Dimitri Volgokonov, directeur de l'Ins d'un livre sur Trotsky, a donné une int révèle certains détails concernant l'in l'assassinat du fondateur de l'A du grand public, Si Volgokonov prend soin de souligner l contre Staline (fait aujourd'hui admis p comme tous les commentateurs gorbatc contre les idées de Trotsky, le renvoyan ce qui le gêne : la "faute" essentielle o de la révolutio Il n'en reste pas moins que cet entretien la presse soviétique à cette occasion, est les autorités soviétiques LA STAMPA : Comment avez-vous découvert le secret de l'assassinat de
Trotsky?
Dimitri Antonovitch VOLKOGONOV: Je l'ai découvert en écrivant un livre, mon trentième livre de la série Portraits politiques. Celui sur Staline, Le triomphe et la tragédie que j'ai publié l'année dernière, a été traduit dans 26 pays. Mais je suis sûr que celui-ci, sur Trotsky, sera encore plus intéressant car le livre sur Staline je l'avais écrit avant 1985, avant la glasnost, et je n'ai pas pu tout dire. Si je pouvais l'écrire aujourd'hui, je changerais au moins la première partie. Dans le travail sur Trotsky, que je finirai d'ici la fin août, je ne suis plus limité par rien. J'écris ce que je pense. Je sais qu'on a écrit beaucoup sur Trotsky dans le monde et la meilleure œuvre est, naturellement, celle d'Isaac Deutscher (1). Mais Isaac Deutscher s'est basé seulement sur les sources occidentales et sur les archives personnelles de Trotsky, sur la petite partie de documents que Lev Davidovitch parvint à sortir d'URSS.
• Avez-vous eu libre accès aux archives de Moscou ?
Bien sûr, j'ai réussi à consulter des archives jusqu'à présent impénétrables. En particulier le fonds personnel de Trotsky, celui de Staline et d'autres personnages du Parti et de l'Etat. J'ai travaillé aussi sur des archives en Occident. J'ai été à Harvard, j'ai lu tous les livres de Trotsky. J'ai
l'histoire
elle ?
tut d'histoire militaire d'URSS et auteur rview au journal italien La Stampa. Il y nense chasse à l'homme qui a abouti à née rouge, qui sont peu connus urtout en URSS. portée historique du combat de Trotsky r la glasnost), il ne s'acharne pas moins, réviens de l'histoire officielle soviétique, dos à dos avec Staline. L'historien avoue :Trotsky était de croire « à la victoire i mondiale»... comme les autres documents parus dans ignificatif de la réhabilitation de fait que sont obligées de tolérer.
retrouvé dix parents de Lev Davidovitch et J'ai parlé avec eux. J'ai mené une véritable enquête en reconstruisant l'arbre généalogique de Trotsky. Il s'agit certes de parents éloignés car Staline a fait tuer tous ceux qui lui étaient plus proches. Je suis aussi allé à Londres pour rencontrer Tamara Deutscher, la femme d'Isaac. Mais, surtout, j'ai travaillé dans les archives des services secrets (NKVD, ancêtre du KGB) et c'est là que j'ai découvert beaucoup de choses. J'ai trouvé les documents personnels de Staline concernant Trotsky, y compris ceux liés à la décision de son sort, à la chasse de Trotsky. Tout cela sera publié pour la première fois. Je pense que je possède désormais la plus riche collection d'archives sur Trotsky. Chez moi, j'ai environ quarante mille copies de documents, mais je pense que la chose la plus intéressante, c'est la découverte de l'homme qui dirigea l'opération de l'homicide de Trotsky. • Vous voulez dire qu'il est vivant ? Oui, il est encore vivant. Il a 85 ans. Lorsque je suis parvenu à le rencontrer, il ne voulait rien me dire car c'est un homme du système, qui garde bien ses secrets. Mais, à la fin, je l'ai convaincu et
—— Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990 j'ai enregistré beaucoup de bandes. Après l'arrestation de Laurenti Beria (le chef de la police de Staline), Khrouchtchev fit arrêter ceux qui s'étaient occupés des assassinats politiques à l'étranger et cet homme-là a passé quinze ans en prison. C'est une personne intéressante, qui sait beaucoup de choses ; il avait le grade de général. Le seul personnage dont on a beaucoup parlé en Occident - Eitingon (2) — faisait partie de son groupe. Mais le cerveau c'était lui.
• Pouvez-vous révéler son nom ? Son plan ?
Son nom sera révélé dans mon livre. Sur l'opération, je puis vous dire qu'elle prévoyait une grande série d'éventualités et qu'elle engageait beaucoup de gens, tant au Mexique qu'aux Etats-Unis. La mécanique du délit n'est un secret pour personne. L'action de Mercader dans la villa-forteresse de Coyoacan, où vivait Lev Davidovitch, a été racontée mille fois. Le mystère restait épais sur les dessous et sur les protagonistes cachés de l'opération. Certains d'entre eux sont encore vivants. Staline avait établi un dispositif implacable pour liquider Trotsky; il convoquait Beria chaque mois pour avoir des informations sur l'opération. La chasse sans répit commença en 1934. Mais Staline voulait déjà le tuer en 1929, au moment de son expulsion de l'URSS. C'est un fait nouveau que j'ai découvert et que je révèle pour la première fois. Staline décida d'exiler Trotsky à Constantinople. Trotsky voulait partir pour l'Allemagne, mais Staline a dit « non, seulement à Constantinople. » Pourquoi ? A Constantinople, il y avait des milliers d'officiers de l'Armée blan-che, contre lesquels Trotsky avait combattu pendant la guerre civile, et qui le haïssaient. Staline annonça publiquement sa déportation en Turquie : il espérait que les Blancs le tueraient. Il en était même convaincu.
• Staline espérait-il cela ou peut-être y-avait-il déjà un complot ?
En 1929, c'était un espoir ; en fait, un certain général Turkul prépara un attentat.
Mais Trotsky était un homme très habile et il se réfugia dans une petite île où il était seul avec ses gardes du corps. S'il était resté à Constantinople, il aurait été sûrement tué. Toutefois, Staline continua à espérer une espèce de "vengeance transversale" tant que Trotsky resta en Turquie, jusqu'en 1933.
• De nombreux historiens occidentaux ont écrit que la décision d'éliminer Trotsky fut prise par Staline en
1936, lors de la publication du livre
La révolution trahie. Etes-vous d'accord?
Ce livre de Trotsky joua un rôle fatal. Il accéléra la chasse qui avait été déjà engagée officiellement en 1934. Et il est facile de comprendre pourquoi.
Dans La révolution trahie, Lev Davidovitch expliquait qu'autour de Staline, certaines personnes n'acceptaient plus la tyrannie et avaient lancé le mot d'ordre « A bas Staline ! » Et Staline considéra cela comme un appel au coup d'Etat. Une seule copie de ce livre parvint au Kremlin, au mois de décembre 1936. Trois mois plus tard, Staline entreprit les plus sauvages purges politiques à l'intérieur du Parti.
• Est-ce que ceci veut dire que Staline continuait à craindre Trotsky, même si celui-ci étail, désormais, contraint à l'exil ?
Oui, Staline l'a toujours craint.
• Que démontrent les documents que vous avez retrouvés dans les archives sur les modalités de la décision de liquider physiquement Trotsky?
La première décision a été prise en septembre 1931 ; elle portait sur le principe de la liquidation physique de Trotsky, alors qu'en 1934 un groupe spécial fut concrètement créé.
En 1931, Staline ne voulait pas l'assassiner directement : il voulait le faire par l'intermédiaire des hommes du Komintern. En 1931, la stratégie consistait à suivre ses traces et à prendre des mesures pour favoriser l'attentat. En 1934, au contraire, des dispositions précises furent transmises au groupe formé justement dans ce but. Le groupe spécial s'occupait de la liquidation des adversaires politiques à l'étranger, et non seulement de Trotsky. La pieuvre du NK VD avait des
1) Voir Isaac Deutscher Trotsky, éditions 10-18, Paris 1962 2) Leonid Eitingon, général du GPU, était l'amant de la mère de Ramon Mercader, Caridad — elle-même travaillait pour le GPU en Espagne.
= TROTSKY tentacules partout. C'était un service secret dans le service secret, créé pour lutter contre les exilés russes qui, à leur tour, luttaient contre le régime de Staline. Ces personnes étaient dangereuses pour Staline parce qu'elles savaient beaucoup de choses.
• Vous parlez d'un "ordre général"
de tuer les exilés devenus oppositionnels. Mais dans les archives avez-vous trouvé l'ordre précis de l'opération qui fut menée au Mexique ?
Oui, le document existe. Il est parmi ceux que j'ai photocopié ; je le reproáuis dans ce livre.
Il est signé par Staline en personne. Mais, pour ne pas assumer seul la responsabilité d'un tel ordre, Staline le fit signer aussi par d'autres membres du bureau politique. Vous voulez savoir les noms des autres signataires ? Les voici : Vorochilov, Molotov, Ordzhonikidzé.
Il fut signé au mois de septembre 1931. Mais, en 1934, un nouvel ordre engagea l'opération concrète. Ensuite, il fallut bien six ans pour l'exécuter. Trotsky se cachait, changeait de refuge, était entouré de gardes fidèles.
• Votre recherche peut être considérée comme l'étude la plus approfondie jamais effectuée en URSS sur
Trotsky. Quel est le portrait politique qui s'en dégage?
C'est une personnalité compliquée. D'une part, il fut le second personnage de la Révolution et de la guerre civile, très proche de Lénine, il avait un haut niveau culturel, et une grande intelligence, c'était un orateur brillant. D'autre part, il participa à la mise sur pied du système que maintenant nous sommes en train de détruire : Staline prit beaucoup de lui. Je suis arrivé à une conclusion paradoxale : Staline fut le plus grand trotskyste.
• Vous voulez dire que le régime de terreur instauré par Staline plonge ses racines chez Trotsky?
Je dis, par exemple, que l'extermination des koulaks (les paysans riches) fut décidée en 1927-28 par Trotsky (3). Et que l'idée des "détachements de blocage" à laquelle Staline eut recours en 1941-42 avait été mis en pratique par Trotsky déjà en 1918: si les troupes abandonnaient leurs positions sans ordre, ces "détachements de blocage", qui restaient en arrière garde, tiraient sur leurs camarades. En plus, les premières dispositions concernant les camps de concentration furent données par Trotsky. Trotsky a été impliqué dans beaucoup de crimes que nous dénonçons aujourd'hui.
• Alors Trotsky apparaît comme un personnage tout à fait négatif. Le jugement historique ne se modifie pas ?
Je n'ai pas dit cela. Le plus grand mérite de Trotsky est que, du commencement jusqu'à la fin, il fut le seul à se prononcer contre Staline. Dans les moments les plus difficiles et dramatiques, dans les années 20, il eut le courage historique de s'opposer à Staline. C'est une raison suffisante pour faire entrer Trotsky pour toujours dans l'histoire. Mais surtout, il a une dimension tragique: Lev Davidovitch perdit les deux filles de son premier mariage, Staline fit tuer les deux fils de son second mariage, le priva de tout, et le transforma en éternel nomade. A vrai dire, j'ai trouvé beaucoup plus d'intérêt à écrire sur Trotsky que sur Staline.
• Et l'erreur de Trotsky?
Trotsky fut otage, prisonnier d'une grande idée fausse : l'idée de la révolution mondiale. Même une semaine avant sa mort il écrivit qu'il croyait à la victoire de la révolution mondiale. Une idée fausse, mais une grande idée. Voilà pourquoi lui aussi est un grand homme, un personnage émouvant.
• Quelle est l'opinion que le public soviétique a aujourd'hui de Trotsky ?
L'attitude dans le pays envers Trotsky n'est pas unilatérale. La majorité des gens le jugent de façon négative. Chaque jour, je reçois 40 à 50 lettres, parfois aussi des menaces, des insultes, disant que je veux réhabiliter Trotsky. Je réponds qu'il est déjà entré dans l'histoire et que personne ne peut l'ignorer. Dans la Rome antique, il y avait une loi sur le "blâme de la mémoire": un empereur pouvait décider qui devait être effacé du souvenir; mais c'était une illusion. L'histoire se déroule suivant ses propres règles et on ne peut pas oublier Trotsky.
La preuve en est que j'ai rencontré aussi des dizaines de trotskystes qui sont venus ici à l'Institut. Vanessa Redgrave est aussi venue chez moi ; cette actrice anglaise, qui sympathise avec les trotskystes, m'a expédié des livres sur Trotsky. A Moscou, vit un trotskyste qui avait envoyé une série de protestations à Staline : il s'appelle Ivan Vratchev (4) et qui a passé vingt ans en prison.
• Est-il réaliste de parler de réhabilitation de Trotsky alors que désormais, en Union soviétique tout le processus
de la Révolution est mis en accusation?
Je pense que parler de réhabilitation de Trotsky revient à outrager son souvenir. Lev Davidovitch n'a pas besoin d'être réhabilité. Il restera dans notre histoire. C'est un personnage compliqué, contradictoire, on ne peut le définir ni comme un démon ni comme un ange. Mais c'est un des créateurs de la
Révolution russe, révolution tragique, contradictoire, mais elle aussi, part indélébile de notre histoire. Notre devoir à son égard est de dire finalement toute la vérité sur lui.
Propos recueillis par Enrico Singer La Stampa du 26 juillet 1990
3) En décembre 1927, Trotsky est déjà en exil intérieur: il est expulsé vers la Turquie en 1929. Dimitri Volkogonov essaye, à l'ins-tar de la presse et des plumitifs gorbatchéviens, de faire peser sur Trotsky la politique de Staline, au mépris de la chronologie même de la vie de ce premier.
4) Voir Inprecorn° 302 du 9 février 1990. Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990—