La rencontre des partis politiques de gauche d'Amérique latine et des Caraïbes à
Sao Paulo (Brésil), le 4 juillet 1990, s'est déroulée quelques mois après l'invasion du Panama par les Etats-Unis, après la chute de l'appareil bureaucratique en
Europe de l'Est (qui était perçu par nombre d'organisations latino-américaines révolutionnaires et les succès remportés par les Etats-Unis dans le cadre de leur
Autant d'éléments qui semblaient infliger un reflux à la réflexion et à la pratique révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la IVe Internationale)
Les retrouvailles des enfants perdus comme "l'arrière-garde de la révolution"), après la défaite des sandinistes au
Nicaragua, après l'échec électoral de la Cauche unie au Pérou, la percée des courants sociaux-démocrates à l'intérieur de certaines organisations stratégie des "conflits de basse intensité"
socialistes en Amérique latine. Sergio Rodriguez, dirigeant du Parti était invité à cette rencontre, au même titre que d'autres organisations latino-américaines liées à la IVe Internationale.
Sergio RODRIGUEZ
CE NEST pas un hasard si le PT (650 000 affiliés), après avoir obtenu
31 millions de voix aux élections, qui dernières garde tout son poids à la direction de la centrale syndicale la plus puissante du continent, la Centrale unique des travailleurs (CUT), a été à l'initiative d'une telle rencontre.
Cinq sujets ont été principalement traités: l'offensive capitaliste contre l'Amérique latine, la crise de l'Europe de l'Est, la situation de Cuba, certaines expériences de la gauche latino-américaine et le projet de société socialiste et démocratique pour lequel nous nous battons.
Nous avons tenté d'analyser le rapport de forces actuel et les mesures de restructuration et d'austérité appliquées en Amérique latine. Le Mouvement vers le socialisme (MAS, formation argentine d'origine moréniste) a expliqué que le mouvement de masse est plus à l'offensive que jamais, tant en Europe de l'Est que dans le tiers monde ou dans les métropoles impérialistes. Selon le MAS, les grands perdants sont aujourd'hui les gouvernements impérialistes et la bureaucratie des prétendus "pays socialistes". Cette analyse a été presque unanimement rejetée, surtout lorsque les représentants de cette organisation ont déclaré que l'invasion de Pana-
— Inprecor numéro 314 du 14 au 27 septembre 1990 ma était le chant du cygne de l'impérialisme.
La majorité des organisations présentes ont expliqué les difficultés que connaît actuellement le mouvement révolutionnaire latino-américain à partir de deux éléments : d'une part, l'attitude arrogante de l'impérialisme, qui a su profiter de la politique de coexistence pacifique de la perestroika ; d'autre part, l'utilisation de la dette extérieure et des politiques d'ajustement du Fonds monétaire international (FMI), devenues des armes redoutables pour discipliner économiquement nos peuples. Cela nous a amenés à constater la nécessité d'approfondir notre analyse de la situation actuelle, mais aussi d'élaborer une riposte globale face à cette offensive, surtout face à la proposition de Bush de créer une zone de libre commerce entre l'Amérique latine, les EtatsUnis et le Canada.
Vents d'Est
La discussion sur la crise des régimes de l'Est a porté sur le sens et les raisons qui l'ont provoquée. Pour la grande majorité des forces présentes, c'est le modèle de domination bureaucratique qui est entré en crise. La surprise est venue du secrétaire général du Parti communiste de la République dominicaine, Narciso Isa Conde, qui a expliqué qu'en Europe de l'Est on venait d'assister à une véritable "révolution politique" ; d'ailleurs la majorité de la gauche latino-américaine utilise des concepts tels que "chute de la bureaucratie", "transition au socialisme", "crise du modèle de parti unique", "absence de démocratie socialiste", etc. La plupart des délégués ont insisté sur la nécessité de répondre à une tâche stratégique urgente : le rétablissement de liens étroits entre socialisme et démocratie. Un dirigeant du PT, Marco Aurelio Garcia, a clairement revendiqué la nécessité du multipartisme dans la construction de la nouvelle société socialiste ; il a aussi expliqué qu'il ne fallait pas qu'une série de conquêtes démocratiques soient mises sur le compte de la bourgeoisie (le suffrage universel, la liberté de culte, les droits nationaux, etc.) car celle-ci les a limitées et utilisées à sa guise. Le thème de la démocratie est en effet l'arène d'un combat entre la bourgeoisie et les forces sociales. Aujourd'hui, selon Marco Aurelio Garcia, la bourgeoisie est hégémonique sur ce terrain qu'il faut lui disputer.
Débat sur Cuba
Carlos Aldana Escalante, un dirigeant connu du Parti communiste de Cuba (PCC), a commencé son exposé sur la situation dans l'île en disant : « A Cuba il n'y a pas de crise, et il n'y en aura pas. » Une telle affirmation est apparue comme un exorcisme contre les dangers évidents qui pèsent sur une révolution chère à toute la gauche latino-américaine. Aldana a évoqué la question du parti unique : il s'agirait, selon lui, d'un problème essentiellement tactique, dépendant des conditions objectives de l'encerclement impérialiste, plutôt que d'une conception stratégique, juste partout et à tout moment. Il a aussi précisé que les Cubains sont des amis fidèles et qu'ils ont souvent été amenés à appuyer certaines actions des Soviétiques qu'ils n'approuvaient pas. Par exemple, la direction du PCC aurait initialement analysé l'invasion de la Tchécoslovaquie, en 1968, comme injustifiable d'un point de vue politique et moral. Mais elle aurait dû ensuite nuancer
cette position car Cuba était obligée d'appuyer ses amis soviétiques.
João Machado, dirigeant du PT, tout en demandant aux organisations présentes de défendre clairement la révolution cubaine, a établi une nette différence entre la question du parti unique et les limites qui existent en matière de démocratie à Cuba. Le représentant du PRT mexicain a signalé qu'aucune des forces de gauche présentes ne demandait au PCC d'organiser des élections sur le mode de la démocratie bourgeoise, ni même semblables à celles organisées au Nicaragua (l'ancien ministre des Affaires étrangères sandiniste, Miguel d'Escoto, avait déclaré que ce scrutin s'était tenu avec un pistolet sur la tempe). Mais à Cuba, il n'y a ni une armée contre-révolutionnaire, ni une bourgeoisie traître puissante ; l'ile n'a subi ni six ans de guerre, ni une ingérence étrangère ; le financement des partis par l'impérialisme ne serait pas autorisé ; les conditions nécessaires pour la tenue d'élections véritablement libres sont donc réunies. Le multipartisme est un droit démocratique : le marxisme ne craint rien sur le terrain des idées.
Un autre camarade du PT, Jose Dirceu, a affirmé que la préparation du IVe Congrès du PCC constituait un pas en avant dans la construction de la société démocratique ; mais, selon lui, le problème principal de Cuba vient de la fusion existant entre l'appareil d'Etat et le Parti. Le dirigeant cubain, Aldana, qui a présenté de façon très laconique l'affaire Ochoa (1), a affirmé qu'il fallait aller vers une séparation du Parti et de l'Etat et que cela constituerait un point essentiel du prochain congrès.
Période charnière
Cette rencontre a permis de préciser les aspects fondamentaux du débat qui traverse la majorité des organisations de gauche ; il a sûrement marqué la fin d'un cycle et le début d'un autre. Pour certains, elle a scellé la fin de la période des organisations armées et le début de l'activité institutionnelle de la gauche latino-américaine, notamment après l'expérience du M-19 en Colombie (2). Pour d'autres, elle a eu un sens plus profond : la gauche arrive à la fin d'une étape où elle concevait la révolution comme un affrontement entre blocs ou camps. La fin du "camp socialiste" n'a pas seulement marqué la stratégie de la gauche, mais aussi sa vision de la pratique politique. Plus personne ne veut s'identifier aujourd'hui aux déviations bureaucratiques des pays dudit "socialisme réellement existant". La question de la lutte armée a aussi été traitée à un autre niveau : elle ne peut être le choix autoritaire d'un noyau de militants courageux, elle doit être légitime et répondre aux sentiments démocratiques de la population. Auparavant, la lutte armée était à bien des égards une réaction face au mili-
Ce changement de cycle touche aussi les organisations qui ne font plus la lutte armée. Le PT brésilien, le Parti d'unité mariatéguiste péruvien (PUM), le Mouvement de libération nationale-Tupamaros (MLN) uruguayen et le PRT mexicain se trouvent, eux aussi, à la croisée des chemins. Comment combiner la lutte nécessaire dans le cadre institutionnel avec une stratégie révolutionnaire de transformation de la société ?
La question du renforcement du pouvoir populaire semble être fondamentale pour résoudre une telle contradiction, car cela n'écarte ni la participation institutionnelle, ni l'éventualité de la lutte armée. Le pouvoir populaire est une école de stratégie révolutionnaire, il lutte pour des réformes, tout en se préparant à la prise du pouvoir ; il se bat pour un modèle de socialisme démocratique, tout en éduquant les masses à la participation démocratique dans le cadre du capitalisme. Mais un tel choix n'évite pas une série d'écueils, dont la confusion entre pouvoir populaire et assistanat, erreur traditionnelle de la gauche latino-américaine.
Certains des participants à la rencontre de Sao Paulo l'ont comparée à l'expérience de l'Organisation latino-américaine de solidarité (OLAS) (3). Pourtant il existe au moins deux différences importantes : d'abord, la gauche ne suit plus aujourd'hui un "exemple", un modèle qui surdéterminerait ses préoccupations théoriques et politiques — rôle joué par Cuba dans les années 60 ; ensuite, cette rencontre a reflété le pluralisme de la pensée révolutionnaire qui veut rompre avec tous les dogmatismes, conséquence de l'apparition d'une gauche nouvelle sur notre continent. Cette réunion a représenté une bouffée d'air frais, au milieu de la pire des crises de la gauche socialiste internatio-
Au plus profond des forêts, des montagnes, des fleuves et des villes monstrueuses d'Amérique latine se forge sans doute la réponse globale à cette crise des courants socialistes. Les enfants perdus dans la tempête (pour reprendre l'expression du poète uruguayen Eduardo Galeano) se retrouvent.
Mexico, 6 juillet 1990
1) Voir inprecorn° 295 du 16 octobre 1989.
2) Voir Inprecor n° 309 du 18 mai 1990. Le candidat du M-19 à la présidence, Navarro Wolf, a accepté le poste de ministre de la Santé dans le nouveau gouvernement de Gaviria.
3) Convoquée à La Havane, en 1967, la conférence de TOLAS, réunissait la majorité des organisations révolutionnaires latino-americaines ; elle entendant développer la solidarité et la coopération entre ces mouvements.