Flambée de violence sur fond de négociations
IL AURA FALLU quelques jours seulement pour que la guerre civile du Natal, qui dure depuis plusieurs années, s'étende à un grand nombre de townships noirs de la banlieue de Johannesburg. Cette flambée de violence oppose des groupes zoulous, encadrés par le Parti Inkhata, et des secteurs de la population, majoritairement des jeunes, qui se réclament des mouvements progressistes notamment du Congrès national africain (ANC). Le gouvernement, fort de cet affrontement "entre Noirs", a décrété l'état d'urgence dans les cités noires du Transvaal.
Ces événements terribles sont le fruit d'un lent processus de pourrissement d'une situation politique où interviennent les principaux acteurs de la scène
D'abord Inkhata, parti unique, régnant sur le Bantoustan du Kwa Zoulu au Natal, et dirigé par Buthelezi. Ce mouvement apparaît comme une force réactionnaire, mais il exprime aussi les intérêts politiques et sociaux particuliers des élites bourgeoises zoulous, favorables à une issue libérale à la ségrégation. Inkhata manipule une partie importante de la population zoulou dans des conflits inter-ethniques, mais prétend avoir un projet national. C'est pourquoi Buthelezi a été régulièrement reçu à l'étranger comme une personnalité de tout premier plan, notamment par Thatcher et à Washington (1).
Le gouvernement, pour sa part, se servait depuis longtemps de cet "outsider". Mais, depuis l'ouverture des pourparlers avec l'ANC, il y a trouvé un intérêt supplémentaire pour démontrer, à bon marché, que les Noirs sont divisés entre eux, selon la logique de l'idéologie raciale.
La complicité permanente entre les policiers sud-africains et les groupes armés d'Inkhata n'est un secret pour personne. Mais la situation est devenue à un tel point incontrôlable que le gouvernement lui-même doit maintenant mettre en place des coupe-feu. Son objectif est d'engager les négociations constitutionnelles non seulement avec l'ANC, mais avec tous les représentants des Bantoustans, dont évidemment Buthelezi.
AFRIQUE DU SUD
Peter BLUMER
Reste l'ANC. Le mouvement de Nelson Mandela est visiblement pris de cours par la détérioration de la situation, alors qu'il pariait sur un lent processus de négociations et de compromis. Finalement, sa nouvelle stratégie pourrait bien apparaître comme ayant été dictée par une certaine impatience : le raccourci des négociations vers une "Afrique du Sud post-apartheid" se révélant être un piège et une impasse. Le régime accentue ses pressions et leur fait un chantage à la répression. Dans ces conditions, l'ANC doit ouvertement faire le choix entre la remobilisation ou la recherche de nouveaux compromis en-
Il suffit pour s'en rendre compte de voir comment l'actualité récente a permis de mettre au premier plan des personnages sortis tout droit du système racial : Buthelezi bien sûr, mais aussi le général Holomisa, dirigeant "progressiste" du Bantoustan Transkei, parlant au nom des populations xhosas (2) !
L'imbroglio actuel tient aussi au fait que l'ANC a, jusqu'à la période récente, joué sans détour la carte de l'entente cordiale avec le pouvoir, allant jusqu'à se présenter dans de nombreuses déclarations comme co-responsable du processus de réformes. La jeunesse des townships, peu politisée mais habituée à s'entendre dire que la libération allait venir de la lutte armée, n'est pas toujours prête à saisir les nuances et à comprendre ce qui est en jeu quand Mandela lui-même demande à l'armée blanche d'intervenir mettre fin aux attaques d'Inkhata, quand l'ANC se réunit avec des cadres de l'armée sud-africaine pour débattre de la future armée (3). Il n'est donc pas certain qu'aujourd'hui la direction de l'ANC ait les moyens de contrôler une partie de cette jeunesse.
Le mouvement ouvrier ne sortira pas renforcé de cette situation. Déjà soumis à d'importantes pressions pour s'adapter aux négociations secrètes, il risque, à terme, de voir ses divisions internes s'accentuer.
Beaucoup de militants attendent du Parti communiste sud-africain (PCSA), pourtant largement impliqué dans l'ANC, qu'il offre une politique alternative. L'entrée dans ses rangs de dirigeants connus de la gauche syndicale, comme Moses Mayekiso, est particulièrement révélatrice de cela. Mais le PCSA aura beaucoup de mal à convaincre tant qu'il voudra concilier ses professions de foi socialistes avec sa défense inconditionnelle de la ligne actuelle de l'ANC et avec ses réflexes sectaires vis-à-vis des autres courants de gauche.
Pour illustrer ces débats, nous publions ici des extraits d'un document de l'Organisation ouvrière pour l'action socialiste (WOSA), née il y a quelques mois de la fusion de plusieurs groupes de la gauche socialiste (4). La WOSA possède une implantation nationale et intervient dans divers secteurs de masse. Il s'agit d'une interview de sa direction, publiée dans sa revue théorique Workers Voice, qui présente l'organisation. *
28 août 1990
1) Buthelezi vient d'ailleurs d'étre reçu à Moscou.
2) La population xhosa est l'une des principales "ethnies" d'Afrique du Sud ; les Bantoustans Ziskei et Transkei sont supposés être "leurs nations".
3) Ainsi, entre les 23 et 27 mai 1990, à Lusaka en Zambie 60 membres de la direction de l'ANC et de son aile armée ont rencontré plusieurs dizaines de cadres de l'armée sud-africaine et des armées des Bantoustans. Voir Séchaba, août 1990.
4) Voir Inprecorn° 318 du 4 mai 1990.