisation est toujours de mise). Ils fixent aussi le prix de la "location" — sorte de "fermage" d'Etat
— dont le cours n'a jamais été établi nationalement.
Tous les abus sont possibles dans les villages, et d'ailleurs commis... (12)
Les provinces et localités ont tendance à exercer un pouvoir
"féodal" sur leurs administrés et contre le "centre". Ce dernier s'efforce d'une façon qui n'est pas toujours déraisonnable, de faire prévaloir les exigences des intérêts globaux, voire de protéger les régions les plus démunies. Un rapport officiel reconnaît que, de
1985 à 1988, l'écart entre régions pauvres et régions riches s'est accru (13). Les appels pressants dans la presse et les instructions officielles, sommant les cadres locaux d'arrêter d'inventer
7) Voir Ta Kung Pao (Hong Kong) du 8 avril 1990
8) Discours de Li Peng du 26 décembre, SWB/FE 29 dé-
9) SWB/FE, B2, p. 1 du 7 décembre 1989, et B2, p. 1 du 19
10) China Newsletter, n° 85, p. 3
11) FEER du 9 novembre 1989
12) C. Aubert, "La crise agricole en Chine", Le Courrier des pays de l'Est, La Documentation française, novembre 1989.
13) FE/W / 0123 du 11 avril 1990.
Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990
des taxes et surtaxes abusivement exigées sous toutes sortes de prétextes fallacieux, ne manquent pas (14). Ce comportement fréquent fait resurgir de très désagréables souvenirs d'une époque que l'on croyait révolue (celle des exactions de la Chine républicaine de 1912 à 1949).
Plus d'un officiel et d'un citoyen doivent garder en mémoire que l'extorsion immodérée d'impôts a été une cause importante de la chute de la République...
Pour l'essentiel, les autorités de Pékin pratiquent une navigation économique incertaine, qui reflète un rapport de forces moins unilatéralement favorable aux conservateurs et les oblige à de laborieux compromis avec les réformateurs; ils sont contraints de tenir compte des pesanteurs du réel, voire d'une dynamique économique qui leur échappe. Tout se négocie et se marchande. De puissants lobbys écologiques se constituent pour limiter l'ampleur des projets de barrages sur les grands fleuves, de véritables débats s'esquissent, utilisant des arguments raisonnables, loin des discours idéologiques ressassés et de la toute-puissance d'antan du pouvoir central.
La répression qui a suivi les événements de 1989 a été très vive, mais aussi très courte et sans commune mesure avec ce qu'ont subi les populations durant la période maoïste. Un retour au passé, marqué par une répression de grande ampleur et supposant un encadrement puissant d'une population passive, est aujourd'hui exclu. Le régime a frappé fort avant tout pour arrêter d'un seul coup la contestation. De même, il a choisi les victimes de façon très sélective (à l'échelle chinoise), délibérément en dehors du milieu étudiant. Celui-ci est contenu, mais il reste frondeur. Pour donner une impression de retour à la normale, le pouvoir procède actuellement à une libération par paquets : près de 600 personnes libérées en janvier 1990, environ 200 au printemps. Les autorités reconnaissent que 431 cas sont encore "sous investigation" à Pékin (15). Le chiffre réel est très supérieur, mais il reste encore loin des millions de prisonniers des années noires du maoïsme (voir Inprecorn° 289 du 12 juin 1989).
En écrasant ses opposants, le régime a perdu ce qu'il avait péniblement gagné dans la phase montante de la réforme : après des années de désaffection, on assistait, au début des années 80, à un progressif retour vers le PCC ; 8 % des étudiants des universités de Pékin étaient membres du Parti en 1984 et 11,5 % en 1986. Chiffre plus frappant, près de 25 % des Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990 diplômés ont adhéré en 1984 et près d'un tiers en 1986 (16). Dans tous ces milieux,
Oil s'agissait moins de conviction • les enquêtes officielles font ressortir un profond scepticisme et même une forte défiance du monde étudiant à l'égard du régime (17) — que d'un calcul : l'espérance qu'un parti transformé, "modernisé" et adossé aux réformes économiques donnerait une pleine place aux intellectuels et à la future couche des experts et des techno-bureaucrates. Les pressions de nombre d'étudiants ne visaient qu'à accélérer ce processus appuyé par des secteurs non négligeables de l'appareil (y compris le secrétaire général Zhao Ziyang). Cette espérance de prise de pouvoir constituait pour beaucoup une motivation à la fois plus précise et plus mobilisatrice, durant les événements du printemps, que les aspirations vagues à la démocratie. On a même pu mettre en lumière des comportements peu démocratiques de la part de nombreux chefs étudiants reproduisant parfois jusqu'à la caricature les mêmes attitudes autoritaires que les cadres honnis du PCC (jusqu'à s'entourer de gardes du corps ou à multiplier les purges.)
Evidemment, après le massacre, la
Instabilité sociale et politique
LE MAITRE MOT depuis des mois est "stabilité", le reste ce sont des discours idéologiques éculés, auxquels on ne fait même pas semblant de croire, ou alors de vieilles gesticulations verbales, comme cet appel à en revenir aux belles habitudes de la critique et de l'auto-critique (20). Sans oublier cet éditorial du Renmin Ribao (Le Quotidien du Peuple) qui déclare crûment que « les principes du Parti sont l'essence du journalisme socialiste » : le pouvoir dans sa nudité et dans
Ou encore, plus dérisoire, le retour aux anciennes imageries avec un appel à suivre l'exemple des saintes figures du passé "rouge", comme l'inimitable héros de la période maoïste, le brave soldat Lei Feng, vrai-fausse incarnation du dévouement, fabriquée de toutes pièces par la propagande maoïste et objet, depuis pas mal de temps, des moqueries d'une population désabusée et cynique. Que ce modèle, produit des naïvetés d'une époque maoïste révolue, soit exalté par l'un des
CHINE cassure a été profonde, mais le projet techno-bureaucratique subsiste toujours. L'appareil doit donc trouver les moyens de renouer avec le monde intellectuel et étudiant. Pour ce faire, on propose à la les valeurs d'un patriotisme vague et très classique — allant jusqu'à la xénophobie —, faute de pouvoir mettre en avant des visions plus novatrices ; aux intellectuels, on fait miroiter les avantages et le prestige de la fonction d'expert dans un projet de modernisation du pays, que le pouvoir continue à faire sien sans lui donner des contours très précis (18).
Il s'agit plus directement de séduire, ou tout au moins de rassurer, les nombreux étudiants vivant à l'étranger, dans l'espoir qu'ils regagnent la mère patrie, munis de leurs précieuses connaissances acquises dans les grands centres universitaires occidentaux.
Mais la méfiance l'emporte pour le moment, l'instabilité sociale est partout et la crainte diffuse n'a plus rien à voir avec la peur du passé. La situation dans les villes reste tendue et la violence très présente. La délinquance devient un véritable fléau ; des secteurs sociaux, des pans entiers, échappent à toute tutelle des autorités.
Le pouvoir ne se fait d'ailleurs guère d'illusion sur l'atmosphère dans les centres urbains (19). * plus redoutables comploteurs du printemps dernier, Yang Baibang, ne fait qu'ajouter le méprisable au
Les convictions d'antan sont mortes. Et c'est bien ainsi que la population doit, par exemple, comprendre la déclaration de Li Peng affirmant que les entrepreneurs font partie de la classe ouvrière, donc du bon peuple.
L'appel lancinant et angoissant à la stabilité, incarne, lui, un objectif majeur, une crainte évidente. C'est comme si le régime jouait sa dernière carte. Il connaît la peur des masses face au désordre, la han-
14) Voir le point 27 de la résolution en 39 points SWB/FE, B2, p. 8, 24 janvier 1990.
15) SWB/FE/0761 du 11 mai 1990.
16) S. Rosen, "Political Education and Student Response : Some Background Factors Behind the 1989 Beijing Demonstrations", Issues and Studies, octobre 1989, p. 12 et suivantes.
17) Voir Ibid. p. 19.
18) SWB/FE/0756 du 5 mai 1990 B2/ p. 3 et 4.
19) SWB/FE/0755 du 4 mai 1990 B2/2.
20) SWB/FE/0761 du 11 mai 1990 B2 p.1 et 2.
21) SWB/FE/0755 du 4 mai 1990 B2/2.
22) SWB/FE/0758 du 8 mai 1990 B2/7.
: 21
CHINE tise d'un retour aux violences, comme à l'époque de la Révolution culturelle.
Il n'ignore pas l'effroi des cadres du Parti et de la population urbaine face au risque de désagrégation du pays.
D'où cette équation, où le patriotisme est identifié à la démocratie populaire et au socialisme (23). En quelque sorte, le pouvoir se présente comme le garant de l'ordre face au risque de chaos; c'est peu et beaucoup. Peu, en regard des promesses mirifiques du passé ; énorme, puisqu'il n'y a pas d'alternative. Certes, on ignore l'essentiel de l'activité clandestine et de ce qui peut se préparer de façon souterraine. Mais, il est certain que le mouvement contestataire organisé, du moins en Chine, est faible : en dehors des étudiants et même dans les universités, sa force n'est guère évidente.
Les opposants sont soit en fuite, soit en prison, soit silencieux. Ou, plus exactement, ils font probablement un travail de sape, notamment dans le Parti. Car c'est encore du Parti que peut provenir la résistance la plus efficace.
L'armée, cet acteur majeur de la réalité chinoise, est source de préoccupations
Le spectre de la Roumanie
LES RETICENCES sont visibles au sein de cette armée chargée de la sale besogne — d'être le bras séculier de conflits entre civils (24). La jeune génération des officiers — formée par des professionnels plus que par des "politiques" — n'est pas insensible aux attentes de la société. Il n'est pas sûr que ces gradés n'aient pas des relais, une écoute jusque dans la haute hiérarchie. Une reprise en main des cadres militaires a été nécessaire et est toujours en cours. On dit que 3 500 officiers seraient soumis à une enquête à cause de leur comportement — probablement leur inaction - durant les émeutes du Printemps. Le spectre de la Roumanie hante les dirigeants, à tel point qu'ils ont mis l'armée en état d'alerte, fin décembre 1989, après l'effondrement du régime pour les dirigeants. En principe, tout est sous contrôle ; la commission militaire du comité central - le véritable centre du commandement militaire —, l'un des lieux décisifs du pouvoir dans le pays, est une citadelle solidement tenue par les "épurateurs" du Printemps.
Le nouveau secrétaire général de cette commission militaire, l'homme chargé de la gestion quotidienne de l'armée, n'est autre que Yang Baibing (celui-là même qui fait l'éloge du valeureux petit soldat Lei Feng), figure de premier plan de la répression et demi-frère de Yang Shang kun, l'homme le plus actif dans la répression de 1989. * Ceausescu (25). Ils ne sont pas sûrs du longtemps prestigieuse, mais aujourd'hui traumatisée par le fait de n'être perçue que comme une force de répression.
L'armée demande maintenant son dû, le remboursement de son engagement et de son "effort" sous forme de crédits supplémentaires (alors que le budget, depuis une décennie, est stagnant ou en baisse). Elle a obtenu une augmentation de son budget de 10% pour 1990. Pièce maitresse dans les évolutions futures, et notamment dans la phase difficile de succession du vieux Deng, l'armée n'est acquise de façon certaine pour aucun clan ni pour
Le rappel incessant de son rôle comme instrument du Parti (de la "dictature du prolétariat") fait penser que rien n'est sûr.
La fragilité du pouvoir est aussi manifeste dans ses relations au monde ouvrier.
On aurait pu S'attendre à une politique plus attentive aux demandes ouvrières de la part d'une équipe qui clame sa volonté d'orthodoxie et qui doit trouver des soutiens populaires. En fait, c'est la politique antérieure qui s'est imposée, ou plutôt qui a voulu s'imposer. Dans la même logique que les réformateurs, l'équipe Li Peng s'efforce de limiter les hausses de salaire, et elle s'est, à son tour, attaquée à l'égalitarisme des revenus ; d'où une tentative de bloquer ou de supprimer les primes, pour faire baisser le niveau des salaires, dont l'augmentation dépasse régulièrement l'accroissement de la productivité du travail (sans toujours rattraper les hausses de prix : 16,6 % de hausse des salaires et environ 20 % d'augmentation des prix entre janvier et octobre 1989). Plus encore, en septembre 1989, il a été décidé de geler 10 % du salaire, placé autoritairement en bons d'Etat : bref, un emprunt forcé.
Le résultat ne s'est pas fait attendre. Une agitation ouvrière s'est développée, sous la forme d'une multitude de petites pressions dans les entreprises, mais aussi de manifestations (on parle d'un total de 500 000 manifestants rien que pour le premier semestre de 1989) (26). La productivité du travail a brutalement chuté — moins de 3 % de croissance pour les neuf premiers mois de 1989 contre 9 % pour la même période en 1988 — lançant ainsi un sérieux défi au pouvoir (27), qui recule et hésite. Il est, en outre, conscient qu'il doit répondre à un grave problème de chômage: 15 à 20 millions des 135 millions d'actifs urbains ont été licenciés et une partie seulement a retrouvé un emploi ailleurs. De 2 % le chômage urbain est passé à 4 % au moins, en 1989, touchant environ 6 millions de personnes (sans oublier une possible perte de 15 millions
23) Voir SWB/FE/0756 du 5 mai 1990, B2 p. 1 à 6.
24) J. T. Dreyer, "The People's Liberation Army and the Power Struggle of 1989", in Problems of communism, septembre-octobre 1989, p. 42-43.
25) Voir Ming Pao (Hong Kong) du 29 décembre 89.
26) Voir China Newslettern° 85, 1990, p.9.
27) Voir FEER du 25 janvier 1990. Inprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990
d'emplois dans les industries rurales mises en faillite) (28). L'indemnité de chômage a certes été relevée mais le problème reste intact. On a pu parler de "fatigue mentale" à propos du comportement ouvrier, de léthargie ou encore de désobéissance passive (29) ; de démobilisation sociale ou économique. La fin de l'année 1989 a même vu une nette contraction de la croissance industrielle (0,7 % pour les trois derniers mois) et même une chute en octobre pour la première fois de la décennie.
La politique d'austérité a d'ailleurs été critiquée dès le Plénum de novembre 1989 et ouvertement remise en question au plus haut sommet de l'Etat.
Le silence paysan n'implique pas aujourd'hui, pas plus qu'au printemps 1989, un soutien au régime, ni d'ailleurs une sympathie pour les villes et leurs habitants : les intérêts sont trop divergents et le dialogue inexistant. Le silence de la majorité paysanne (le monde rural représente plus de 70% de la population) est certes un atout pour la survie du PCC, mais il représente aussi une lourde hypothèque. Les sources de mécontentement sont évidentes dans les campagnes qui ont connu nombre de succès durant la première moitié de la décennie et pas mal de déboires depuis (30). Le niveau de vie réel a progressé de 124 % de 1978 à 1984, mais seulement d'environ 5 % entre 1984 et 1988 ; il aurait peut-être même baissé de 10 % en 1989 (31).
Le paysan réagit à sa façon contre ce qui lui déplaît en mettant en œuvre une sorte de grève inavouée de la production et des livraisons, qui contribue à fragiliser le régime. Cette méfiance est d'autant plus intense que des rumeurs ont parcouru les villages concernant l'éventuelle intention du régime de recollectiviser les terres, au point qu'il a fallu multiplier les démentis dans la presse. L'attitude ambiguë des cadres dans les villages, laissant parfois planer le doute, n'a pas détendu l'atmosphère (32). Dans un geste en faveur des ruraux, le pouvoir voudrait procéder à une nationalisation des terres (qui appartiennent, pour le moment encore, aux collectivités), ce qui serait une manière de garantir la continuité du processus de décolInprecor numéro 312 du 29 juin au 12 juillet 1990 lectivisation, de protéger des terres (location, concentration...).
qui pourrait favoriser une rupture l'équilibre bien fragile des campagnes.
raison de sa survie.
nale populaire).
paré aux normes internationales.
les paysans contre le pouvoir des petits chefs locaux et de fixer des règles du fonctionnement
Mais il s'agit là seulement d'un projet, dans l'ignorance des réactions des protagonistes (la nationalisation pourrait être perçue comme le signal d'une nouvelle collectivisation progressive). Dans les faits, les autorités reculent devant tout ce de
Les villes représentent une menace permanente si forte que le régime ne veut pas y ajouter une instabilité rurale. La paix précaire et la tolérance des paysans à « Nous, le peuple — ou peut-être devrais-je dire : moi, le peuple....» l'égard du pouvoir sont sa seule force et la
Il n'est pas alors étonnant que, pour des motivations tant politiques qu'économiques, l'agriculture soit devenue la priorité des priorités (la première dans une liste de dix, énoncées récemment par Li gris. Peng à la réunion de l'Assemblée natio-
Malgré une bonne année agricole en 1989, qui a permis de dépasser de justesse la récolte record de 1984 (407,5 millions de tonnes de céréales en 1989), l'avenir n'est pas glorieux comme l'admet le ministre de l'Agriculture, He Kang. Il sera en effet, avoue-t-il, malaisé d'obtenir 400 kilos de céréales par habitant d'ici l'an 2 000, résultat pourtant atteint durant l'année faste 1984 (33). Le pouvoir fait appel à une vaste main-d'œuvre paysanne pour relancer de multiples travaux d'irrigation : 40 millions de paysans ont été mobilisés, 1988. à l'hiver 1990, chiffre qui n'avait pas été atteint depuis longtemps (34). Pourtant, cet objectif de 400 kilos est modeste com-
Quoiqu'il en soit, la passivité actuelle
CHINE des paysans, qui arrange si bien les détenteurs du pouvoir — et peut-être nombre d'opposants citadins —, ne leur permet pas de mesurer le degré d'acceptation ou de refus de ce secteur. C'est une incertitude grosse de dangers.
Cette situation, qui prolonge dans le monde moderne une donnée de fond traversant des siècles de vie paysanne traditionnelle, contribue fortement à l'ingouvernabilité de la Chine.
Rien n'est donc joué. La fébrilité des vainqueurs, leur sensibilité et leur crainte face aux éruptions qui gagnent un pays de l'Est après l'autre, attestent de leur faiblesse (35). Tout le monde attend la succession pour en découdre. On soupèse soigneusement les chances de survie de
Deng Xiaoping, 86 ans, ou de Chen
Yun, 85 ans, chef de file des conservateurs et proche, dit- on, du trépas. Comme si le destin national se jouait autour de la survie de vieillards en fin de course physique, mais aussi politique. En attendant, les acteurs sont en place pour un nouveau round et l'incertitude sur le comportement de la société reste complète.
Si les dirigeants effectifs sont très vieux, leurs héritiers désignés sont, eux, mal en selle (Jiang Jemin), peu populaires et même parfois haïs (Li Peng).
Période grise qui suit de sombres moments et prépare des lendemains plutôt
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30 mai 1990
28) Voir The Economist, 10 février 1990.
29) China Newsletter n° 85, 1990, p. 3.
30) "La crise chinoise", Monde Diplomatique, décembre
31) C. Aubert, "La crise agricole en Chine", Le Courrier des pays de l'Est, La Documentation française, novembre 1989.
32) China News Analysis, Hong Kong, ter janvier 1990, p. 4 et suivantes, Remin Ribao du 22 octobre 1990.
33) China Daily du 17 mars 1990.
34) Inside China Mainland, mars 1990, p. 9.
35) FEER du 11 janvier 1990.