Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Flambée de violence sur fond de négociations

· Inprecor n° 314, 14 septembre 1990 · p. 25-26, 26 · 1 563 mots

Afrique australe Syndicalisme

WORKERS VOICE : L'Organisation des travailleurs pour l'action socialiste (Workers Organisation for Socialist Action, WOSA) est-elle un parti d'avant-garde qui cherche à concurrencer le Parti communiste sud- africain (PCSA) ?

WOSA : Nous ne croyons pas que les organisations puissent s'auto-proclamer les dirigeantes et l'avant-garde de la classe ouvrière. C'est quelque chose que l'on gagne dans la lutte. La WOSA espère pouvoir gagner de l'influence au sein du mouvement ouvrier, mais sans se substituer aux travailleurs. Nous ne prétendons pas avoir réponse à tout et nous ne dénonçons pas ceux avec qui nous sommes en désaccord.

Nous présenterons patiemment mais résolument nos positions aux travailleurs, nous défendrons leurs luttes tout en essayant de les mener dans une direction qui les renforce. Il y aura inévitablement une concurrence entre la WOSA et le PCSA pour que la classe ouvrière adopte leurs politiques et programmes différents. Grâce à son alliance avec le Congrès national africain (ANC), à son soutien (tant matériel que moral) à la lutte armée et à ses relations avec les héritiers de la grande Révolution russe, le PCSA bénéficie d'un appui populaire immense ; il joue un rôle très important dans notre lutte. La WOSA le soutiendra dans la mesure où il œuvre à renforcer la position des travailleurs; nous sommes favorables à un front uni afin de construire l'unité de la classe ouvrière.

• La création de la WOSA ne représente-l-elle pas un facteur possible de divisions ?

Non ! L'idée que le pluralisme politique équivaut à des divisions est absurde et heureusement complètement discréditée aujourd'hui avec la chute du stalinisme. Depuis 1928, lorsque que le PCSA a adopté le mot d'ordre de "République noire" et a développé la théorie des deux étapes, il existe essentiellement deux traditions dans le mouvement ouvrier sud-africain. D'un côté, il y avait la vision stalinienne, développée par le PC, selon laquelle il fallait en premier lieu combattre l'oppression nationale, l'apartheid, et que ce n'est qu'une fois celui-ci détruit que l'on pouvait commencer à lutter pour le socialisme.

De l'autre côté, existait l'idée que le capitalisme avait été construit sur les bases de l'oppression nationale ; pour parvenir à la libération nationale, il fallait une lutte combinée et permanente, à la fois contre l'oppression nationale et contre le capitalisme. Voilà ce qui peut conduire à un Etat ouvrier. La

WOSA défend le second point de vue.

• Quelle est la position de la

WOSA par rapport aux négociations actuelles (1)?

Nous croyons que les négociations entre le gouvernement et des secteurs du mouvement de libération ne réussiront pas à faire aboutir les revendications centrales de notre lutte, c'est-àdire des droits démocratiques entiers et égaux pour tous. Cela reviendrait à transférer le pouvoir à la majorité, ce à quoi le pouvoir est catégoriquement op-

Pour le gouvernement, la stratégie des négociations est une initiative décisive pour gagner du temps afin de sortir de la crise économique, sociale et politique du système de l'apar-

Bien que le régime soit confronté à une crise économique profonde qui le rend vulnérable à la pression internationale, ses dirigeants tiennent fermement pouvoir en mains. Les institutions de l'Etat reposent sur l'Armée, la police et l'appui électoral de la majorité des Blancs ; le gouvernement peut encore compter là-dessus.

Le gouvernement est prêt à se débarrasser de la plupart des lois raciales de la

Constitution, comme le Group Areas Act et même le Populations Registration Act

(2), mais il n'est pas prêt à donner le pouvoir à la majorité. Il pourrait réintégrer les

Bantoustans au sein de l'Afrique du Sud et même introduire officiellement une forme quelconque de suffrage universel, mais il ne cédera pas le pouvoir à la majorité. Il insistera pour que certaines formes de droits des minorités ou un droit de veto des Blancs soient maintenus car c'est nécessaire non seulement pour que la richesse économique reste entre les mains d'une petite minorité de Blancs, mais pour que les Blancs dans leur ensemble continuent à bénéficier de privilèges ma-

Si le Parti national (PN) ne rompt pas son pacte avec l'électorat blanc, les négociations entre l'ANC et le gouvernement ne conduiront sûrement pas dans l'immédiat à une Afrique du Sud unie, non- raciale et démocratique.

La WOSA rejette catégoriquement tout accord sur le "suffrage universel"

(comme l'a proposé De Klerk) tant que les privilèges des Blancs sont maintenus sous quelque forme que ce soit. Nous appuyons inconditionnellement la revendication d'une personne, une voix" dans une Afrique du Sud/Azanie (3) unie et non-raciale.

On ne pourra s'attaquer aux problèmes fondamentaux de la pauvreté et de l'inégalité sociale que quand la propriété et le contrôle démocratique de la richesse de notre société reposeront entre les mains de la majorité. Mais l'histoire montre que les possédants et ceux qui contrôlent la richesse ne "négocient" jamais la fin de leur domination. La majorité doit s'emparer de la richesse qu'elle a elle-même créée.

Nous sommes loin de cette situation ; il faut donc une discussion, un débat intense, et un processus démocratique de prise de décisions sur tous les sujets négociés au nom du peuple sud-africain. Ce n'est qu'ainsi que les luttes du peuple ne seront pas compromises.

Nous nous considérons partie prenante de ce processus et nous nous battons pour une assemblée constituante basée sur le suffrage universel. Sans cela, aucune organisation ne peut prétendre avoir le droit de négocier avec le gouvernement au nom de lous.

1) Voir Inprecorn° 312 du 29 juin 1990

2) Lois sur T'habitat et sur la classification par races.

3) Azanie: nom que certains courants nationalistes noirs donnent à l'Afrique du Sud.

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AFRIQUE DU SUD

• A la lumière de ce qui s'est passé en

Europe de l'Est, comment la WOSA envisage-t-elle le futur du socialisme ?

Nous avons toujours su que ce qui existait en Europe de l'Est, en Chine et en Union soviétique n'était pas le socialisme. Pour nous, le socialisme équivaut à une société encore plus démocratique que ce qui existe dans les plus démocratiques des Etats capitalistes.

En Europe de l'Est (et, à une échelle plus limitée, en Chine), nous avons assisté à de réels soulèvements de masse des travailleurs et de la jeunesse. On peut comprendre qu'ils aient pris le chemin d'une restauration du capitalisme si on connaît les conséquences de quarante ans de dirigisme stalinien qui a conduit à la faillite de ces économies et à une chute continue du niveau de vie de la population. Voilà pourquoi les masses identifient la prospérité avec le marché.

Si nous relions cela avec la façon dont les régimes communistes ont agi pour dépolitiser la population afin de maintenir leur contrôle, on voit le coup porté à la cause du socialisme à court terme. Cependant, à moyen terme, nous croyons que le socialisme l'emportera. Et ce non seulement du fait de l'existence d'organisations socialistes révolutionnaires quasiment partout dans le monde, mais principalement à cause de la lutte de classes permanente, née des contradictions inhérentes au capitalisme.

• Quels sont les tâches et les défis les plus importants auxquels est confrontée la WOSA?

Nous croyons que nous devons d'abord élaborer une stratégie alternative à celle des négociations. On ne peut se limiter à dénoncer ceux qui cherchent à résoudre le conflit en Afrique du Sud, si on est incapable de proposer un choix clair. Pour nous, cela passe par le renforcement de la position stratégique de la classe ouvrière. Si l'on prend la question de la crise de l'éducation par exemple, il ne faut pas seulement encourager les élèves à retourner en cours — tout le monde est d'accord là-dessus aujourd'hui —, mais il faut obtenir un espace pour les actions démocratiques du Conseil représentatifs des étudiants ainsi que pour l'Association des parents et enseignants sud-africains afin qu'ils puissent mener campagne contre toutes les inégalités de l'éducation bantou et proposer des méthodes alternatives d'éducation non-raciale et non-sexiste.

Bien sûr, tout ceci n'a un sens que si nous sommes capables de nous enraciner solidement au sein de la classe ou-

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vrière. Il ne suffit pas de proclamer que nous défendons ses intérêts, nous devons être une organisation des Nous pensons que la seule façon d'avoir une influence parmi les travailleurs est de défendre leurs organisations de masse et d'appuyer leurs luttes.

de l'indépendance du mouvement syndical est cruciale. La décision de la direction du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) de former une alliance stratégique très semblable à celle qui existe entre l'ANC et le Congrès (4) représente un danger important. Une fois de plus, nous n'envisageons pas la défense du mouvement syndical comme la dénonciation de la direction du COSATU, du Conseil national des syndicats (NACTU), etc. Il faut appuyer les campagnes du mouvement ouvrier, et se battre pour l'unité dans l'action. Pour nous, il est prioritaire de contribuer à la campagne de la Charte des travailleurs (5), à la fois en s'assurant d'une participation importante de ceux-ci et en faisant des contributions à ce texte afin que les perspectives de la classe ouvrière (le contrôle ouvrier et l'unité des travailleurs) se concrétisent dans un programme de revendications anti-capitalistes.

Workers Voice n° 1, août 1990

UNITY

4) Plus qu'un véritable regroupement syndical, le SACTU est une sorte de commission syndicale de l'ANC auquel il est complètement inféode.

5) La Charte des travailleurs est un projet de plate-forme re vendicative ouvrière discutée en ce moment dans le COSATU et le NACTU, les deux principales centrales syndicales sud-africaines.

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