Les jeux sont faits. Le 3 octobre 1990, la République démocratique allemande
(RDA) sera intégrée à la République fédérale allemande (RFA). Les députés de la
Cependant, deux obstacles ont bien failli repousser la conclusion d'un accord est-allemande) et la question de l'avortement. En RDA, l'interruption volontaire douze premières semaines, tandis que la législation en RFA est beaucoup plus
L'accord final prévoit done que les législations existant dans chacune des parties du pays restent en vigueur pendant une période transitoire de deux ans, date à
Les "sacrifices"
de la réunification
Chambre du peuple (Volkskammer ) en ont décidé ainsi.
entre Boon et Berlin-Est : le devenir des archives de la Stasi (police secrète de grossesse peut être pratiquée sur seule décision de la femme pendant les laquelle une nouvelle loi devra être votée et s'appliquer à toute l'Allemagne.
Törk HANSEN
Manuel KELLNER
LES POLITICIENS du ouest-allemand capital n'avaient pas dissimulé le prix de l'opération : avant de pouvoir jouir pleinement des bienfaits de l'économie du "marché libre", les citoyens de
RDA devraient traverser une période de transition dure, le chômage et autres difficultés étant inévitables. Le chancelier
Helmut Kohl et son partenaire de Maizière, chef chrétien-démocrate du gouvernement de capitulation de RDA, ainsi que le chef du Parti libéral (FDP), le comte
Lanbsdorff, n'ont pas nié que l'unité nationale avait un prix et nécessitait quelques "sacrifices" sur le plan social. Mais
Kohl avait aussi fait une promesse, qui est d'ores et déjà démentie par les faits:
«Après l'union monétaire, personne ne sera dans une situation plus mauvaise qu'avant. »
La tentative échouée de Kohl-de Maiélections panzière d'organiser des germaniques en septembre 1990 témoigne de la panique des états-majors politiques. Les promoteurs de l'annexion capitaliste voulaient se faire élire vite, avant que les conséquences désastreuses de l'anschluss ne fassent réfléchir ceux qui, le 18 mars 1990, avaient voté pour les homologues fantoches des partis bourgeois de l'Ouest, en espérant une amélioration rapide de leur niveau de vie.
RDA Un des dogmes centraux de l'idéologie dominante, mis en avant par les représentants du conservatisme et du libéralisme, est la thèse des "effets assainissants du marché".
En fait, rien ne justifie un optimisme quelconque sur les perspectives économiques de la RDA. Si "réussite" il y a, c'est celle du démantèlement complet de l'infrastructure de ce pays, les "lois du marché" ne manifestant que leurs potentialités destructrices.
La "réussite" des lois du marché Dans l'ancienne économie est-allemande, les commandes de l'Etat jouaient un rôle clé. Sous le gouvernement Modrow (1), ce mécanisme avait déjà été sérieusement malmené. Le ministère des Postes, par exemple, a annulé presque toutes les commandes à ses fournisseurs est-allemands. Aujourd'hui, cet aspect important du fonctionnement économique est pratiquement réduit à néant. Bien sûr, les engagements commerciaux vis-à-vis des pays de l'Est sont respectés ; mais le Deutsch mark (DM), comme nouvelle monnaie d'échange, entraîne un changement total des conditions pour les partenaires de l'Est, qui manquent de devises convertibles.
Dans le cadre de l'isolement relatif de l'économie capitaliste mondiale dominée par l'impérialisme, et dans celui de la division du travail (actuellement en état de décomposition) du Conseil d'assistance économique mutuelle (CAEM), la RDA arrivait quand même à la dixième place des pays industrialisés. Sa production industrielle a diminué presque de 10 %, et continue de chuter. La crise est encore plus grave dans le secteur agricole— malgré une récolte record en 1990.
Quelles sont les bénéfices de la privatisation de l'économie est-allemande ? Sous Modrow, une Société fiduciaire fut créée, chargée de l'organisation et de l'administration de 8 000 combinats (complexes industriels nationalisés) et VEB ("Entreprise appartenant au peuple", euphémisme de l'ancien régime pour les entreprises d'Etat), qui emploient plus de 80 % de la population active de RDA, soit 6 millions de salariés. L'économie, dirigée autrefois par des dizaines de milliers de bureaucrates est maintenant gérée par moins de 150 fonctionnaires. Bien sûr, aujourd'hui, les chefs de cette institution sont des managers ouest-allemands. Le premier, Reiner Gohlke, ancien chef de la société des chemins de fer de RDA (Bundesbahn), a démissionné au bout de cinq semaines (il était pourtant bien payé: 800 000 DM de "salaire" par an). Detlev Rohwedder, ancien président Hoesch-AG, un des grands trust de l'acier en RFA, a pris la relève.
La grande braderie
Dans une déclaration citée par le Financial Times, Gohlke avait dit qu'aucune des entreprises en RDA ne serait "compétitive" : sur les 2 300 entreprises les plus importantes, 730 étaient "irrécupérables", 695 ou plus en danger de faillite.
La Société fiduciaire, investie de 10 milliards de DM, devait financer l'assainissement d'une partie des entreprises par la vente lucrative d'autres, irrémédiablement condamnées. Mais son capital n'était pas disponible, car il servait de garantie pour les crédits des grandes banques de l'Ouest destinés à payer les salaires. La Société fiduciaire n'a pas réussi à trouver des capitalistes, prêts à payer un prix convenable et à investir dans une situation confuse et instable. Les transactions effectuées ont été marginales et, en plus, souvent frauduleuses — par exemple, la chaîne Steigenberger pourra tirer profit des meilleurs hôtels de RDA, en payant un bail bien inférieur à ceux de RFA. Après le 3 octobre, une fois l'annexion parachevée au niveau de l'Etat, le capital •pourra avoir un peu plus "confiance".
En attendant, on ne sait plus comment payer le prochain salaire, la prochaine retraite : c'est sans doute pour cela que la classe politique en RDA a choisi l'adhé sion rapide à la RFA.
1) Voir Inprecorn® 310 du ter juin 1990
Pourtant, le capital ouest-allemand est déjà bien engagé en RDA. Les "grands" ont des "partenaires" contractuels
Men RDA, qui deviendront partie prenante des entreprises ou trusts de RFA. Par exemple, Siemens se vante de vouloir créer 30 000 emplois en un an dans le seul secteur de la communication, et ce avec une structure et des produits adaptés aux standards technologiques ouest-allemands. Cela implique la destruction rapide du potentiel productif existant en RDA dans ce domaine, et donc la mise au chômage d'environ 60 000 personnes... pour créer les 30 000 "nouveaux emplois" ! General Motors-Opel ou Volkswagen poursuivent des stratégies similaires.
Pour la population, les conséquences de l'union monétaire, économique et (anti) sociale, en vigueur depuis le ler juillet 1990, sont dramatiques. Des grèves et des manifestations ont permis d'arracher quelques promesses. Les salaires ont augmenté dans la chimie, dans la métallurgie, et l'imprimerie ; d'autres augmentations vont suivre. Dans la métallurgie, 300 000 personnes ont participé à des actions revendicatives. Souvent, les directions d'entreprise ont parlé "d'actions illégales" et menacé les grévistes de réductions salariales. On assiste maintenant à des mouvements d'avertissement dans la Fonction publique, et les négociations auront, très probablement, à peu près les mêmes résultats que les précédentes. Les métallos revendiquaient, par exemple, 400 DM ; ils en ont obtenu 250 tout de suite et 300 sont promis pour octobre. Déduction faite des charges et assurances sociales ouest-allemandes, il reste, en fait, 60 DM de plus en moyenne par individu. Au terme de ces négociations sociales, les salariés de RDA gagnent à peu près moitié moins que leurs collègues de RFA.
Un sentiment d'impuissance
Le caractère souvent militant des manifestations ne doit pas créer d'illusions sur le rapport de forces existant. La peur existentielle des gens est très profonde et engendre un sentiment d'impuissance. Ainsi, dans un nombre important d'entreprises, le premier salaire en DM a été réduit de 10 % par rapport à ce qui aurait dû être versé ; or il n'y a eu aucune protestation contre cela. Les salariés disposeront de peu de moyens de pression tant qu'ils subiront le chantage de la fermeture de l'entreprise (parce que "non-compétitive") ou de licenciements massifs, et en l'absence d'une alternative globale à la soumission au grand capital de l'Ouest.
Avec des revenus qui sont inférieurs à ceux de RFA, la population de RDA subit des prix égaux, sinon supérieurs. La perte — Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990 de pouvoir d'achat est considérable, même si les loyers restent inchangés pour six mois encore. A cela il faut ajouter la décomposition croissante de ce qui reste
On ne trouve presque plus de produits de RDA dans les magasins — les monopoles privés de la RFA décident ce qui se vend et à quel prix. Le commerce intermédiaire n'accepte plus les produits agricoles autochtones ; les associations d'agriculteurs ne peuvent plus rien vendre, sauf si elles distribuent elles-mêmes leurs produits directement dans les villes. Les paysans ont déjà manifesté leur colère, parfois de façon violente.
Le trucage des statistiques A cause de l'aggravation de la situation, on assiste au trucage des chiffres : le "chômage partiel", appelé "travail temps partiel", est en réalité un "travail à temps zéro", dans 90 % des cas. On maquille les statistiques à la veille des élections pan-germaniques : à la mi-août, il y avait 850 000 "travailleurs à temps partiel", en plus des centaines de milliers de "vrais" chômeurs recensés.
Quand le "traité d'Etat" pour l'union économique, monétaire et sociale a été signé, le pronostic officiel parlait de 440 000 chômeurs d'ici la fin 1990. Il est évident que ce chiffre est déjà largement dépassé ; les experts les plus optimistes parlent d'un chômage massif inévitable, qui devrait toucher 3 ou 4 millions de personnes dans l'Allemagne unifiée d'ici quelques mois — sans compter le chômage dissimulé par des cours de recyclage sans débouchés, le retour forcé des femmes au foyer, et le fait qu'aucun recensement ne tient compte de tous ceux qui sont trop intimidés ou résignés pour demander des allocations.
Le fonds pour le chômage du gouvernement fédéral est déjà épuisé, on parle même d'un déficit d'un milliard de DM par mois ; il en est de même pour l'assurance-maladie, la retraite et le financement des aides aux personnes agées. La caisse d'assurance maladie reçoit beaucoup moins que prévu, alors que le prix des médicaments et des services médicaux, lui, augmente considérablement. Si la part de retenue des salaires entre dans les caisses, la plus grande partie des impôts prévus sur les entreprises — estimés à 10 milliards de DM — n'arrive pas. On estime que 30 milliards de DM devraient faire défaut en fin d'année.
Le "coût de l'unification" est maintenant évalué à 100 milliards de DM par an, alors qu'en juin, le gouvernement Kohl parlait de la même somme pour trois ans!
RDA Il veut faire des cadeaux fiscaux immenses aux patrons prêts à investir en RDA, par exemple une réduction de plus de 30 % des impôts, rétroactive à compter du ler juillet 1990. A cela il faut ajouter : l'incitation à l'investissement des petits patrons, chère à l'idéologie conservatrice ; 5 milliards de DM pour les ristournes dans le commerce avec les pays de l'Est, des milliards pour l'indemnisation des anciens propriétaires de terres "injustement" expropriées par le "communisme" et pour le dédommagement décidé pour les cas de propriété litigieuse, des milliards pour l'infrastructure communale, etc.
Pour la troisième fois, le gouvernement Kohl doit présenter un budget amendé, avec plus du double des dépenses prévues à l'origine. Certains politiciens chrétiens-démocrates du CDU demandent un endettement additionnel de l'Etat de 100 milliards de DM pendant 5 ou 10 ans et il est évident qu'une augmentation des impôts pour les capitalistes porterait un coup aux investissements... Mais l'endettement n'est pas l'arme préférée des conservateurs puisqu'il pourrait compromettre la stabilité. Certains députés demandent une augmentation de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et d'autres impôts sur la consommation courante.
Comment faire avaler la pilule ?
Pour que les "coûts de l'unification" soient financés par les salariés, le gouvernement a besoin d'accentuer les divisions dans les rangs des travailleurs - c'est pour cela que le racisme, l'anti-féminisme et même l'antisémitisme, avec des actes de violences barbares, sont impulsés et utilisés intelligemment par les forces bourgeoises.
Kohl et compagnie entretiennent la thèse propagandiste selon laquelle tout ce qui va mal aujourd'hui en RDA est de la faute de l'ancien régime, d'Honecker, du Parti socialiste unifié (SED) et du "socialisme".
Cependant, les évolutions catastrophiques de la situation, surtout si le niveau de vie acquis par la classe ouvrière à l'Ouest se voit aussi entamé, risquent de plus en plus d'être imputées à l'incompétence économique de la coalition au gouvernement. Même si le Parti social-démocrate allemand (SPD) joue un rôle misérable dans le débat politique actuellement, les élections pan-germaniques d'octobre 1990 ne sont pas sans risques pour les conservateurs et les libéraux. *
4 septembre 1990