Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

La bataille de Managua

· Inprecor n° 314, 14 septembre 1990 · p. 27-29 · 2 965 mots

Nicaragua Syndicalisme

La bataille de Managua cordobas pour les appointements plus élevés). Une telle hausse des salaires était

Trois jours durant, Managua a été couverte de centaines de barricades.

Le Front national des travailleurs (FNT) (1) a eu recours à ce déploiement de force face à la volonté du gouvernement de l'Union nationale d'opposition (UNO) et de la présidente de briser la grève commencée le 26 juin 1990, en obligeant les grévistes à reprendre le travail lundi 9 juillet sous peine de licenciements, alors que le mouvement était en pleine extension et touchait la majorité des salariés industriels, des enseignants, du personnel soignant, des fonctionnaires, des employés des banques et des entreprises de transport public, ainsi que des ouvriers agricoles. Après avoir rompu les négociations salariales avec le FNT, le gouvernement a combiné le bâton (menace de licenciements massifs) et la carotte (offre unilatérale d'une augmentation de 43 % des salaires égaux ou inférieurs à 33 millions de cordobas mensuels — soit 75 dollars — et d'un montant fixe de 14 millions de inférieure au taux d'inflation des deux derniers mois.

Eric Toussaint était à Managua durant la grève.

Erie TOUSSAINT

LE GOUVERNEMENT a lancé son ultimatum le vendredi 6 juillet. Le FNT, appuyé par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), a décidé d'empêcher la reprise du travail en maintenant l'occupation des usines et des administrations publiques (en cours depuis plusieurs jours) et en érigeant des barricades dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9. Grâce à leur construction, des milliers d'habitants des quartiers se sont intégrés à l'action.

L'échec du gouvernement a été total :

aucune entreprise ni administration n'a rouvert ses portes, mieux, la grève s'est étendue (aéroport, services des télécommunications, etc.). La lutte a aussi touché les étudiants (grève totale avec occupation des universités et des instituts supérieurs).

A la campagne, les travailleurs agricoles affiliés à l'Association des travailleurs de la campagne (ATC) ont multiplié les occupations de fermes d'Etat menacées de privatisation (2). Pour chaque propriété nationale menacée, les travailleurs ont envahi une grande exploitation privée, appartenant à des membres de

T'UNO. En province, la grève a concerné tant la Fonction publique que le privé. A l'échelle du pays, elle a touché environ

80 000 salariés le 7 juillet, 120 000 le 9 et

150 000 le 10.

= Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990=

Le succès des barricades et la poursuite de la grève ont redonné confiance aux activistes du FSLN, ébranlés par l'échec électoral du 25 février (3) et désorientés par la crise que traverse le FSLN. Leur désarroi était particulièrement visible dans les quartiers où la population s'était coupée en deux au moment du vote.

Les états d'âme des militants

Les militants du Front s'interrogeaient sur la réaction de ceux qui avaient voté UNO : allaient-ils invectiver la famille sandiniste occupée à dresser des barrages, s'unir à d'autres pour les démanteler ? Les armes parleraient-elles à nouveau ? Que ferait la police sandiniste (rebaptisée police nationale) si le gouvernement exigeait qu'elle s'en prenne aux manifestants ? Et l'armée ? Les contras allaient-ils se réarmer et assaillir les barricades ? Les Etats-Unis interviendraient-

Dans certains quartiers particulièrement divisés, les sympathisants sandinistes avaient réellement peur, mais leurs craintes se sont dissipées dès le lundi 9 juillet : dès 9 heures du matin, toute la ville était bloquée par des barricades et l'UNO avait provoqué peu d'incidents. Bref, le FNT et le FSLN étaient en passe de réussir leur démonstration de force.

Les trois radios contrôlées par les sandinistes (Radio Sandino, Ya et La Primerisima) ont alors joué un rôle très important, rendant compte de la réussite du mouvement.

L'attitude de la police sandiniste a aussi favorisé le mouvement : "invisible" aux premières heures de la matinée, elle n'allait démanteler les barricades — sur ordre de la présidence — que tard dans la journée.

Le cours des événements a pris une tournure plus radicale durant l'après-midi du 9 juillet, lors de la prise de contrôle momentanée de la radio et de la télévision nationales par des étudiants et des techniciens qui a permis à la grève de faire son entrée dans tous les foyers nicaraguayens, ce qui a joué sur l'extension de la grève à la province dès le lendemain.

La polarisation sociale

Les couches populaires étaient et restent encore divisées en profondeur. Dans plusieurs quartiers, des habitants de condition modeste ont participé au démantèlement des barricades et au repavement des chaussées. Cela se produisait après le départ de ceux qui les avaient construites el... avant leur retour à la tombée du jour. Dans les quartiers les plus populaires, le soutien actif ou passif était dominant et les rues ont été impraticables trois jours durant. Ce qui a fait pencher la

1) Regroupement de tous les syndicats sandinistes. Voir Inprecorn° 310 et n° 313 du 1er juin 1990 et du 13 juillet 1990

2) Voir Inprecorn° 310 du 1er juin 1990

3) Voir Inprecorn° 304 du 9 mars 1990

Page 28

balance en faveur de l'action, c'est le mécontentement croissant des secteurs populaires et de la jeunesse face à la politique du gouvernement.

En effet, la direction de l'UNO semblait avoir oublié pourquoi une majorité des électeurs l'avait portée au gouvernement : la promesse d'une amélioration substantielle du niveau de vie et la fin de la guerre. Or, si le gouvernement peut se targuer d'avoir finalement organisé la démobilisation de la Contra, en ce qui concerne le niveau de vie, son bilan est catastrophique. Si Violeta Chamorro reste populaire aux yeux de nombreux Nicaraguayens, la politique de son gouvernement, par contre, éveille un profond malaise. Durant la grève, l'UNO a été incapable de réagir et d'organiser un rassemblement de ses partisans : tout au plus 200 à 300 personnes ont manifesté à son appel.

La capacité du FNT et du FSLN à organiser la riposte en s'adressant à tous et le fait que la police sandiniste et l'armée n'aient pas eu recours à la répression ont empêché que la polarisation sociale aiguë ne s'exprime par des affrontements au sein de la population.

La Contra s'active...

protégée par PONUCA

Pourtant, la droite a déployé beaucoup d'énergie pour exacerber les tensions. Son quotidien, La Prensa, présentait la grève et les barricades comme une tentative de coup de force des sandinistes pour renverser la présidente, affirmant que les militants sandinistes, armés de fusils-mitrailleurs et de pistolets, agressaient les travailleurs qui essayaient de se rendre au travail. Un ton plus haut, Radio Corporacion appelait la population à en finir avec les sandinistes : « Tant que Daniel Ortega se promènera librement dans les rues de Managua, le peuple ne vivra pas en paix » ; « Il faut s'unir à la Résistance nationale [la Contra] » ; « Violeta, tu sauras te défaire des ministres sandinistes de ton gouvernement.»

Le gouvernement a harcelé la police sandiniste pour qu'elle déloge les travailleurs des entreprises et des administrations occupées (ce qu'elle n'a pas fait, hormis à la télévision) el a exigé de l'armée qu'elle intervienne avec des bulldozers pour détruire les barricades (ce que l'EPS a fait, mais le plus souvent à contre-temps).

Certains leaders de l'UNO, dont le Vice-président Godoy, ont organisé des troupes de choc, dirigées par des mercenaires contras solidement armés. Des militants du syndicat communiste, la Centrale d'action unitaire syndicale (CAUS), et de la Confédération des travailleurs du Nicaragua (CTN), "démocrate-chrétienne", se sont joints aux nervis fascistes. Armées de fusils mitrailleurs et de pistolets, ces troupes ont donné l'assaut à des entreprises occupées comme Texnicsa (1 mort), au dépôt principal des bus urbains (Enabus), et à une ferme d'Etat contrôlée par des ouvriers agricoles à Matagalpa (1 mort). La détermination des grévistes (certains étaient également Lucio Jimenez, secrétaire national de la CST (photo : H.Roux) armés) et l'intervention de la police sandiniste ont permis d'empêcher la réussite des briseurs de grève.

La contre-révolution a aussi lancé une tentative d'assassinats sélectifs de militants par des civils armés (1 mort, plu-

Enfin, la Contra et les militants de l'UNO ont occupé deux jours durant les rues avoisinant Radio Corporacion, sous prétexte de la protéger. Les contras armés, au nombre d'une centaine, ont tenté de prendre le contrôle de ce secteur populaire pour y établir une base d'appui. Dans ce périmètre, ils ont dressé des barricades, arraisonné des véhicules de l'armée, capturant quelques militaires, perquisitionné des maisons pour tenter de trouver des armes et fait rapidement régner la terreur. Il a fallu deux jours pour que la police sandiniste obtienne du gouvernement le droit d'intervenir et de nettoyer le quartier en ayant recours à un tir nourri. Bilan : 17 blessés dans les rangs de la réaction.

Le ministre de l'Intérieur, Hurtado, a refusé que les contras arrêtés par la police soient gardés à vue et inculpés, en ordonnant leur libération immédiate.

En outre, des véhicules des casques bleus de la mission des Nations-Unies pour l'Amérique centrale (ONUCA) ont conduit des commandants de la Contra jusqu'à la porte d'entreprises occupées, notamment le commandant Ruben. Ensuite, ils les ont ramenés vers leurs résidences, leurs hôtels ou en lieu sûr (le petit séminaire dirigé par le cardinal Obando), après l'intervention de la police sandiniste à Radio Corporacion. La jeunesse entre dans la bataille Les trois nuits consécutives de barricades ont été l'occasion pour le FSLN de relancer le travail de quartier de plus en plus délaissé ces dernières années (les Comités de défense sandinistes - CDS - vivaient une crise profonde). Le résultat électoral du 25 février avait rendu encore plus difficile l'intervention en ville, car un foyer sur deux n'avait pas voté pour le Front. La construction des barricades a permis aux habitants de la capitale de participer de nouveau à une lutte d'ensemble. Le résultat a été positif car, d'une nuit à l'autre, le nombre de barricades doublait ! Les discussions y ont repris avec force. L'organisation par quartier est vitale dans une ville comme Managua où la majorité de la population n'est pas salariée (ménagères, secteur informel, chômeurs) ; c'est le complément irremplaçable de l'organisation et de l'action sur les lieux de travail.

Par ailleurs, l'entrée des jeunes dans l'arène donne une garantie de premier ordre pour la poursuite de la lutte et le renouvellement des organisations. Près de la moitié de ceux qui construisaient les barricades étaient des adolescents qui participaient pour la première fois à la lutte urbaine, apprenant les techniques clés du combat de rues de leurs aînés, qui ont connu le soulèvement de 1979.

« Voilà, l'avenir est assuré. Tous ces étudiants n'ont pas vécu directement 1979 et, pourtant, ils érigent des barricades... » a déclaré Lea Guido, une dirigeante de l'assemblée sandiniste. Et le sociologue et militant du FSLN Orlando Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990—

Page 29

Nuñez d'ajouter : « Dans cette lutte est née une nouvelle génération de militants sandinistes.»

Autre élément clé de la situation actuelle, le poids pris par la lutte syndicale et par la grève avec occupation. Dans la lutte des années 70 pour la prise du pouvoir, le mouvement syndical avait joué un rôle secondaire. Durant les années 80, il s'est renforcé, mais sans faire de la grève une arme décisive (celle-ci ayant été carrément interdite à plusieurs reprises par le pouvoir sandiniste, pour être ensuite toujours déconseillée, sauf à la fin 1989, dans les entreprises privées).

Avec la vague de luttes syndicales urbaines et rurales de ces deux derniers mois, le mouvement ouvrier est en train gagner un poids plus important qu'auparavant, tant au sein de la société qu'au sein du FSLN.

Le mouvement syndical

Use renforce

La Centrale sandiniste des travailleurs (CST), le principal syndicat sandiniste (industrie privée et publique, transports, commerce, etc.), s'est fortement radicalisée ces derniers mois. Après avoir maintenu la ligne modérée du FSLN de recherche d'un accord national avec la bourgeoisie, elle s'est vu confrontée à la volonté des patrons et des ministres d'en découdre partout avec les travailleurs et d'en finir avec sa puissance. Pour se défendre, ses dirigeants ont dû renouer avec des méthodes de lutte dure. Une première expérience de ce type avait eu lieu en septembre-octobre 1989, au moment des négociations des conventions d'entreprises ; mais, ensuite, la direction du FSLN, qui voulait que les élections de février 1990 se déroulent dans une atmosphère de réconciliation, avait tenté de mettre ces luttes en sourdine.

L'Union nationale des employés (UNE), sandiniste, qui regroupe les fonctionnaires (une des principales cibles du gouvernement actuel) s'est aussi montrée très active. A peine connue il y a un an, elle est aujourd'hui à l'avant-garde de la combativité au sein du FNT, qui regroupe aussi l'Association des travailleurs de la campagne (ATC) — syndicat des ouvriers agricoles qui a toujours été le plus combatif — la FETSALUD - syndicat des travailleurs de la santé — et ANDEN - syndicat des enseignants, sans doute le plus affaibli à la suite de la politique sandiniste d'austérité de 1988 et 1989 (plusieurs syndicats indépendants ont vu le jour ces derniers mois dans ce secteur).

Fait nouveau, pendant la grève, les principaux dirigeants du FNT ont constamment sillonné les entreprises et les ad= Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990:

ministrations occupées. Nouveauté également, l'arrestation de la direction du FNT pendant quelques heures, sur ordre du gouvernement ; cela a conduit les dirigeants syndicaux à quitter leurs locaux officiels et à renouer avec des habitudes de semi-clandestinité.

Renverser le gouvernement

You le forcer à négocier ?

Les moyens utilisés par les grévistes et par leurs partisans étaient très radicaux : grève illégale avec occupation d'entreprises et de terres, construction de barricades et autodéfense armée. Pourtant l'objectif poursuivi était limité : obliger Chamorro et ses ministres à négocier et à faire des concessions. La perspective de renverser le gouvernement était extrêmement minoritaire, voire inexistante - il semble qu'elle n'ait pas été évoquée par les assemblées de grévistes. Ni les militants du FSLN les plus radicaux, ni les petits partis d'extrême-gauche n'avançaient cet objectif. Le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, morécomme exclue, ainsi que le Mouvement d'action populaire marxiste-léniniste (MAP-ml, d'origine maoïste). Quant au révolutionnaire (MUR), le seul à avoir un député, Moises Hassan, il s'est totalement divisé : alors qu'Hassan allait rencontrer Violeta Chamorro à la tête d'une délégation de partis dits indépendants (le MUR et quatre partis de droite) afin de soutenir sa proposition de dialogue national, le secteur étudiant du MUR appelait au renversement de la même Chamorro. En fin de compte, Hassan a été dénoncé par le MUR pour « son penchant vers /'UNO » et exclu.

Interrogés sur la possibilité de renverser la présidente, des militants sandinistes répondaient en substance : « La situation est paradoxale. D'un côté, nous avons une série d'éléments clés en mains, nous tenons les usines, toutes les grandes administrations, les télécommunications, la production et la distribution de l'électricité et de l'eau, la télévision et la radio nationales, l'aéroport, les frontières terrestres et maritimes, etc; des barricades sont dressées dans toute la capitale ; l'armée et la police, censées être sous les ordres de Chamorro, restent sandinistes ; une partie du peuple est en armes et sait s'en servir... Voici réunies plusieurs pré conditions décisives pour reprendre tout le pouvoir. Mais, il y a un grand mais : l'état d'esprit des masses n'est pas comparable à celui de 1979 à la veille de l'offensive finale contre Somoza. Violeta Chamorro n'est pas Somoza aux yeux des masses. Elle représente la contre- révolution mais elle a été portée au poumasses qui n'est pas encore prêt à s'en

« En outre, l'environnement internahonal est tout a fait adverse, nous serions condamnés de toutes parts, y compris par Gorbatchev, et les aides économiques qui nous restent seraient coupées. Les EtatsUnis pourraient intervenir directement

"sauver" le gouvernement légal renversé par un prétendu putsch. De plus, une fois de retour au pouvoir, nous serions incapables d'améliorer les conditions de vie des Nicaraguayens car le blocus serait total. Il nous faut plutôt essayer d'accumuler des forces et de reconstituer la base sociale qui peut soutenir le processus révolutionnaire. Obliger la présidente et ses ministres à négocier malgré la pression de son aile extrémiste et des Etats-Unis ; c'est déjà une victoire surtout si nous arrivons à contrecarrer leurs attaques principales. Une autre occasion, meilleure, se présentera...»

Un accord de compromis

A partir du mercredi 11 juillet, la direction du FSLN et le FNT ont pesé de tout leur poids pour obliger V. Chamorro à revenir en arrière et à négocier. La direction du FSLN a dû déclarer en substance : « Si vous ne dialoguez pas, nous ne garantissons plus rien, cela va devenir intenable, et cela peut déboucher sur une situation quasi insurrectionnelle que nous ne souhaitons pas. Si, par contre, vous faites de véritables concessions, on peut convaincre le FNT d'arrêter la grève et de mettre fin à la construction des barricades. » Ce message a été entendu et une commission de négociations s'est réunie sous la direction de Violeta Chamorro et de Daniel Ortega. Le 11 juillet, V. Chamorro, Humberto Ortega, commandant en de l'Armée populaire (EPS) et René Rivas, chef de la police, ont tenu une conférence de presse. Chamorro a annoncé sa volonté de dialogue ; Ortega a confirmé la loyauté des Forces armées à la présidente et appelé les civils non autorisés à détenir des armes à les rendre. L'appel d'Humberto Ortega au désarmement des civils a fait froid dans le dos à beaucoup de sandinistes qui, tout en déclarant que le dirigeant de l'armée ne pouvait pas dire autre chose dans les circonstances actuelles, ajoutaient que jamais ils ne se laisseraient désarmer par quiconque. Celte question de l'armement du peuple (des dizaines de milliers d'armes de guerre sont encore aux mains de civils) est décisive. Si le FSLN laissait désarmer les civils, cela constituerait un danger mortel pour la révolution.

Une erreur sur cette page ?