Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TROTSKY

Il était minuit dans le siècle...

· Inprecor n° 314, 14 septembre 1990 · p. 18 · 682 mots

Stalinisme

Le 20 août 1940, Ramon Mercader, militant de longue date des Jeunesses socialistes unifiées de Catalogne, assassinait Léon Trotsky dans son refuge mexicain de Coyoacan. Il était minuit dans le siécle... Aujourd'hui, plus personne ne doute que Mercader agissait pour les services secrets staliniens (voir les révélations de Volkogonov), sur ordre de Staline. Mais si les circonstances de ce crime s'éclaircissent, on ne peut pas en dire autant de son sens politique. Dans la vaste entreprise de maquillage du XXe siècle — guidée par l'obsession d'effacer toute trace de conflit entre des alternatives différentes de société, toute preuve indiquant qu'il était et qu'il est possible de vivre dans un monde différent du nôtre —, ce crime est souvent présenté comme une affaire de famille. Le bourreau et la victime, avaient, nous dit-on, en gros les mêmes idées. L'assassinat de Trotsky serait un événement typique d'une période sombre et irrationnelle de l'histoire. Un reste archéologique d'un monde, heureusement révolu. Une telle version des faits peut apaiser les esprits à l'Est com-me l'Ouest, mais elle est fausse.

L'histoire réelle est beaucoup plus inquiétante, elle évoque des problèmes qui

Mercader n'était pas un gangster, même si les méthodes utilisées pour le meurtre de Trostky étaient dignes de la mafia. Les millions de militants communistes qui se sont réjouis de l'assassinat de Trotsky n'étaient pas non plus des fanatiques. Ils ont même fait preuve d'héroïsme et de dévouement. Certains étaient disposés, comme Mercader, à faire n'importe quoi pour le Parti, c'est-à-dire pour le communisme, c'est-à-dire pour Staline. Ils croyaient être communistes. Ils étaient staliniens. Ils pensaient que c'était la même chose. Cette confusion résume la tragédie du mouvement ouvrier, avec son lot de morts (les 40 millions de victimes du stalinisme en URSS, dont 2 millions de militants du Parti et un nombre incalculable de communistes assassinés partout dans le monde, accusés de ne pas être staliniens). Ces chiffres terribles sont aussi porteurs d'espoir: ils prouvent qu'il

Il était minuit dans le siècle... était possible de se battre contre l'horreur et que beaucoup l'ont fait parce que justement ils étaient communistes.

Le stalinisme n'a pas représenté une hallucination collective inévitable. Il a été le produit de la défaite d'une génération de révolutionnaires qui n'avaient pas plié

Trotsky représente l'effort le plus cohérent pour comprendre le stalinisme, pour lutter contre lui et défendre un projet de communisme libérateur. Que l'on partage ou non ses idées et ses actes, il faut au moins avoir l'honnêteté intellectuelle de rejeter les symétries à la mode selon lesquelles « Staline était trotskyste » ou «Trostky était stalinien ». (Voir l'article

Certains expliquent que Trotsky aurait agi comme Staline s'il était parvenu au pouvoir. Une telle hypothèse est totalement arbitraire. Personne ne peut savoir ce qu'aurait fait Trotsky dans une telle situation ; mais tout le monde sait ce qu'il a fait face au stalinisme. C'est ce qui l'a condamné à mort.

La solitude de Trotsky, comme celle d'Andreu Nin en prison ou du Che en Bolivie, est la solitude de celui qui, tout en étant conscient de la défaite qu'il vient de subir, croit toujours avec passion à ses idées, et reste convaincu que les générations futures les adopteront.

Mussolini a dit, en parlant de Gramsci, qu'il fallait empêcher son cerveau de fonctionner ; Staline a dû penser la même chose. Le choix du piolet comme arme du crime n'est pas si étrange. Pour accomplir son crime, Mercader a été obligé de détruire cette tête.

Elle ne renfermait pas la Bible de la révolution, mais une expérience intellectuelle, politique et humaine exceptionnelle, pleine de contradictions et quelque fois d'angoisses, avec des analyses magistrales et des pronostics parfois erronés, avec des idées qui gardent toute leur actualité et d'autres qui n'ont pas su résister au temps. Ce n'était pas la tête d'un prophète, mais celle d'un révolutionnaire de notre temps.

Nous ignorons quelle sera l'influence de ses idées dans les efforts actuels pour redonner corps au socialisme et à sa force émancipatrice.

Son œuvre est toujours debout, elle ne s'est pas écroulée comme les murs. *

20 août 1990 Miguel Romero

TRO

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