Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ECONOMIE

Dette, la guerre silencieuse

· Inprecor n° 313, 13 juillet 1990 · p. 7-10, 10-11 · 4 900 mots

Économie mondiale Europe de l'Est Mexique Pologne

Dette, la guerre silencieuse presque régulièrement (Venezuela, Argentine, Algérie, Gabon), montrent la pression que la dette exerce sur le tiers monde. Aujourd'hui, celle-ci a pris, selon les termes de Susan

Georges, la forme d"une guerre silencieuse" (1), une véritable guerre dont les victimes parmi les populations se comptent par millions (recrudescence de maladies infectieuses parmi les enfants faute de vaccinations élémentaires, augmentation de l'analphabétisme, stagnation ou recul de l'espérance de vie, etc.), mais dont les armes sont matériellement

Brutalement apparu au cours de l'été 1982 à la "une" des médias occidentaux, à l'occasion de la crise bancaire mexicaine, le "problème de la dette des pays en voie de développement" semble en avoir presque disparu aujourd'hui, remplacé par les révolutions dans les pays de l'Est. Pourtant les émeutes de la faim, qui éclatent invisibles: les lois inexorables du marché mondial capitaliste. SANS remonter à la période coloniale, il faut rappeler que la crise de la dette du tiers monde n'est qu'un aspect de la crise générale des économies capitalistes apparue dans les années 1970. L'épuisement du mode de production mis en place dans les pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale, et notamment la baisse de la productivité globale, entraîne une baisse de l'investissement productif. Des masses importantes de capitaux cherchent alors à se placer sur les marchés financiers. En outre, les pays du tiers monde producteurs de pétrole (essentiellement les pays du Golfe) profitent de cet affaiblissement du capitalisme mondial et de la défaite de l'impérialisme dominant au Viet-nâm, pour tripler le prix du pétrole, ce qui augmente d'autant leurs revenus. Mais ils n'ont pas la possibilité, ni surtout la volonté, d'investir chez eux ces milliards de "pétrodollars" qui arrivent aussi sur les marchés financiers internationaux.

Les banquiers occidentaux se trouvent donc à la recherche de placements pour ces dépôts considérables : "le recyclage" se fera essentiellement par des prêts au tiers monde, notamment aux pays d'Amérique latine et d'Asie qui paraissent offrir d'intéressantes perspectives de développement... mais aussi aux autres. En effet,

Jaeques CHERBOURG tout ceci s'effectue dans un contexte de surenchère totalement incontrôlée: en plus des grandes banques internationales, chaque petite banque ou caisse d'épargne, du Middle West nord-américain par exemple, a voulu avoir "son" prêt sur l'Amérique latine. Les études économiques qui doivent, en principe, être faites en préalable à tout accord de crédit, ont été négligées au profit des pots-de-vin offerts aux responsables des pays du tiers monde pour qu'ils acceptent de s'endetter. On trouve ainsi plus de cinq cents banques créancières du Mexique et plus de huit cents du Brésil (lequel d'ailleurs prête, à son tour, à la Pologne). Dans son dernier livre sur la dette, Susan Georges donne de nombreux exemples de ces pratiques, à partir de témoignages de banquiers "repentis" et du ministre mexicain des Finances de l'époque.

Le montant de la dette explose littéralement, croissant d'environ 20 % chaque année entre 1976 et 1981. La charge de cette dette (on dit le "service de la dette") se compose de remboursements et d'intérêts : ces derniers ont augmenté encore plus vite que la dette car ils étaient "à taux variable", suivant l'inflation mondiale, petit détail sur lequel les banquiers prêteurs n'avaient pas jugé utile d'insister auprès de leurs clients. Ainsi, des prêts consentis en 1976 à 6,1 % ont, en fait, supporté en 1981 un taux de 16,7 % puisqu'ils étaient indexés sur le London Interbank Offered Rate (LIBOR), taux de référence international. Cela entraîne un endettement massif et des taux usuraires : bonne affaire pour les banquiers !

Chronique d'une arnaque

En août 1982, le Mexique se retrouve brusquement en situation de quasi-banqueroute. Les grandes banques, les gouvernements occidentaux et les institutions internationales à leur service (Fonds monétaire international — FMI, Banque des règlements internationaux _ BRI, etc.) se mobilisent rapidement et fournissent les capitaux nécessaires pour éviter un effondrement qui aurait eu de graves répercussions sur le système financier international. En quinze jours, les fonds sont trouvés (les banques privées ne fournissent d'ailleurs que 60% du montant du sauvetage, alors que la dette mexicaine est contractée à plus de 80 % auprès d'elles). Le problème est vraiment pris au sérieux et un système statistique global de recensement de la dette est mis,

1) Susan Georges, Jusqu'au cou : enquête sur la dette du tiers monde, éditions La Découverte, 1988

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Transferts nets en crédits à long terme en 1987. Un signe négatif signifie en place, mais les séries ne sont vraiment complètes qu'à partir de 1982.

Les médias découvrent avec tambours et trompettes la "crise de la dette", mais uniquement celle des pays du tiers monde qui ne peuvent pas payer ; pas un mot sur les pratiques des banques qui, pourtant, ont très bien compris l'alerte. La vogue des prêts au tiers monde disparaît aussi vite qu'el- SUD le était apparue. Afr. Nord+Moyen Orient

Afrique Noire Devant la Amérique Latine dégradation de Asie+Pacifique la situation, les Chine

Inde bourgeoisies lo- 4 Dragons * cales, notam- Autres ment en Améri- EST que latine, pro- Europe de voquent d'im- URSS portantes fuites Corée du Sud, de capitaux vers (a ) Fin 1987.

(b) Service de la les paradis fis- (c) caux et les ban- une

Sources: ques occidentales. Ces fuites sont, par définition, impossibles à mesurer directement, mais on a pu les estimer à 25 milliards de dollars par an au début des années 1980, c'est-à-dire environ la moitié de l'accroissement de la dette de ces pays sur la même période.

Nouvelle bonne affaire pour les banquiers qui voient revenir immédiatement, en fraude, une bonne partie des milliards qu'ils ont prêtés, alors que ceux-ci vont continuer à leur rapporter des intérêts, puis leur seront ensuite remboursés "officiellement" !

En octobre 1985, le secrétaire américain au Trésor, James Baker, propose un "plan" pour quinze pays parmi les plus endettés (Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Côte d'Ivoire, Equateur, Maroc, Mexique, Nigéria, Pérou, Philippines, Uruguay, Venezuela, Yougoslavie) qui représentent près de la moitié de la dette totale. L'idée est de relancer la croissance des pays endettés en maintenant, malgré tout, un flux de capitaux extérieurs, principalement de source bancaire privée, d'environ 10 milliards de dollars par an.

En fait, les banques ne suivent pas ces "conseils". Au contraire, elles continuent à freiner fortement leurs prêts au tiers monde et les organismes internationaux (FMI, Banque mondiale) ne veulent pas prendre le relais. Un certain nombre de pays, par exemple le Brésil, se trouvant contraints de décider de suspendre unilatéralement leurs paiements.

Néanmoins, diverses tentatives de réduction de la dette ont été effectuées. La nationalisation.

ENCOURS

(a)

% PIB

1238

44

247

42

160

78

60

466

365

29

37

22

50

82

33

196

74

153

7

116

19 l'Est

37

Hong-Kong. Singapour

Taiwan, en milliards de dette (intérêts+remboursement)

sortie de capitaux.

OCDE FMI ron la moitié de la valeur de départ.

lars, n'a recueilli en fait que 3,7 milliards et non le paiement des intérêts.

des remboursements et/ou des intérêts.

conversion de la dette en actions consiste en un rachat à bas prix d'entreprises rentables des pays débiteurs par les capitalistes étrangers, éventuellement après dé-

Elle a surtout été pratiquée par le Chili, le Mexique, et le Brésil, aujourd'hui par l'Argentine. Mais elle n'a sait.

DONNEES SUR LA DETTE

SERVICE

DETTE

DETTE/hab

Total

PUBLIQUE

8X (b)

(S)

147

26

320

54

32

26

870

66

14

29

330

81

44

46

37

1110

57

20

140

58

11

40

45

78

48

60

18

11

1170

30

31

47

280

68

27

12

360

44

20

18

46

840

130

38 en & des exportations permis qu'une baisse de 5 % environ de la dette des pays concernés. Cette conversion se fait généralement en tenant compte de la "dévalorisation des créances" sur dommages.

le tiers monde qui apparaît sur le marché secondaire de la dette. Par exemple, une créance de 100 dollars sur la Bolivie ne vaut plus que 10 dollars sur ce marché et, pour l'ensemble des quinze pays, on estime que la valeur marchande réelle de la dette ne serait plus aujourd'hui qu'envi-

De Baker en Brady des provisions.

Une procédure de conversion de la dette en obligations a été proposée en

1987 pour réduire celle du Mexique. Les banques devaient échanger leurs créances, partiellement dévalorisées compte tenu du marché secondaire, contre des de solution :

obligations du Trésor mexicain, dont le remboursement était garanti par des obligations du Trésor nord-américain achetées par le Mexique. L'opération, prévue ments;

pour un montant de 10 milliards de dolde dollars, car les banques n'ont accepté que 30% de décote de leurs créances, critiquant par ailleurs le fait que seul était nienne.

garanti le remboursement des obligations

On a aussi cherché à réduire provisoirement la charge de la dette en utilisant la procédure des rééchelonnements qui consiste à reporter dans le futur une partie

De nombreux pays ont signé de tels accords, assortis en général de négociations avec le FMI qui exige du gouvernement la mise en place d'un "plan d'ajustement structurel" pour "assainir" l'économie locale. Au Venezuela, début 1989, et plus récemment au Gabon, la signature des accords a été suivie des émeutes que l'on

Mais solutions partielles ne sont DETTE TRANSFERTS pas à la hauteur (c) du problème 30 global et cela apparaît claire- 20 ment dès mai - 10 1987 lorsque la Citicop, première banque nord-américaine, décide de passer en pertes en capital environ 3 milliards de dollars de créances sur le tiers monde.

Elle est rapidement suivie par les autres grandes banques qui font suffisamment de profits pour supporter de tels

Cette décision a amené tous les grands pays créanciers, notamment les Etats Unis, le Japon et la Grande-Bretagne, à élargir leurs réglementations fiscales sur les provisions, celles-ci venant en déduction du bénéfice imposable des banques. Actuellement on estime qu'environ 30% (et même 50 % en France) du montant des créances sur le tiers monde est couvert par

La question d'une annulation, au moins partielle, de la dette était donc posée, et par les banquiers eux-mêmes. Au contraire, les gouvernements impérialistes et notamment celui des Etats-Unis, imposaient deux contraintes à tout projet

— pas de solution globale et automatique mais examen au cas par cas de chaque pays pour mieux peser sur les gouverne-

— pas de désengagement du secteur bancaire privé sur le secteur public et multilatéral (FMI et Banque mondiale) selon la bonne orthodoxie libérale reaga-

Mais la dette ne peut plus être traitée seulement comme un problème économique ou financier, c'est devenu une question politique importante, ce dont témoigne de façon symbolique, le passage de James Baker du secrétariat du Trésor (ministre des Finances) au secrétariat d'Etat (Affaires étrangères). Dans ce cadre, lors du sommet de Toronto des sept

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pays les plus riches, fin 1988, un plan d'allégement de la dette des pays les plus pauvres est adopté sous la forme d'un "menu d'options" qui peuvent être combinées : annulation d'un tiers des créances publiques, réduction des taux d'intérêt et/ ou allongements des délais de remboursement. De plus, quelques mesures d'annulation, plus spectaculaires qu'importantes, sont annoncées vis-à-vis de pays d'Afrique noire, qui ne reçoivent que des crédits publics ou multilatéraux.

Une étape supplémentaire est franchie en mars 1989, lorsque le nouveau secrétaire américain au Trésor, Nicholas Brady, accepte de lever officiellement la seconde contrainte, ce qui signifie que le FMI et la Banque mondiale vont venir au secours des banques privées : ces gens-là sont pour la privatisation des profits, mais pour la socialisation des pertes ! Le "plan Brady" consiste à dire aux banquiers : « contre l'abandon d'une partie (30 %) de vos créances, les institutions internationales vous garantissent le reste ». La première mise en pratique est l'accord sur la dette mexicaine du 4 février 1990. Selon cet accord, grâce à des annulations de dettes commerciales bancaires, couvertes par le FMI et à des diminutions de taux, la charge de la dette mexicaine pourrait être allégée de 2 milliards de dollars par an, l'essentiel des remboursements étant reporté à 2020. D'autres négociations du même type sont en cours pour les pays dits "à revenus intermédiaires" comme le Mexique, pour lesquels la part des crédits bancaires privés est importante.

Il faut remarquer que l'abandon d'un tiers des créances, demandé par le plan Brady, correspond en gros à la partie des créances qui sont aujourd'hui couvertes par des provisions, c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'une perte réelle pour les banques, mais que cet abandon est en fait mis indirectement à la charge des contribuables des pays riches.

On constate finalement que, depuis 1982, les banquiers ont remarquablement maîtrisé une situation explosive... qu'ils avaient eux-mêmes créée.

Les recettes du FMI

A l'inverse, du côté des pays endettés, hormis un petit nombre de pays d'Asie, la situation est catastrophique : malgré cet endettement massif, la décennie 80 n'aura vu aucun développement notable. Au contraire, la croissance moyenne annuelle a chuté de 6 à 3 % entre les années 70 et les années 80, alors qu'elle n'a ralenti que de 3,5 à 2,5 % dans les pays riches. Mais si l'on considère la croissance par tête, l'effondrement du tiers monde apparaît clairement : à peine 1 % de croissance annuelle par tête pendant la décennie 80 contre 3,5 % précédemment. Le détail par grandes régions montre une stagnation en

Amérique latine (0 % contre 3,8 %) et la ruine de l'Afrique Noire (-3 % contre

2 %). Ce chiffre de -3 % pendant 10 ans signifie une amputation de plus du tiers du revenu par habitant... et les investissements, c'est-à-dire les possibilités futures de développement, ont baissé encore plus. Autre indice significatif : la dernière mise à jour par l'OCDE de son classement des pays par tranches de revenus n'a donné lieu qu'à des rétrogradations.

Croissance et inflation dans l'économie mondiale (taux annueis, en pourcentage) 1969-73 1974-82 1983-89 Croissance! Pays industrialises 4.3 2.1 3.6 Pays en developpement 7.2 4.3 3.6

Afrique 7.5 2.8

Asie 5.2 5.9 7.4

Europe 5.9 3.9 2.6

Hémisphère occidental 6.9 3.8

Moyen-Orient 11.9 3.5 1.0 Pays avec difficultés à assurer le service de la dette 6.6 3.5 1.9 Inflationz Pays industrialisés 5.6 9.6 3.9 Pays en developpement 10.0 24.2 49.5

Afrique 7.5 16.9 17.2

Asie 7.5 9.8 9.4

Europe 6.1 19.0

Hémisphère occidental 17.0 52.0 :77.3

Moyen-Orient 6.5 15.5 16.0 Pays avec difficultés à assurer le service de la dette 11.9 34.8 107.8 Moverne Donderoe des taux de croissance du Pio reel, les conderalons sor lonction de la vi moyenne du PIB. en dollars E.U vescestaux de vanationces orix a la consommaton,los pongera tions sont fonction de la valeur moyenne au PIB, en dollars t.U.. surles trois

Source : FMI. Perspectives de /'economie mondiale. mai 1990 Les théories libérales du FMI promettaient au contraire la mise en œuvre d'un cercle vertueux : emprunt, investissement, production, exportations, paiement de la dette.

Et pour développer les exportations, seule façon de se procurer les devises nécessaires au paiement de la charge de la dette, le FMI recommande de diminuer la demande intérieure et notamment la conc'est-à-dire de supprimer les subventions aux prix des produits alimentaires de base et de faire des coupes sévères dans les budgets, surtout en matière de dépenses publiques (nombre et salaires des fonctionnaires) et sociales (santé, éducation).

Mais, première contradiction dans les théories du FMI, si l'on veut développer la production et les exportations, il faut investir, c'est-à-dire, pour la plupart des pays du tiers monde qui n'en produisent pas, importer des biens d'équipements et donc perdre une grande partie du gain des exportations. Ensuite, seconde contradiction, si l'on appelle simultanément tous les pays à développer leurs exportations dans un contexte de faible croissance globale, le résultat sera une augmentation de la concurrence et donc une baisse des prix des exportations.

La Côte d'Ivoire, pourtant élèvemodèle du FMI, a été victime de cette dégradation brutale des termes de l'échange. La production de ce pays est évaluée à 9 milliards de dollars et sa dette extérieure à 14 milliards. Le service de la dette est de 2,5 milliards alors que les exportations dépassent à peine 3 milliards. En 1989, le prix à l'exportation du cacao (50 % des exportations) est de 50 (base 100 en 1985) et le prix du café (25 % des exportations ivoiriennes) est de 37 (base 100 en 1985) ! Malgré toute sa bonne volonté, Houphouët Boigny a dû déclarer son pays en cessation de paiements ; le remède proposé ensuite par le FMI a déclenché de violentes manifestations de protestations parmi la population.

La dette contre le développement

La dette aujourd'hui bloque toute possibilité de développement dans la plupart des pays du tiers monde ; mais plus que le principe même de l'endettement, ce sont ses conditions d'utilisation qui doivent être contestées. Après tout, dans les économies développées, les entreprises et les particuliers sont endettées, les Etats eux-mêmes le sont et ils émettent généralement des emprunts nouveaux pour rembourser les anciens. Les Etats-Unis ont ainsi les plus importantes dettes, intérieure et extérieure du monde. Et ils n'hésitent pas à faire monter les taux d'intérêts pour attirer les capitaux, contribuant ainsi à alourdir la charge de la dette du tiers monde.

Dans ces pays, le montant des emprunts extérieurs qui est effectivement investi dans la production socialement utile est bien inférieur au total reçu, pour plusieurs raisons :

— la fuite des capitaux, organisée par les bourgeoisies locales, atteint des montants considérables : près de la moitié du montant total de la dette dans certains pays. Les dirigeants des régimes particulièrement corrompus se sont constitués des trésors personnels, le plus souvent dans les banques suisses (Somoza, Marcos, Duvalier, etc.). Ce doit être une tâche du mouvement démocratique, à la fois dans les pays impérialistes et dans le tiers monde, que d'obtenir la restitution de ces fonds aux populations qui en supportent la charge ;

— les dépenses militaires sont estimées à 20 % au moins de la dette. Bien que tous les pays minorent ce type de dé-

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tement dans les banques de la métropole "prêteuse" ;

- même les fonds effectivement consacrés à l'investissement productif sont souvent affectés à des projets inadaptés, sans rapport avec les besoins et les capacités techniques et humaines du pays, utilisant des technologies compliquées et chères, qui laissent le pays dans une totale dépendance. Dans de nombreux cas, il s'agit de prêts de banques multinationales à des entreprises multinationales de la même métropole. Sans parler des projets dangereux pour l'environnement dont les pays occidentaux tentent de se débarrasser sur le tiers monde : industrie chimique (Bhopal en Inde), stockage des déchets industriels, déforestation massive, barrages pharaoniques, etc.

Face à ce gâchis des grands projets, les organisations non gouvernementales (ONG), d'orientation religieuse ou humanitaire, mettent en place de nombreux et utiles micro-projets de développement, mais sans que cela puisse conduire à une remise en cause des tendances lourdes du sous-développement;

- enfin, plus fondamentalement, il faut mettre en cause les responsabilités des bourgeoisies locales dans le choix de leur tentative d'insertion dans le marché mondial capitaliste : par exemple, cela signifie la baisse des cultures vivrières au profit des cultures d'exportation. Lorsqu'on injecte des fonds dans les pays du tiers monde tels qu'ils sont, avec leurs structures sociales profondément inégalitaires, cette injection a priori favorable ne se traduit pas par une amélioration des conditions moyennes d'existence, mais au contraire par toute une série d'effets pervers, notamment l'inflation. Et le sens de classe de cette contre-performance est très précis: les bourgeoisies du tiers monde ne sont pas motivées pour un développement, même faible, du pouvoir d'achat des travailleurs.

A l'Est, la dette aussi...

Ce qui amène à s'interroger sur un éventuel autre modèle de développement, c'est-à-dire sur les pays de l'Est.

Les pays de l'Est sont aussi concernés par les problèmes de la dette, de plusieurs points de vue.

Tout d'abord, il faut préciser que les pays de l'Est ne sont pas les créanciers du tiers monde, qui reste une chasse-gardée des pays impérialistes. Sur les 1320 milliards de dollars de la dette du tiers monde, on estime que les pays de l'Est (l'URSS essentiellement) ont prêté 44 milliards, à peine 3,3 % du total, dont respectivement 10, 8 et 7 milliards pour chacun des trois pays frères: Viet-nâm,

Afrique sub-saharienne

$ constants de 1980

500

Consommation par habitant

400

300

200 ment par habitant

700

1970 1975 1980 Cuba, Mongolie. Sans parler ici de l'"'aide militaire" — parfois importante — l'aide civile des pays de l'Est et de la Chine passe par la coopération et l'assistance technique et par des dons aux pays amis, notamment en Afrique (on entend parfois dire que les pays de l'Est n'aident pas le tiers monde autant que les pays occidentaux: mais c'est tout simplement qu'ils ont moins de gouvernements à leur service à soutenir). Mais il est probable que l'ère Gorbatchev va se traduire par des désengagements dans ce domaine aussi (voir les relations avec Cuba) (2).

Les pays de l'Est sont principalement concernés par la dette en tant qu'emprunteurs ; une partie d'entre eux figure parmi les vingt pays n'appartenant pas à l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) les plus endettés du monde. Ainsi, à la fin 1988, selon les chiffres de l'OCDE, la Chine et l'URSS ont chacune une dette d'environ 45 milliards de dollars (mais cela ne semble pas catastrophique pour l'instant, compte tenu du poids économique global de ces pays). Par contre, la Pologne a une dette de 40 milliards, la Yougoslavie de 25, la RDA et la Hongrie de 20.

La situation actuelle d'endettement de la Pologne ou de la Yougoslavie est tout à fait analogue à celle d'un pays d'Amérique latine des années 70, comme l'Argentine. Pour tenter de calmer le mécontentement populaire après les émeutes de 1970 en Pologne, le gouvernement Gierek a importé des biens de consommation et des biens d'équipement modernes, financés en grande partie par un endettement auprès des pays occidentaux. La montée des luttes et l'effondrement de la gestion bureaucratique de l'économie ont bloqué toute perspective de remboursement et le Premier ministre actuel, Tadeusz Mazowiecki était à Paris, fin mai 1990, pour obtenir l'annulation d'une partie au moins de la dette polonaise. Il est reparti avec

2) Voir Inprecor n° 295 du 16 octobre 1990 et n° 301 du 27 janvier 1990.

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penses, on constate que le tiers monde a triplé sa part dans les dépenses militaires mondiales, passant d'environ 7% en 1960 à 20 % en 1986. On constate d'ailleurs que les armées des pays du tiers monde ne sont pas des armées sous-développées: elles disposent souvent d'équipements très modernes, notamment pour leur tâche principale de maintien de la "sécurité intérieure", c'est-à-dire de répression de la population;

— les dépenses somptuaires de certains présidents mégalomanes (palais présidentiel, autoroutes, et même cathédrale.. à Yamoussoukro, village natal de Houphouët Boigny) absorbent aussi une part importante, mais inconnue, des ressources. Comme les dépenses militaires, ce sont des fonds qui retournent immédia-

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Amérique latine

$ constants de 1980

1600

1400 Consommaton par nabian

1200

1000

800

600 Investssement par habitant

400

29970 1980 beaucoup de bonnes paroles de la part de François Mitterrand, un petit réechelonnement de sa dette, mais aucune annula-

De leur côté, les Yougoslaves, qui se sont largement ouverts au marché mondial capitaliste dès le début des années 70, sont arrivés à cumuler les inconvénients de deux systèmes : ils ont la bureaucratie et la répression d'un côté, la dette, l'inflation, le chômage et l'émigration de l'autre.

Il est bien clair, en effet, que les méthodes du FMI, appliquées avec zèle par de nombreux gouvernements de pays du tiers monde, vont aboutir aux mêmes résultats si elles sont appliquées dans les pays de l'Est : inflation, chômage, baisse des dépenses sociales, privatisations masSIVeS....

Le FMI s'intéresse de près actuellement à l'Europe de l'Est et encourage son passage à l'économie capitaliste. Dans son bulletin daté du 14 mai 1990, le directeur du FMI commence par citer... Trotsky (« Ceux qui veulent vivre tranquillement auraient mieux fait de ne pas naître au XXe siècle. »), puis expose crûment un plan en cinq points :

1) il n'y a pas de troisième voie entre socialisme bureaucratique et économie capitaliste ;

2) on ne peut pas modifier seulement certaines parties du système (par exemple seulement les prix), sans toucher à l'ensemble car tout est lié (prix, salaires, organisation des entreprises, rôle de l'Etat) ;

3) le passage à l'économie capitaliste impose des politiques d'austérité, passant notamment par la libération des prix (actuellement la hausse des prix en Pologne est de 30% par mois) ;

4) le changement ne pourra pas vraiment se faire en douceur (voir la Chine) ;

5) le rôle du gouvernement dans la transition est fondamental pour faire accepter cette politique.

Ainsi, au moment où les médias nous assomment de discours sur le retour de la démocratie à l'Est, on voit le FMI — ainsi d'ailleurs que les autres instances internationales dominées par les pays capitalistes et que la Communauté économique européenne (CEE) — mettre en place une politique d'ingérence caractérisée, comme ils le font ailleurs depuis longtemps. Ces gens-là ne se gênent vraiment plus comme le montre cet autre extrait du même discours : « Le FMI appuie le programme économique de la Hongrie ; ce programme est un peu moins audacieux que celui de la Pologne, mais cela s'explique en partie du fait que le pays se trouvait au départ dans une situation plus fa-

Get aussi à cause de la tenue imminente des élections. Nous espérons avoir bientôt l'occasion de travailler avec le nouveau gouvernement hongrois sur un structurel de bien plus

Ce ton cynique et dominateur montre que les banquiers vont tenir encore moins compte que jamais des émeutes de la faim qui ensanglantent régulièrement le tiers monde et qu'ils vont continuer à proposer les mêmes recettes. Mais ils sont actuellement beaucoup moins bavards sur leur ancien ami et fidèle disciple, Ceausescu qui, lui, a bien remboursé la dette (celle-ci n'a d'ailleurs guère amélioré la situation économique de la Roumanie), mais en affamant et en réprimant la population.

Il faudrait que les travailleurs dans les pays d'Europe de l'Est soient véritablement informés de la situation actuelle du tiers monde, afin d'empêcher que leurs pays ne s'engagent à leur tour dans une mise en coupe réglée par le capitalisme.

Il faut annuler la dette :

En juillet 1989, à Paris, à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française et de la réunion provocatrice simultanée des gouvernements des sept pays les plus riches du monde, une grande manifestation avait été organisée pour exiger l'annulation de la dette et un appel en ce sens, dénommé "appel de la Bastille" avait été proposé à la discussion et au soutien des travailleurs de tous les pays du monde. Cette année, des manifestations sur sujet ont été organisées dans différents pays et l'appel a été repris internationalement (3).

Le mot d'ordre d'annulation de la dette s'impose aujourd'hui pour au moins deux raisons. Tout d'abord d'un simple point de vue humanitaire. Dans de nombreux pays d'Afrique noire, d'Amérique latine et d'Asie du Sud, il s'agit d'assistance à personne en danger, en danger de mort immédiate (épidémies, famines) ou à plus long terme (analphabétisme, baisse des dépenses de santé et d'éducation, chute de l'investissement productif). Une grande partie de ce qu'on appelle le tiers monde est en train d'être marginalisée, voire oubliée complètement, comme le montre la baisse de sa part, déjà faible, dans le commerce mondial (à peine 20% y compris le pétrole). Dans le même temps, des campagnes racistes désignent les peuples du tiers monde comme des "attardés" ou de dangereux fanatiques.

Pour leur défense, les populations n'ont rien à attendre de leurs gouvernements locaux entièrement ou largement aux ordres des métropoles capitalistes qui les mettent en place et les soutiennent (4). Il ne faut pas compter sur eux, ni sur une mythique solidarité du tiers monde, pour organiser un boycott de la dette. D'autre part, l'exemple du Nicaragua, a montré qu'un pays isolé peut être soumis à des pressions économiques bien plus redoutables que des agressions militaires Bien sûr, l'annulation de la dette ne résoudra pas par micolones racle les problèmes du tiers monde mais elle devrait au M moins permettre d'arrêter l'effondrement qu'il connaît depuis dix ans. Pour préparer ensuite un nouveau développement, un certain nombre de conditions politiques sont nécessaires et seconde raison de notre lutte contre la dette et pour le développement. Il faut répondre au matraquage des médias qui parlent de "la défaite du socialisme" et "la victoire définitive du capitalisme". C'est vrai, le capitalisme est rentable, mais seulement pour une petite minorité : les 80 % de la population mondiale qui appartiennent au tiers monde n'en bénéficient pas et l'écart s'accroît entre pays riches et pays pauvres. De même qu'à l'intérieur des pays riches eux-mêmes, où les inégalités entre riches et pauvres se développent, comme le montrent toutes les statistiques récentes en France sur les salaires, les revenus et la consommation.

Le capitalisme fonctionne à partir d'inégalités et il les amplifie. Le problème de la dette montre qu'il ne pourra jamais permettre un développement harmonieux de l'humanité avec un juste partage des ressources. Les peuples du tiers monde et les travailleurs des pays dits développés devront ensemble trouver autre chose. *

12 juillet 1990

3) Voir Inprecor n° 306 du 6 avril 1990 et n° 309 du 17 mai 1990.

4) Voir la récente réunion franco-africaine de La Baule, consécutive aux émeutes en Afrique noire.

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