En attendant Godot occidentaux, et surtout pour les Etats-Unis, leur région n'a en elle-même que l'URSS. Les politiques occidentales vis-à-vis de la région sont déterminées par
Je suis libre !
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Europe de l'Est
L'OUEST agit en Europe de l'Est à
deux niveaux : d'une part, il tente d'orienter les choix des gouvernements est-européens, en les encourageant à adopter les objectifs et les méthodes de l'Ouest ; d'autre part, il essaye de restructurer ces Etats dans le sens d'une perspective capi-
L'avenir des nouveaux régimes d'Europe de l'Est dépend de leur capacité à proposer à leurs électeurs un espoir crédible d'élévation de leur niveau de vie à moyen terme. Un tel projet nécessite des investissements et c'est là que les mécanismes occidentaux de contrôle interviennent. Ils feront tout pour que ces gouvernements, désirant accéder à de nouvelles ressources d'investissement, soient contraints de se tourner vers les institutions politiques du marché mondial capitaliste. La diplomatie occidentale rejette les exécrables méthodes staliniennes qui consistent à mettre un pistolet sur la tempe des "pays frères" ; à la place, elle laisse aux nouveaux gouvernements de l'Est la liberté de choisir entre rester aussi longtemps qu'ils le veulent dans leur isolement ou franchir le seuil du capitalisme de leur plein gré.
Les murs de l'isolement sont avant tout constitués par les vieilles méthodes de contrôle instaurées lors de la guerre froide contre les Etats du Conseil d'assistance économique mutuelle (CAEM).
Les Européens de l'Est ont tendance à sous-estimer le fait que pour les Etats peu d'importance. Les opérations des Nord-Américains en Europe de l'Est après guerre ont toujours reposé sur l'idée que la zone ne représentait qu'un pion par rapport à la préoccupation fondamentale de leur politique, leurs rapports avec l'Union soviétique. Cette attitude n'a pas changé, le destin de l'Europe de l'Est devrait servir de levier pour forcer l'ouverture de une priorité : terminer la transition directe et rapide vers le capitalisme et détruire l'influence politique de toutes les forces qui semblent vouloir freiner cette restauration.
Alors que la guerre froide avait été menée sous la bannière de la lutte pour la
"démocratie" contre le "totalitarisme", aujourd'hui, l'Occident n'accorde que peu d'attention aux problèmes politiques et aux difficultés que connaissent les nouvelles formations non-communistes qui dominent maintenant.
Oliver MAC DONALD
Loin d'avoir été abattues par l'Ouest, de nouvelles barrières sont érigées en ce moment même devant l'accès aux ressources des institutions multilatérales du système économique occidental. Pour que ces barrages tombent, les gouvernements d'Europe de l'Est doivent s'engager dans des transformations sociales internes d'une envergure jamais vue depuis la soviétisation de la région, à la fin des années 40.
Pour comprendre ce système de contrôle, il nous faut rappeler certains élé-
I) Le Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des échanges Est-
Ouest [COCOM, créé en 1949, qui regroupe les pays de l'Alliance atlantique et le Japon, nldr] est encore tout à fait opérationnel et une liste importante de biens est encore interdite à l'exportation vers l'Europe de l'Est.
2) Les barrières douanières de l'Ouest contre les importations d'Europe de l'Est restent nombreuses, surtout dans les secteurs les plus développés des économies est-européennes : l'agriculture, le textile, le charbon et l'acier. Ces barrières sont pieusement préservées dans les accords commerciaux qui viennent d'être signés
Au secours ! ou qui sont négociés actuellement. Début 1990, la Communauté économique européenne (CEE) a introduit un système généralisé de préférence pour la Pologne et la Hongrie qui lève très peu d'obstacles et qui, de toutes façons, n'est valable qu'un an.
3) Les politiques publiques occidentales concernant la dette ont été conçues pour éviter une paralysie totale des économies polonaises et hongroises à court terme, tout en préservant la pression intégrale du remboursement de la dette sur les à long terme. Cela assure contrôle politique maximal à l'Ouest et désespère les gouvernements d'Europe de l'Est dans leur quête de crédits et de prêts à court terme, qui se voient contraints de négocier avec le FMI et d'autres institutions financières.
Ainsi, l'Ouest n'a pas annulé un seul dollar de la dette de l'Est. Seule la Pologne a obtenu un rééchelonnement, qui ne concerne que sa dette publique, jusqu'en mars 1991 (1). Tous les appels désespérés du gouvernement polonais depuis février 1990 ont été royalement ignorés. Le gouvernement hongrois pense, pour sa part, qu'il est trop faible pour envisager la demande d'un rééchelonnement, sans parler d'un moratoire. A Buda-
1) Voir l'article de Jacques Cherbourg, p.7.
pest, les fonctionnaires gouvernementaux expliquent que la simple référence à cette nécessité provoquerait la fuite du capital occidental, et donc une crise financière. La Hongrie est le pays qui est allé le plus loin dans le développement d'un marché libre des capitaux et son système politique est donc le plus vulnérable d'Europe de l'Est aux humeurs du capital privé occidental.
La Bulgarie - lourdement endettée de 11 milliards de dollars — est le seul Etat d'Europe de l'Est à avoir suspendu officiellement et unilatéralement les paiements de sa dette. La Tchécoslovaquie n'est pas confrontée à une telle crise car sa dette est faible (6 milliards de dollars) en comparaison avec ses capacités économiques ; son taux de crédit à l'Ouest est le plus élevé de toutes les économies de l'ancien glacis. La Roumanie, au prix d'une baisse catastrophique du niveau de vie de ses habitants, avait, on le sait, payé toute sa dette à l'Ouest.
4) Le poids de la dette, les pénuries de devises fortes et les barrières commerciales au commerce libre avec l'Ouest rendent la recherche d'exportations d'autant plus urgente et le goulot d'étranglement — causé par l'incapacité des pays de l'Est à garantir les importations clés — d'autant plus serré. Une des issues à ce problème est le "counter-commerce", soit diverses formes de troc, incluant des accords pour échanger un volume donné d'exportations d'Europe de l'Est contre un équivalent d'importations occidentales. Cette forme de commerce Est-Ouest était habituelle auparavant, elle a atteint jusqu'à environ 30 % des échanges au milieu des années 80.
Mais, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les gouvernements occidentaux ont exprimé très clairement qu'ils voulaient que ce type d'accords commerciaux cesse à présent et ils ont demandé aux gouvernements d'Europe de l'Est d'abandonner cette pratique. Ainsi, l'accord de commerce et de coopération entre la CEE contraint explicitement le gouvernement polonais à ne pas chercher à promouvoir le "counter-commerce". Par cet interdit, d'Europe de l'Est en otage et ceux-ci ne peuvent plus échapper à une dépendance complète envers les institutions politiques de gestion financière occidentales, surtout le Fonds monétaire international (FMI).
5) La conduite préférée du FMI consiste à engager des négociations avec un gouvernement sans tenir compte de l'économie et de la stratégie sociale précédente du pays. Ces négociations doivent déboucher sur une lettre d'intentions du gouvernement en question, suivie par l'approbation éventuelle des réformes qu'il s'engage à réaliser par la direction du FMI Cet organisme donne alors le leu vert à d'autres institutions occidentales qui proposeront des prêts et des projets d'investissement à ce gouvernement.
Ce schéma a été appliqué tant en Yougoslavie, à l'automne 1989, qu'en Pologne, en décembre 1989. Dans ce pays, le plan Balcerowicz a été rédigé en collaboration avec le FMI qui l'a formellement
Les instruments des bailleurs de fonds
LE TERRIBLE FARDEAU de la dette, les problèmes des balances des paiements, les obstacles au libre commerce et l'interdiction du "counter-commerce" : autant de facteurs pour jeter ces Etats dans les bras des agences de planification du capital occidental, s'ils veulent stabiliser leurs finances et obtenir de nouvelles ressources d'investissement. Depuis les changements de 1989, le taux de crédit de tous les pays d'Europe de l'Est a diminué ; les banques occidentales du secteur privé refusent d'investir dans la région tant que les nouveaux gouvernements ne leur ont pas donné des garanties légales pour que leurs financements soient assurés contre tout risque de perte en devises fortes.
On appelle "aide" ce que la plupart de ces agences de planification ont à offrir mais, en fait, la réalité est autre. Cette "aide" est simplement une batterie d'instruments dont disposent les chefs d'orchestres de l'économie mondiale — des crédits stand-by, des prêts, des projets d'infrastructure et, en dernier ressort, une aide. Ce qui est nouveau, c'est la contrepartie des objectifs sociaux liée à ces instruments dans le cas est-européen.
Quels sont les instruments institutionnels qui gèrent cette aide ?
• On trouve d'abord la Banque mondiale (BM) : en février 1990, elle a annoncé qu'elle prêterait 5 milliards de dollars à l'Europe de l'Est durant les trois prochaines années (sauf à la Tchécoslovaquie qui est considérée comme un pays trop développé pour en bénéficier). Son président, Barber Conable, a dit clairement que cet argent « sera principalement destiné à la restructuration de tous
ECONOMIE accepté le 4 février 1990. Au même moment, le FMI accordait un crédit stand-by à la Pologne, donnant le feu vert à l'arrivée d'autres prêts internationaux. Durant le premier semestre de 1990, le FMI a discuté avec le gouvernement hongrois d'arrangements similaires; et, au printemps 1990, cette institution internationale a commencé à débattre avec la Tchécoslovaquie et la Bulgarie de leur adhésion, tout en renouant le dialogue avec la Roumanie, après une longue période d'hostilités. les domaines de l'économie et au changement en direction du marché » ; il a souligné que la BM étudiait un nouveau système pour cette région « conférant les prises de décision aux individus et aux entreprises privées » (Financial Times, 23 février 1990). Le message est clair : les gouvernements d'Europe de l'Est ne recevront pas de prêts tant qu'ils n'accepteront pas ces termes.
• La CEE est un autre élément clé dans ce dispositif. Elle a adopté une seule ligne directrice pour tous les nouveaux accords avec l'Europe de l'Est. Elle joue sur trois tableaux qui se chevauchent dans la diplomatie économique actuelle envers l'Est. D'un côté, ses institutions agissent au nom des douze Etats membres sur le terrain d'intervention traditionnel de la CEE, concernant surtout les accords de coopération commerciaux et économiques avec les pays non membres. Par ailleurs, depuis l'été 1989, la Commission de la CEE s'est transformée en agence exécutive pour le compte des 24 pays de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Et enfin, les membres de la CEE prendront une place prépondérante dans la nouvelle Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).
• La Banque européenne d'investissement (BEI) - une institution de la CEE — va abandonner progressivement le financement des projets en Europe de l'Est, à cause surtout de l'hostilité américaine; mais, au printemps 1990, elle a prêté un milliard d'écus à la Pologne et à la Hongrie, initialement prévus pour les projets de transport dans ce premier pays
Premiers tâtonnements, premières difficultés et de télécommunication dans le second. Son président, Ernst Gunther Broder, a insisté pour que cet argent soit utilisé pour le développement du secteur privé dans ces pays.
La CEE peut également agir dans le cadre d'accords de coopération économique individuels avec des Etats d'Europe de l'Est qui s'engagent à effectuer une réforme structurelle (c'est-à-dire à privatiser) et à ouvrir leurs économies à la pénétration du commerce occidental.
• Autre bailleur de fonds potentiel : l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Son "aide" provient de ses 24 Etats membres et est administrée par la Commission de la CEE. Mais cet argent n'est destiné qu'à des projets bénéficiant au secteur privé et prend en général la forme de fonds de contrepartie : ainsi, pour recevoir l'aide, les gouvernements doivent destiner des parts de leurs propres ressources budgétaires à des projets qui soutiennent le secteur privé de leur économie. Leur choix est entre les mains de l'OCDE. La Commission a décidé, le 3 mai 1990, de demander à l'OCDE de s'occuper de la Bulgarie, de la Tchécoslovaquie, de la République démocratique allemande (RDA), de la Roumanie et de la Yougoslavie. En juin, son hostilité envers le gouvernement roumain nouvellement élu, a conduit la Commission à demander que ce pays n'y ait pas accès.
• La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) est la dernière venue de l'équipe. Néc à partir de la proposition du gouvernement français, avalisée par le sommet de la CEE de décembre 1989, elle a finalement reçu l'appui légal de ses 41 Etats membres (dont des parangons de vertu démocratique comme le roi Hassan II du Maroc), en juin 1990. Sa création a été source de disputes amères, surtout entre les Etats-Unis et les pays d'Europe occidentale. C'est la première institution multilatérale d'envergure dans laquelle les Nord-Américains n'exercent pas de droit de veto ; tant que les douze membres de la CEE s'entendent, ils peuvent dicter la politique de cette banque.
Les objectifs de la BERD sont clairs. Le document fondateur, rédigé avant le sommet de la CEE de décembre 1989, stipule en toutes lettres que l'un de ses principaux buts est « d'aider le mouvement vers le marché » en Europe de l'Est. Cette mission de privatisation est concrètement établie dans la constitution légale de la BERD : au moins 60 % des fonds distribués sous sa houlette devront servir directement au développement du secteur privé ; le reste sera destiné aux projets d'infrastructure du secteur public, devenant une aide indirecte au secteur privé.
Toute la charpente des politiques et des institutions occidentales visant à encourager la privatisation en Europe de l'Est a pour but d'accélerer la transition vers le capitalisme. Quand elle aura été réalisée et qu'elle aura été jugée sûre, en termes tant économiques que politiques et sociaux, ces Etats scront sans aucun doute pleinement intégrés aux institutions de l'économic mondiale.
Mais il faut souligner deux points supplémentaires à propos de ce processus. Tout d'abord, la façon dont chacun de ces Etats d'Europe de l'Est sera intégré dans la division régionale et internationale du travail sera largement déterminé à l'extérieur de leurs frontières. Ainsi, l'un
LES EFFETS de l'effort diplomatique que nous venons de décrire se font déjà sentir au sein des nouveaux systèmes politiques des Etats d'Europe de l'Est. Partout où les politiques occidentales ont été appliquées, des tensions énormes ont commencé à apparaître dans la situation intérieure. La Yougoslavie mise à part — où l'action du FMI a conduit littéralement à la fragmentation de l'Etat —, c'est le cas polonais qui est envisageable et qui représente un sombre avertissement sur ce qui peut se produire dans le reste de la région.
Le plan Balcerowicz, du nom du Vice-premier ministre et ministre des Finances du gouvernement Mazowiecki, mais conçu en fait par le FMI, a déjà réduit le niveau de vie d'environ 30 % en 1990 — mise en œuvre d'une campagne d'austérité jamais égalée dans l'histoire internationale de l'après-guerre. Les appels désespérés du gouvernement polonais à l'arrêt de la pression financière occidentale ont été ignorés. Le soutien du nouveau gouvernement était extrêmement fort, au départ, mais il a été miné peu à peu ; sa politique frappe le cœur même de sa légitimité qui réside dans sa volonté de représenter la tradition du mouvement de la classe ouvrière polonaise, Solidarité. Les tensions au sein de l'élite politique viennent d'éclater en une lutte au coutcau entre Walesa et la majorité parlementaire et gouvernementale de des secteurs les plus vitaux pour la plupart de ces Etats est l'agriculture ; or, les décisions réellement importantes sur l'avenir de ce secteur ne sont pas prises par le marché, mais par des organismes publics. Le destin de l'agriculture en Europe de l'Est sera donc très largement décidé par des institutions comme la CEE ou la BERD.
Le même schéma se répétera pour la plupart des autres secteurs clé de ces économies, étant donné que les organismes comme la BERD conçoivent leur rôle comme les planificateurs du destin du secteur privé à l'Est. L'Europe de l'Est n'en a pas terminé avec la planification... Les questions stratégiques réellement déterminantes continueront à être décidées par le plan, mais dans de nouveaux centres de décision, situés l'Ouest. Mazowiecki, Geremek et Michnik. Le contenu réel de cette guerre ouverte au sein de Solidarité a été révélé par les grèves des cheminots et sur les chantiers navals de Gdansk en mai (2): les travailleurs se sont sentis trahis par la politique de ce qu'ils croyaient être "leur gouvernement" ; Walesa veut incarner la voix de leur désespoir. Il existe une perspective tout à fait réelle d'éclatement du nouvel ordre démocratique en Pologne si le seul mouvement politique ayant des racines populaires — Solidarité — explose.
En Hongrie, le Forum démocratique (MDF) qui a remporté les élections (3) est en train de connaître une crise car l'Occident avait misé sur l'Alliance des démocrates libres (SDS), le seul groupe politique hongrois totalement favorable à un tournant direct vers le capitalisme et à une altitude thatchérienne. Le MDF n'est pas un parti de gauche mais l'Occident ne lui fait aucune confiance pour mener à bien un plan d'austérité rigide et le programme de restructurations qu'il juge saire. Ce sont ces réticences du MDF à ces projets occidentaux qui ont sûrement inspiré confiance aux électeurs hongrois ; durant sa campagne, le MDF avait mis l'accent sur le bien être social de la population. Le faible score électoral obtenu par la SDS a provoqué une rapide riposte
2) Voir Inprecorn° 311 du 15 juin 1990
3) Voir Inprecorn° 308 du 4 mai 1990.
occidentale : les institutions financières ont immédiatement retiré leurs fonds et leurs appuis financiers à l'économie hongroise. La première tentative du dirigeant du MDF, Jozef Antall, pour dénoncer ces mouvements de capitaux a conduit à une cassure importante au sein de cette formation et menace sa cohésion.
En Roumanie et en Bulgarie, les partis communistes n'ont pas été renversés de la même façon que dans les autres pays de l'Est. Les Occidentaux - ou du moins les Nord-Américains - voulaient, dans ces deux pays, y parvenir à travers les élections du printemps 1990. Mais les moyens de la diplomatie économique et financière occidentale pour réussir étaient moins importants dans ces deux cas: les dettes de la Roumanie ne sont pas très importantes et, en mars 1990, le gouvernement Bulgare a franchi le Rubicon, en réalisant un moratoire sur le paiement de sa dette. Des efforts d'ingérence politique directe ont donc été mis en branle pour appuyer les partis d'opposition dans ces deux pays : les Etats-Unis ont abon- Euro de l'Es damment prodigué, au grand jour, des fonds et des conseils aux libéraux roumains et à la coalition des groupes d'opposition bulgares. Ils espéraient ainsi répéter la tactique du chancelier Kohl lors des élections de RDA : celui-ci s'adressait aux électeurs est-allemands en leur suggérant de se déterminer pour les partis ayant accès aux crédits occidentaux : le dirigeant de l'opposition bulgare a carrément déclaré que le Parti communiste ne recevrait pas un centime de l'Ouest s'il remportait les élections.
Il n'y a qu'en Tchécoslovaquie qu'un certain accord semble exister entre la diplomatie occidentale et la volonté démocratique, les deux convergeant au sein du Forum civique (FC) (4). Mais, même là, les politiques occidentales provoquent des tensions. Le programme électoral du FC était très éloigné de celui des Démocrates libres hongrois et cependant, comme en Pologne, les pressions occidentales s'exerceront très vite contre le groupe politique dominant. De plus, l'influence de la finance occidentale est bien plus faible en Tchécoslovaquie qu'ailleurs car ce pays dispose d'un crédit fort; la force que conserve le PC constitue un avertissement pour ceux qui voudraient lancer le pays dans la débandade polonaise.
Au sein du FC, des divisions sont déjà apparues concernant l'attitude à avoir par rapport à la pression occidentale qui veut imposer une transformation sociale radicale et drastique ; elles vont vraisemblas'accentuer et s'approfondir. Quand le très influent président Havel a essayé de faire quitter le ministère des Finances à Klaus, le "préféré" de l'Ouest, en lui offrant la gestion de la Banque nationale, ce dernier a pu résister grâce à l'appui occidental.
L'enthousiasme évident des politiciens occidentaux pour imposer vite le capitalisme à l'Est était, bien sûr, prévisible. Il est d'ailleurs largement partagé par les Entrez, c'est ouvert. différents nouveaux dirigeants politiques de ces pays et par de nombreux leaders des anciens partis communistes.
Mais les dirigeants actuels des nouveaux régimes ne s'attendaient pas à une campagne diplomatique d'une telle envergure, rigide et coercitive, qui prétend imposer des changements sociaux radicaux et rapides. Il faut donc comprendre pourquoi une telle ligne de conduite a été adoptée par les puissants de l'Ouest. anti-communistes, les décideurs occidentaux sont tout à fait conscients que des groupes sociaux clés tiennent aux acquis de l'ordre social établi par les partis communistes en Europe de l'Est après la guerre. Le communisme n'a pas seule ment été une machine administrative étrangère, se tenant au-dessus de la socié té et opprimant tous les groupes avec des méthodes totalitaires. Les anciens régimes de l'Est étaient authentiquement enracinés dans les intérêts d'importants groupes sociaux, même si ces liens se sont distendus quand les systèmes économiques ont échoué dans la compétition avec l'Ouest. Ceux qui croyaient avoir af-
ECONOMIE faire à une société civile, plus ou moins homogène, qui renverserait l'Etat oppresseur et réaliserait un tournant technique et économique vers le "marché libre", porté par une volonté populaire démocratique large, étaient de grands naïfs. Pour forcer la transition vers le capitalisme, il faut un Etat fort et autoritaire. Les nouveaux régimes, même si, en général, ils sont solidement épaulés par l'intelligentsia — en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hong rie —, ne disposent pas d'institutions et de canaux sociaux capitalistes implantés de longue date ; cette épine dorsale doit donc être remplacée par des sources diplomatiques extérieures.
En outre, il faut comprendre le coût que repréBanques senterait pour l'Ouest le lOuest de fait que l'Europe de l'Est
One s'engage pas dans la voie capitaliste jusqu'au bout, en d'autres termes, qu'elle poursuive une variante quelconque de la "troisième voie". Il existe des pressions sociales importantes à l'intérieur de ces pays qui poussent vers une telle stratégie, même si elles ne sont pas encore politiquement articulées. Il n'existe aucun obstacle CarolA technique à la réalisation réussie du socialisme de marché dans ces sociétés. à condition qu'elles puissent fonctionner comme des Etats normaux, intégrés aux institutions et à la division du travail de l'économie mondiale
Les échecs des tentatives du socialisme de marché dans la Hongrie de Kadar et la Pologne de Jaruzelski étaient liés à la faiblesse de ces régimes qui ne jouissaient pas d'autorité politique. Mais que se passerait-il si cette voie était adoptée par un gouvernement fort et jouissant d'autorité, comme, par exemple, celui de la Tchécoslovaquie actuelle ?
Cela constituerait une menace réelle pour la stabilité future des systèmes sociaux de l'Ouest. Les politiciens occidentaux ne peuvent accepter un mélange de démocratie pluraliste, de propriété d'Etat et de citoyenneté sociale dans les Etats post-communistes d'Europe de l'Est. Et ils savent très bien que le soutien actuel dont jouit le capitalisme dans ces pays est superficiel, au sens où il n'est qu'une idée politique, soutenue par une classe moyenne de cadres qui a très mal vécu durant la période brejnévienne : il n'existe pas de
4) Voir Inprecorn° 311 du 15 juin 1990.
capitalistes vraiment existants, de gens ayant une influence réelle dans les circuits du capital pour prôner un tel projet.
Le risque demeure que, si l'édifice de contrôle et d'exclusion de l'économie mondiale disparaissait aujourd'hui et si le tournant vers le capitalisme de ces pays échouait demain, le socialisme de marché soit l'aboutissement de ces processus. La
Les divergences et les intérêts des usuriers
Nous AVONS analysé les efforts
diplomatiques occidentaux comme un tout unifié. Cette unité apparaît clairement dans les principales questions que nous avons évoquées et, durant les six derniers mois, la connivence indolente des directions sociales-démocrates d'Europe occidentale dans la course vers l'Est a été très frappante. Il n'y a que le courant dirigé par le sénateur Gephart, au sein du Parti démocrate des Etats-Unis, qui ait fortement dénoncé la politique de la droite, mais celui-ci n'est pas hégémonique dans son parti et ne jouit pas de l'appui de ses pairs en Europe occidentale.
Cette orientation a surtout été menée par la CEE alors que la gauche sociale-démocrate contrôle la majorité du Parlement européen, dont la Commission est présidée par un dirigeant du Parti socialiste français, Jacques Delors. Les conséquences de cette dégénérescence sociale-démocrate ont pesé sur les prestations dérisoires des nouveaux partis sociaux-démocrates d'Europe de l'Est lors des élections du printemps. En Tchécoslovaquie ou en Hongrie, il était impossible de distinguer leurs programmes de ceux des partis de droite, alors qu'ils ne disposaient pas des soutiens de l'Ouest pour appliquer de tels plans, et surtout pour susciter la confiance du capital occidental.
Si l'effort diplomatique occidental actuel l'emporte en Europe de l'Est, les chances d'apparition d'un mouvement démocratique de masse puissant dans cette région s'amenuiseront : le clivage politique risque surtout de se matérialiser en une opposition entre certains capitalistes libéraux et les mouvements autoritaires populistes et nationalistes.
Mais, des divisions sont cependant diplomatie occidentale aurait alors été désarmée.
Les partis sociaux-démocrates de l'Ouest, eux, ne pourraient pas facilement résister à un nouveau modèle socio-politique dans l'Europe post-communiste. Leur identité est encore marquée par la notion de démocratie sociale, dans le sens d'une troisième voie est-européenne. * apparues à l'Ouest durant ces derniers mois ; les différences portaient sur les politiques et les intérêts d'Etat. Elles ont pris des formes de panique en mai 1990 des grèves ont éclaté en Pologne : le FMI a essayé de manière indélicate de dégager sa responsabilité des mesures prises par le gouvernement polonais, et des voix se sont élevées pour critiquer la folie de cette course au capitalisme qui fait fi du sacrifice de la démocratie et de la stabilité politique de la région.
Le conflit des intérêts d'Etats au sein de la stratégie occidentale actuelle est tout aussi significatif. Les gouvernements italiens et français, craignant les conséquences historiques de l'unification allemande, se sont opposés à la poursuite de la guerre économique contre l'Union soviétique et jugent nécessaire le maintien de l'intégrité de l'Etat soviétique comme garantie pour contrebalancer l'Allemagne sur la nouvelle scène européenne.
Le gouvernement français ne veut pas seulement contrôler l'Allemagne par le biais de la CEE, il désire aussi être capable de contribuer à la naissance d'une
Europe de l'Est stable, à laquelle l'URSS serait inclue. Dans cette perspective, Mitterrand a envisagé le maintien de l'OTAN comme un nouveau cadre pan-européen de sécurité auquel l'Est participerait. En même temps, sûr de l'unification, le gouvernement de Bonn est aujourd'hui impatient que les Soviétiques acceptent les nouveaux équilibres européens.
Par ailleurs, pour les Etats-Unis (et la Grande-Bretagne), l'OTAN représente un instrument clé pour assurer leur influence politique en Europe. L'existence d'une menace possible à l'Est renforce leur position, alors que la mise sur pied d'une communauté pan-européenne de sécurité, incluant l'URSS, l'affaiblirait. Ainsi, la chute de Gorbatchev, s'il était remplacé par une équipe conservatrice, ne serait pas catastrophique ; pas plus que l'éclatement de l'URSS en une poudrière balkanisée
Ces intérêts politiques essentiels déterminent le gouvernement américain (et celui de Thatcher) à refuser catégoriquement toute concession à l'URSS, tant qu'elle n'est pas dirigée par un gouvernement s'engageant clairement vers la restauration capitaliste. Et, a fortiori, ce chantage vise la Roumanie et la Bulgarie, tout comme le reste de l'Europe de l'Est. Mais, en même temps, ni Bush ni Thatcher ne peuvent se permettre d'apparaître comme les responsables de la chute de Gorbatchev.
Quelle que soit l'issue de ces conflits occidentaux, l'on ne peut analyser les politiques de la nouvelle Europe de l'Est à travers le seul prisme des concepts de la pensée libérale conventionnelle : la division catégorique entre économie et politique ; l'économie mondiale vue comme un "marché naturel"; la réduction du pouvoir politique en matière internationale à l'application de la force militaire et de l'autorité juridique ; et la conception formelle et légale de la souveraineté et de l'auto-détermination qui traite les politiques intérieures et extérieures comme des sphères tout à fait autonomes. Aucun de ces piliers de la pensée libérale ne rend compte de la réelle dynamique des changements actuels en Europe de l'Est. Pour comprendre ces phénomènes de manière réaliste, il faut apprécier le rôle politique central des Etats occidentaux dans les affaires intérieures des pays d'Europe de l'Est. Cette ingérence est possible car l'Ouest est maître de la décision de l'entrée ou de l'exclusion de ces Etats dans une économie mondiale par les institutions politiques que contrôlent les pays capitalistes dirigeants.
Si les gouvernements de l'Est appliquent les objectifs occidentaux dans leurs sociétés, leur exclusion des institutions de l'économie mondiale sera petit à petit levée et les instruments de blocus économique seront rangés, mais pas abolis, tout comme les problèmes de paiement immédiat de la dette ont été résolus, mais les obligations principales maintenues.
Du côté occidental, cette opération interventionniste est présentée comme une croisade pour la démocratie politique et une lutte pour détruire les pratiques totalitaires qui visaient à remodeler entièrement la société selon un schéma préconçu. Cependant, la diplomatie occidentale est, elle aussi, guidée par des volontés totalitaires similaires en matière de transformations sociales. Le résultat final pourrait bien être, non seulement la destruction des politiques libérales démocratiques naissantes mais l'accroissement des affrontements, si ce n'est des débordements de conflits entre nations.
Certains commentateurs ont déclaré que l'Ouest est "réaliste" lorsqu'il cherche à établir un système qui fonctionne — le capitalisme — plutôt que de s'engager dans une autre expérience utopique — une troisième voie quelconque — qui pourrait conduire à une nouvelle "catastrophe communiste", comme l'orientation "idéaliste" de Staline vers la collectivisation. C'est un argument fallacieux : le capitalisme fonctionne, mais les fermes collectivisées aussi...
Un des grands problèmes des nouveaux gouvernements tchécoslovaque et allemand de l'Est est la résistance à la privatisation des fermiers collectifs prospères et productifs. Le crime de Staline réside dans les méthodes utilisées, dans la voie choisie pour appliquer un système pouvant fonctionner en théorie. Mais le stalinisme n'est pas le seul à avoir utilisé des moyens maladroits et coercitifs pour arriver à une fin théoriquement valide, avec des résultats violents et imprévisibles. La Pologne aujourd'hui en prend le chemin. Et la troisième voie n'est pas une expérience utopique : c'est tout simplement la situation qui existe aujourd'hui en Europe de l'Est : des sysdémocratiques, combinés avec une économie dominée par le secteur public où existent des mécanismes de concurrence de marché et des politiques de redistribution sociale.
Notre réflexion aboutit à évoquer un problème fondamental, déjà connu par ceux que les relations Nord-Sud préoccupent : de quel droit, une poignée d'Etats capitalistes prépondérants leur puissance politique sur l'économie mondiale ? Voilà où réside le pouvoir politique décisif de l'Ouest — ce que la pensée libérale conventionnelle présente comme un "marché mondial apolitique" - largement dissimulé aujourd'hui. D'un point de vue politique, la force militaire représente à peine un pilier auxiliaire de ce pouvoir pour contrôler l'économie mondiale : elle n'intervient guère que pour préserver ce système de domination, elle a une nature surtout défensive.
Seul un nouvel internationalisme, des principes comme l'auto-détermination et la souveraineté populaire, et révision de notre réflexion sur les relations entre les institutions politiques et économiques nous permettront de saisir la portée réelle de ce qui ce passe en Europe de l'Est aujourd'hui du point de vue des populations. Cela mettra en lumière le rôle de ces organisations financières multilatérales, apparemment périphériques et techniques, qui travaillent dans l'ombre, pardelà les frontières des systèmes politiques nationaux tant mis en relief par les médias.
I1 juillet 1990