DES le lendemain de la signature de la Minute de Prétoria (comprenant l'annonce d'un cessez-le-feu par l'ANC), des "vigilants" (groupes de civils armés) des foyers de l'est de Thokoza, Katlehong et Vosloorus ont lancé une série d'attaques mortelles en utilisant des armes "traditionnelles" contre d'anciens résidents des foyers de travailleurs et les habitants des bidonvilles. La police n'a rien fait pour éviter le bain de sang. Les habitants du township ont contre-attaqué ; en trois jours, 44 personnes ont été tuées dans cette zone, et des centaines d'autres blessées. En une semaine, la guerre s'est étendue à la plupart des régions du Reef, le cœur industriel du pays.
Bien qu'il y ait déjà eu des attaques de ce genre durant les mois précédents (2), l'échelle et le degré de la violence (passages à tabac et assassinats au couteau, matraquages, usages de bâtons taillés et de lances ; supplice du "collier" ; personnes brûlées à l'essence ; coups de feu de francs-tireurs ou de la police) ainsi que leur couverture par les médias ont eu un impact bien plus important. Les journaux à sensation et les intellectuels de droite ont très rapidement fait ressurgir le spectre d'un « conflit tribal et ethnique entre les Zoulous et les Xhosas », parlant de « querelles meurtrières entre les organisations noires », de « traditions guerrières tribales », d'«affrontements armés» et de « rites initiatiques ».
Des observateurs plus gents ont souligné que l'exclusion d'Inkatha des deux dernières tables rondes avait créé une frustration parmi ses membres qui a débordé dans la violence ; cela a fait pression sur le leader de l'ANC, Nelson Mandela, pour qu'il rencontre et discute avec le dirigeant d'Inkatha, Gatsha Buthelezi (3).
Si les faits sont évidents — les "vigilants" d'Inkatha et d'extrême droite attaquaient toute personne soupçonnée d'être favorable au mouvement de libération ou de s'opposer moment du second round de négociations entre le gouvernement en action dans l'agglomération de Johannesburg de commandos de tueurs tirant indistinctement sur la foule.
analyse de l'ensemble de la situation en Afrique du Sud.
intelli-
La guerre du Reef
La violence brutale qui s'est répandue comme une traînée de poudre dans les principaux townships noirs du Transvaal Reef au De Klerk et le Congrès national africain (ANC) a fait voler en éclats l'image de la "nouvelle Afrique du Sud" (1). La situation a pris un cours nouveau au début du mois de septembre 1990, avec l'entrée Parmi les sources de la violence actuelle, on trouve l'existence du parti Inkatha et de son fief, le Bantoustan Kwa Zoulou, dont traite l'article ci-dessous. Nous publierons prochainement une baux"
Sophie HAWES à Inkatha —, les causes de la violence sont extrêmement complexes; ce qui n'est guère surprenant dans une société qui connaît un processus simultané de désintégration et de renouveau, qui sup- flux de pose des modifications incessantes des rapports de forces. Les racines de la violence remontent fondamentalement à la nature même du système capitaliste de l'apartheid : la structuration rigide de la force de travail noire par des critères ethniques et le renforcement de cet état de choses par le système factice des Homelands et des Bantoustans. Tout cela entraîne l'émigration des hommes noirs des Homelands "triqui vont travailler "temporairement" dans l'Afrique du Sud "blanche"; ils y trouvent des conditions de logement déplorables et un manque de commodités généralisé (eau, électricité), en particulier dans les foyers, les baraquements de chantiers et les bidonvilles.
Malgré l'abolition du contrôle de l'afmain-d'œuvre migrante en 1986, la plupart des structures de l'ancien système existent toujours. Les Zoulous sont formellement des "citoyens" du Homeland Kwa Zoulou; les Xhosas du Transkei, etc. Un Zoulou qui désire travailler dans l'Afrique du Sud "blanche" doit quitter son épouse et sa famille et chercher du travail et un logement en tant qu ""homme seul". Ces immigrés n'ont que peu de droits et avantages sociaux. Obligés de vivre dans les baraquements de la mine, dans des foyers non-mixtes, dans des bidonvilles, ou dans des maisons de township - la plupart du temps déjà surpeuplées —, ils subissent l'insécurité provoquée par un logement et un emploi temporaires. Les conditions de vie dans 1) Voir Inprecorn° 314 du 14 septembre 1990. 2) Même avant la guerre du Reef, plus de 500 personnes avaient trouvé la mort dans des incidents violents "de caractère politique" entre janvier et juin 1990 ; le nombre des morts en 1990 est ainsi déjà dangereusement proche de celui des violentes années 1984-1986. En mars 1990, la police anti-émeutes a tué 11 personnes et en a blessé beaucoup d'autres à Sebokeng. Cet événement a conduit le gouvernement à établir une commission d'enquête, qui a uniquement rapporté ses découvertes en blâmant la police d'avoir la "gâchette facile". 3) L'ANC vient d'en accepter le principe.
les foyers sont extrêmement pénibles : 20 à 50 hommes partagent souvent le même dortoir, avec un châlit chacun en guise de "demeure". Tous les sanitaires et les cuisines sont collectifs et publics. Aucune intimité n'est possible. L'épouse, les enfants ou l'ami en visite doivent être logés dans l'unique espace disponible, le châlit.
La crise économique n'a fait qu'aggraver cette situation. On estime qu'environ 1,1 million d'emplois ont disparu depuis la stagnation de la production des années 80, et de nombreux migrants sont au chômage. De plus, la crise du logement et des services a empiré dans les townships ; les gens se battent pour l'eau, l'électricité, l'accès aux égouts, etc. Souvent, ceux qui vivent dans les townships "méprisent" les habitants des foyers et des bidonvilles, qui sont traditionnellement utilisés par divers éléments d'extrême droite, par des gangsters et des "vigilants".
Comme dans le Natal, Inkatha a profité de cette situation critique pour proposer une solution "ethnique" aux problèmes matériels : « Si vous intégrez Inkatha ou son syndicat, nous vous trouverons un logement, nous protègerons votre travail, nous vous donnerons une terre, un domicile, etc. » Mais, en contrepartie, les recrues doivent devenir des "guerriers" au service d'Inkatha ; quand l'organisation les appelle, ils ont peu de choix : ou ils se battent ou ils se font tuer. Beaucoup de ceux qui résistent au recrutement forcé ne peuvent plus jamais retourner au Kwa Zoulou car ils risquent d'y être assassinés.
Qui est coupable ?
Mais pourquoi cette poudrière en puissance vient-elle juste d'exploser ? D'une part, Buthelezi s'est senti publiquement humilié par son exclusion des négociations entre l'ANC et le Parti national (PN) ; il est également très inquiet des réformes proposées, surtout celles concernant les Homelands et le système du travail migrant. D'autre part, pour que sa prétention à jouer un rôle politique national soit crédible, le leader d'Inkatha a absolument besoin de sortir de son fief du Kwa Zoulou et des régions de langue zoulou du Natal.
Mais Buthelezi n'est pas la seule force qui voudrait faire échouer le processus de réformes. En fait, trois forces principales coexistent, qui ont été déterminantes dans l'explosion de la violence :
• Inkatha, en tant qu'organisation et que force de sécurité du Homeland Kwa Zoulou ;
• les éléments de droite de la Police sud-africaine et les askaris (anciens membres noirs d'organisations de libération devenus des informateurs protégés par la police) ;
• les "vigilants" d'extrême-droite organisés et les extrémistes (tant noirs que blancs) qui agissent avec des niveaux variables de coordination avec les précédents.
La frustration d'Inkatha
Le chef Gatsha Buthelezi est préoccugociations l'a rendu de plus en plus amer. Depuis juillet 1990, Buthelezi a lancé plusieurs "appels aux armes" pour « défendre l'honneur national et les intérêts de la nation zoulou ».
Il y a d'ailleurs eu plusieurs avertissements (par exemple de la part du Congrès des syndicats sud-africains, COSATU, et du journal New Nation) signalant qu'Inkatha prévoyait d'exporter la violence du Natal dans le Reef. Par exemple, le COSATU avait averti qu'Inkatha était en train d'affréter des autocars de "vigilants" armés pour attaquer Sebokeng, le 22 juillet 1990 ; la police n'a rien fait et 29 personnes ont été tuées. Ensuite, Inkatha a organisé, le 12 août 1990 (juste avant la réouverture des négociations), un rassemblement de tous les locataires des foyers du Reef, où elle a annoncé que les Xhosas et leurs organisations se préparaient à attaquer les Zoulous membres d'Inkatha vivant dans les townships. Cependant, malgré la menace potentielle que cela faisait peser sur les négociations, De Klerk n'a donné aucun ordre à la police pour désarmer Inkhata ou pour protéger les communautés exposées.
Inkatha a constamment utilisé la coercition violente pour forcer les habitants des foyers à la rejoindre, à quitter d'autres organisations et à participer à ses attaques. Cette politique s'adressait tant aux locataires zoulous qu'aux nonzoulous. Les chefs guerriers d'Inkatha ont fait circuler la rumeur que la guerre allait éclater et que ses membres devaient s'armer. Les foyers ont été utilisés comme quartiers généraux pour lancer les attaques, et comme forteresses. La police s'est rendue complice de cela, en refusant constamment de fouiller les hôtels d'Inkatha et de confisquer les armes qui y sont entreposées. L'appareil d'Inkatha a aidé aux attaques, en fournissant armes et transport. Plusieurs habitants des foyers ont été assassinés pour avoir refusé de participer aux raids criminels.
Parfois, la police a participé directement à la violence, comme l'ont prouvé des rapports médicaux qui révèlent que certains des blessés auraient été touchés par des munitions des forces de l'ordre. Plusieurs observateurs ont prétendu que la police avait parfois devancé Inkatha en procédant à des assassinats, et en abandonnant ensuite les corps percés de bâtons taillés et de pangas pour que cette organisation soit accusée. Selon plusieurs témoignages, la police, appelée pour "en finir avec la violence", a lancé des gaz lacrymogènes dans les communautés pour disperser ceux qui les défendaient et permettre ainsi aux "vigilants" d'entrer et de réaliser des massacres.
Les préférences de la police
La police a toujours refusé de désarmer les "vigilants" et Inkatha. Au sein de cette institution, la sympathie pour Inkatha est importante, plusieurs de ses membres préférant, en tant que leader noir, Buthelezi à Mandela. La communauté blanche dans son ensemble soutient aussi l'adhésion de Buthelezi au système de la libre entreprise et de la perpétuation des structures ethniques. Ce dernier se cache derrière un masque de "paix, de liberté et de démocratie" qui ne trompe pas la grande majorité des Noirs (4), mais qui correspond aux attentes de large couches de Blancs qui rêvent d'une direction noire modérée.
La police a aussi mis le feu aux poudres la situation à cause de ses raids dans les bidonvilles et les foyers ; durant ces derniers mois, des baraques ont été rasées par des bulldozers, et leurs habitants renvoyés dans les Homelands.
De plus, même des journalistes ont rapporté qu'ils avaient vu la police rester passive, alors que des "vigilants" et des bandes armées attaquaient ouvertement et assassinaient ; en outre, peu d'arrestation ont eu lieu durant la période des affrontement.
Le chaos causé par la violence a aussi été exploité par les "vigilants" "inorganisés" et les bandes. De source sûre, plu-
4) Deux sondages d'opinion récents réalisés par des compagnies privées ont confirmé l'impopularité de Buthelezi parmi les Noirs. Selon le premier, il ne serait appuyé que par 1 % des Noirs lors d'une élection présidentielle (Mandela a reçu 58 %, et De Klerk 22 %) ; le second montrait qu'inkatha en tant qu'organisation recevait l'appui de seulement 2% des Noirs (contre 38 % pour l'ANC).
sieurs policiers ayant fini leur service, des membres d'organisations d'extrême droite et des askaris ont souvent formé des groupes de "vigilants" et mené des attaques armées contre ceux qu'ils jugeaient "radicaux" ou contre les Noirs en général (5). De plus, la situation a permis aux gangs rivaux de régler de vieux comptes et a été l'occasion de nombreux vols et
Et, encore plus inquiétant, plusieurs provocations ont été organisées par des rumeurs malveillantes et de faux tracts diffusés dans le climat fertile de peur régnant dans les townships. De faux communiqués, prétendant émaner de l'ANC, du Front démocratique uni (UDF) ou du COSATU attaquant l'Inkatha et l'ethnie zoulou et appelant les Xhosas à « combattre les Zoulous », ont largement circulé, attisant la flamme d'un violent secta-
Intolérance exacerbée
Inkatha n'a pas le monopole de l'intolérance politique. Durant les mois qui ont suivi la libération de Mandela, de nombreux jeunes des townships se réclamant de l'ANC ou portant ses couleurs, ont aussi participé à des provocations et à des intimidations contre des non-militants, des membres d'autres organisations et des locataires de foyers (surtout ceux parlant zoulou). Souvent, des membres de comités de quartier ou de comités civiques pour ne pas parler des groupes de jeunes et des syndicats) ont été obligés de prêter allégeance à l'ANC, parfois à la suite l'intimidations physiques. De nombreux habitants des townships, des foyers et des bidonvilles se sont plaint de l'augmentation de cette "culture de l'intolérance politique".
Ce degré de fractionnalisme a souvent conduit les membres de la classe ouvrière à s'éloigner des organisations de quartier et, a fortiori, des partis politiques. Pire encore, cela les a parfois poussés dans les bras des conservateurs ou des forces réactionnaires. Cette forme dangereuse de sectarisme mine l'unité de la classe ouvrière et la volonté de mettre sur pied des alliances stratégiques avec toutes les forces du mouvement de libération et du mouvement ouvrier.
Les directions, tant de l'ANC que du Parti communiste sud-africain, sont d'ailleurs restées particulièrement sourdes face aux problèmes créés par les pratiques incontrôlées et extrêmement anti-démocraiques dans la rue et dans les syndicats de certains "jeunes fauves". Cette négligence peut être fatale en cette période cruciale qui nécessite l'unité d'action, surtout au niveau des organisations de masse.
Femme blessée lors de l'attaque d'une gare de Johannesburg par un commando armé non-identifié (DR)
La violence contre les communautés du Reef représente une attaque contre la classe ouvrière et contre toutes les forces qui luttent pour une solution démocratique au capitalisme et à l'apartheid. Elle sert les intérêts des nationalistes sectaires (tant noirs que blancs) et de l'extrême droite. Il est intéressant de noter que cela ne sert pourtant pas les intérêts de l'Etat, dans cette période, car il aurait intérêt à un processus de transition pacifique qui lui donnerait davantage de légitimité que l'envoi des troupes dans les townships.
La base sociale d'Inkatha (ethniquement divisée dans les Homelands, les communautés, les lieux d'embauche, etc.) s'érode peu à peu. La classe ouvrière urbanisée, toujours en expansion, s'est tournée vers d'autres organisations afin de lutter pour ses intérêts. L'ethnicité" organisée est incapable d'améliorer les choses, surtout quand les liens avec la vie rurale se distendent de plus en plus. Les travailleurs entrent dans les syndicats, les habitants des villes dans des associations de quartiers, de locataires, de parents d'élèves, d'enseignants, etc. ; les étudiants et les écoliers dans des organisations scolaires, etc. Et les gens connaissent également l'existence de groupes politiques différents. (
Alors que ces différences commençaient à s'exprimer de manière plus organisée et politique, la tension s'est transformée en confrontation violente. Oscar Dhlomo (ancien idéologue d'Inkatha qui vient de la quitter) a souligné que le conflit n'était pas ethnique mais idéologique; il a raison, mais cette différence idéologique dépasse les divergences qui existent entre Inkatha et l'ANC. Nous sommes confrontés à un conflit entre des stratégies différentes pour résoudre les profonds problèmes socio-économiques créés par le capitalisme de l'apartheid : les Bantoustans, les Homelands, le système du travail migrant, les problèmes de logement, le manque des services et de commodités dans les townships, et le chômage massif.
Tant que les organisations de libération et les mouvements de la classe ouvrière ne s'uniront pas autour d'une stratégie claire pour résoudre ces questions, et pour renforcer la capacité des communautés à se défendre des attaques, la perspective d'un processus de transition pacifique restera hors de portée.
14 septembre 1990
5) Les attaques armées de l'extrême droite augmentent de manière notoire. Une récente vague d'attentats à la bombe et à la grenade dans les centres commerciaux noirs, les files d'attente pour les taxis et dans la rue a été attribuée à des groupes d'extrême droite par les journaux afrikaners les plus libéraux. Diverses enquêtes policières ont également noté l'existence de réseaux très bien organisés de "vigilants" "à mi-temps", membres des Forces armées et de la police.
6) L'extrême droite utilise de plus en plus ces faux tracts. Pratiquement chaque organisation du mouvement de libération, ouvrier ou de gauche doit faire régulièrement face à un flot de tracts écrits pour semer la discorde en leur sein.