EN EFFET, depuis environ dix ans, la direction majoritaire du SWP avait amorcé évolution politique et une théorique qui l'avait éloignée de plus en plus de nos conceptions, de nos orientations, de notre ligne de conduite et de nos méthodes organisationnelles. Cela allait de pair avec une prise de distances croissante par rapport à nos instances et à nos activités internationales, auxquelles le SWP avait pratiquement cessé de participer après le dernier congrès mondial (1985).
Rappelons que c'est en 1928 que des dirigeants du Parti communiste des Etats-Unis, parmi lesquels se trouvait James P. Cannon, s'étaient ralliés à la bataille de l'Opposition de gauche contre la bureaucratisation de l'URSS et de l'Internationale communiste.
Exclus du Parti, ils avaient formé la Ligue communiste d'Amérique (CLA). Dix ans plus tard, le Socialist Workers Party (SWP), qui avait succédé à la CLA, fut l'une des principales organisations qui participèrent à la fondation de la IVe Internationale. Pendant et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, le SWP, et plus directement certains de ses dirigeants, apportèrent une contribution majeure au fonctionnement et à la reconstruction de l'Internationale qui avait subi des pertes considérables du fait de la répression impérialiste et stalinienne.
L'organisation trotskyste des Etats-Unis a joué un rôle important et parfois décisif dans la lutte de classes de son pays. Ses militants ont dirigé, par exemple, les grèves des camionneurs dans les années 1930, qui ont marqué un tournant dans la bataille pour le renouveau du mouvement syndical. Son combat internationaliste contre la participation de l'impérialisme de son pays à la Seconde
Guerre mondiale, alors que d'autres organisations de gauche étaient entraînées par la vague patriotique, a provoqué des mesures répressives allant même jusqu'à la condamnation et à l'emprisonnement de ses dirigeants les plus connus. Dans les années 1950, le SWP n'a pas fléchi devant la montée réactionnaire du maccarthysme. Au début de la décennie suivante, en s'opposant à la tendance dominante à l'époque — y compris dans les organisations et les courants de gauche — il sut se saisir du potentiel révolutionnaire de la lutte de Malcolm X (leader du mouvement noir, mystérieusement assassiné en 1965), et du mouvement nationaliste noir en prenant l'initiative d'actions de solidarité à leur égard. Il a également animé le mouvement de solidarité avec la révolution cubaine, cible principale de la politique réactionnaire de Washington en Amérique latine.
Enfin, lors de la guerre d'Indochine, les militants du SWP ont joué un rôle capital dans la construction et la mobilisation du mouvement anti-guerre qui a sans aucun doute contribué d'une façon importante à la victoire des peuples indochinois.
Tout cela avait permis au SWP de surmonter le recul qu'il avait connu pendant plus d'une décennie, d'augmenter considérablement ses forces -— y compris par l'afflux de jeunes militants —, d'appa-
IVe INTERNATIONALE
Départ du SWP
La direction du Parti socialiste des travailleurs (Socialist Workers Party — SWP) et d'autres organisations appartenant à son courant international ont décidé de meltre fin à leurs liens fraternels avec la IVe Internationale (I). Selon les termes d'une lettre envoyée à la direction de l'Internationale, datée du 10 juin
1990, « depuis une décennie un éloignement accéléré a marqué le cours et le caractère de nos partis respectifs et du Comité exécutif de la
IVe Internationale. Pendant un certain temps, ces trajectoires incompatibles ont été un fait public sans ambiguité».
Livie MAITAN
Braulio CHAVEZ noise de 1927. la IVe Internationale.
raître comme l'une des organisations les plus consistantes de la gauche américaine, à même de jouer, à nouveau, un rôle important dans la construction de notre mouvement international. Il a participé, entre autres, très activement, aux débats internes dans la IVe Internationale qui ont eu lieu entre 1969 et 1976, sur l'orientation en Amérique latine, la révolution portugaise, la guerre en Angola, etc.
C'est à partir du début des années 1980, que la direction du SWP a amorcé un tournant qui l'a éloignée progressivement des analyses et des conceptions générales de l'Internationale. C'est plus précisément à son congrès national de 1981, que de nouvelles idées programmatiques sont apparues. En novembre
1982, dans un discours public, le principal dirigeant du parti, Jack Barnes, accentuait cette démarche en caractérisant, entre autres, comme sectaire, la grande majorité des trotskystes dans le monde. Un autre jalon du
"cours nouveau" était posé à l'occasion des débats du XIle Congrès mondial. A cette occasion, le SWP s'est présenté, avec d'autres organisations, comme un courant minoritaire
— environ 10 % des forces représentées — s'opposant au reste de l'Internationale sur les questions les plus importantes (2).
Le SWP remettait, en fait, en question des conceptions théoriques et politiques fondamentales du marxisme révolutionnaire. Au sujet de la théorie de la révolution permanente, Barnes expliquait, notamment, que : « La révolution permanente ne contribue pas, aujourd'hui, à nous armer, nous ou d'autres révolutionnaires, pour conduire la classe ouvrière et ses alliés à la conquête du pouvoir et pour utiliser ce pouvoir afin de développer la révolution socialiste mondiale. En tant que cadre de référence spécifique ou unique, elle constitue un obstacle pour renouer notre continuité avec Marx, Engels, Lénine et les premiers congrès de l'Internationale communiste. Ce fut un obstacle dans notre mouvement à une lecture objective des maîtres du marxisme et, en particulier, de Lénine. » Comme le rappelle une des résolutions du XIle Congrès mondial, ce n'est pas une fidélité doctrinaire et abstraite qui nous amène à rejeter de tels propos ; c'est l'expérience des victoires et des échecs de révolutions, tout au long des cinquante dernières années, qui confirme l'actualité vivante d'une théorie qui avait été formulé dès le début, et ensuite parachevée, en partant d'expériences révolutionnaires concrètes, comme la révolution russe de 1905 et la révolution chi-
La remise en question de cette théorie avait des implications en ce qui concerne non seulement les analyses historiques acquises par
1) Depuis 1940, à cause d'une loi réactionnaire adoptée aux Etats-Unis, le SWP n'a pas pu être formellement une section de la IVe Internationale. Cela ne l'avait pas empêché de participer pendant des décennies aux activités et aux débats de celle-ci.
2) Les organisations qui ont partagé la décision du SWP sont la Ligue communiste de Grande-
Bretagne, de Suède, du Canada, d'Australie, d'Islande et de Nouvelle Zélande. Dans la plupart des cas, il s'agit de très petites minorités ayant quitté à des moments différents des sections de
notre mouvement à partir de la révolution russe et du jugement de certaines analyses de Trotsky sur la révolution chinoise, mais sur toute une série d'analyses et d'attitudes politiques concrètes dans le cours des événements présents. Par exemple, la direction du SWP a été amenée à avancer la perspective d'une révolution démocratique bourgeoise pour l'Afrique du Sud, et à envisager toute une phase historique dans laquelle le capitalisme se développerait, en brisant « les obstacles réactionnaires, les limitations et les préjugés de la société féodale ». Elle a également été amenée à prendre des attitudes a-critiques, face à la direction khomeiniste en Iran, y compris après que la répression a frappé aussi bien les organisations se réclamant du mouvement ouvrier que les militants trotskystes.
Notre conception de la défense de l'URSS et de la révolution politique a aussi été sensiblement estompée, sinon rejetée. En fait, des divergences sont apparues sur la nécessité de détruire l'appareil d'Etat bureaucratique en place, les dirigeants du SWP esquissant pendant un temps l'idée assez vague de "démocratisation graduelle". Qui plus est, ils ont rejeté le texte programmatique du XIIe Congrès mondial sur la démocratie socialiste, en s'opposant, notamment, à l'idée du pluralisme politique nécessaire dans toute société de transition vers le socialisme.
Changements théoriques et organisationels
Les divergences se sont cristallisées sur la question de Cuba. La IVe Internationale a toujours considéré la défense de la révolution cubaine comme un devoir internationaliste primordial et n'a jamais mis sur le même plan la direction castriste et les directions bureaucratiques des autres Etats ouvriers. Aujourd'hui, elle estime qu'il est plus que jamais nécessaire d'alerter le mouvement ouvrier et antiimpérialiste sur les dangers que l'impérialisme nord-américain fait peser sur Cuba. Là-dessus, il n' y a pas de divergences. Cependant, depuis dix ans, le SWP a adopté une attitude tout à fait a-critique à l'égard de la direction castriste en mettant en sourdine toutes les divergences programmatiques et politiques qui existent entre le groupe dirigeant castriste et la IVe Internationale (notamment, l'attitude envers les castes bureaucratiques au pouvoir, en URSS et dans les autres sociétés de transition bureaucratisés, la conception de la démocratie socialiste, la conception du parti, son fonctionnement, et du rapport entre celui-ci et les organisations de masse, etc.) (3). Cette attitude du SWP est allée jusqu'à approuver l'exécution d'Ochoa et d'autres dirigeants en juillet 1989 (voir Inprecor n° 295 du 16 octobre 1989) sans réserve aucune, les considérant même comme des avancées de la révolution. Bref, les conceptions et la pratique castristes ont été présentées comme un "modèle" duquel devraient s'inspirer les prolétaires dans tous les pays du monde. C'est une telle approche qui a contribué, dans une très grande mesure, à pousser le SWP, dans le contexte actuel des Etats-Unis, à remplacer une activité de construction politique et organisationnelle dans les mouvements de masse, par une activité fondamentalement propagandiste.
La régression, sur les problèmes que nous avons évoqués, ne pouvait que déboucher sur un changement d'attitude radical par rap port à la IVe Internationale et au projet de construction d'une Internationale révolutionnaire de masse. Derrière l'écran de la perspective incantatoire d'une "nouvelle Internationale"', cela a abouti à un double résultat ou, plus précisément, à une double illusion ou automystification. D'un côté, le SWP esquisse un projet de convergence des forces révolutionnaires les plus disparates dans une nouvelle internationale, en faisant semblant d'ignorer que ces forces, à commencer par les dirigeants cubains, n'ont pas la moindre intention de construire, sous quelque forme que ce soit, un mouvement ouvrier communiste international. De l'autre côté, dans son effort pour donner un contenu un tant soit peu concret au "nouveau" mouvement mondial, il regroupe autour de lui une espèce de courant propagandiste monolithique, composé de petites organisations et de petits
IVe INTERNATIONALE = groupes dont il dresse un tableau qui n'a aucun rapport avec leur consistance réelle et, encore moins, avec leur intégration dans le mouvement ouvrier de ces différents pays.
Tous ces changements sur le terrain théorique et politique n'ont pu se produire que parallèlement à un changement, non moins important, sur le terrain des principes et du fonctionnement organisationnel. Pour imposer ses nouvelles conceptions et orientations, le groupe dirigeant du SWP a procédé à une véritable épuration du parti. Des centaines de cadres, qui n'étaient pas prêts à renoncer au programme et aux méthodes de la IVe Internationale, ont été d'abord suspendus, puis exclus sur la base d'accusations grotesques, le plus souvent montées de toutes pièces, sans aucun respect des normes statutaires et des principes les plus élémentaires d'une organisation basée sur le centralisme démocratique (droit d'exprimer sans limitation des opinions divergentes, de critiquer les dirigeants, de former des tendances, etc.). Après avoir examiné l'appel des militants victimes des mesures disciplinaires, le Xlle Congrès mondial avait condamné les comportements de la direction du SWP et lui avait demandé — malheureusement sans résultat — de réintégrer tous les militants exclus (4).
De tels procédés ont été appliqués également à l'échelle internationale. Evidemment, toute organisation nationale a le droit de remettre en question les idées et les orientations de l'Internationale, au niveau de toutes ses instances. Mais, depuis 1985, rien de cela n'a été réellement effectué par les dirigeants du SWP, qui ont même délibérément ignoré le fait qu'un nouveau congrès mondial avait été convoqué et la discussion préparatoire ouverte. Contrairement à une pratique normale, ils n'ont même pas invité la direction de l'Internationale au congrès qu'ils ont tenu début juin 1990 et se sont limités à nous communiquer leur départ.
L'évolution de la situation sociale et politique aux Etats-Unis a sans aucun doute pesé sur la régression du SWP. Dans le contexte de l'offensive conservatrice et réactionnaire reaganienne, du recul spectaculaire du mouvement syndical, du déclin prolongé des luttes d'une classe ouvrière acculée à la défensive, de l'affaiblissement même du mouvement anti-guerre et des mouvements de solidarité avec les peuples en lutte contre l'impérialisme, il est incontestablement difficile de construire une organisation révolutionnaire. On peut être tenté de contrecarrer toutes les pressions négatives par un repli propagandiste, un resserrement du cadre organisationnel, un glissement successif vers une pratique sectaire et l'exaltation acritique d'expériences révolutionnaires d'autres pays. Mais, loin d'être une solution, une telle approche ne peut qu'accroître les difficultés et compromettre, en dernière analyse, le futur d'une organisation en lui faisant perdre sa raison d'être et en l'isolant de tout mouvement réel. Les résultats sont là : après une décennie de cours "nouveau", le SWP a perdu l'influence qu'il avait dans la gauche de son pays au cours des années 1970, et enregistré une réduction drastique du nombre de ses militants, ainsi que les départs successifs — ou les exclusions — de la majorité de son groupe dirigeant.
La régression du SWP et sa rupture représentent incontestablement un échec pour la IVe Internationale. Toutefois, il existe aux Etats-Unis des centaines de cadres et de sympathisants qui défendent les idées du marxisme révolutionnaire et sont liés à la IVe Internationale, tout en appartenant à l'heure actuelle à des organisations différentes (5). Leur tâche est extrêmement ardue. Mais ils continueront à mener leur bataille pour la reconstruction de notre mouvement dans ce pays. *
2 juillet 1990
3) Un rapport sur Cuba a été adopté par le Comité exécutif international (CEI) en juin 1990 et sera publié dans le numéro de la revue Quatrième Internationale à paraître début septembre.
4) Le Xlle Congrès mondial avait aussi adopté un rapport sur la construction de l'Internationale dont toute une partie contenait une critique des conceptions et des orientations du SWP (voir Quatrième Internationale n° 17-18)
5) Selon les décisions du dernier congrès mondial, Socialist Action, Fourth Internationalist Tendency et le courant trotskyste de Solidarity aux Etats-Unis sont liées à la IVe Internationale.